Un ouvrage consacré à ce sujet parait en France: Albert Camus et l’impossible trêve civile

Un ouvrage consacré à ce sujet parait en France: Albert Camus et l’impossible trêve civileL’association Coup de soleil a organisé, le 19 mai dernier, à Paris, une conférence-débat sur l’Appel à la trêve civile du 22 janvier 1956 en Algérie. La soirée a été organisée à l’occasion de la parution du livre Camus et l’impossible trêve civile(Gallimard, 2015), codirigé par Yvette Langrand, Agnès Spiquel-Courdille et Christian Phéline. Les trois auteurs n’ont fait que corriger, augmenter et peaufiner un manuscrit, écrit par Charles Poncet.

«Il avait déjà en 1985 plusieurs centaines de pages dactylographiées, quelques annexes et des correspondances qu’il échangeait, en 1976, avec Amar Ouzegane.», a précisé Yvette Langrand, entre autre veuve du grand architecte  Roland Simounet, l’un des membres du Comité de la Trêve civile.

«Roland avait reçu le manuscrit de la part de Poncet. Après sa mort en 1996, j’ai survolé rapidement ce manuscrit et je l’ai soigneusement gardé pour pouvoir le relire  plus tard. Ce n’est qu’en 2007 que j’ai découvert l’importance de son contenu.», a-t-elle expliqué. Et de rajouter: «ce groupe d’amis pieds-noirs et musulmans portait un grand espoir. Certains d’entre eux se connaissaient depuis de longues années ; Ouzegane, Camus, De Maisonseul et Poncet. Puis, ils étaient rejoints par d’autres plus jeunes: Boualem Moussaoui, Mohamed Lebjaoui et Roland Simounet. Les correspondances que nous publions -malgré la découverte de nombreux non-dits sur le groupe de 1956- se concluent toujours de part et de d’autre avec le mot fraternellement. C’était le sens de leur appel à la paix».

L’historien Benjamin Stora a présenté le contexte historique de l’Appel à la trêve, marqué par l’arrivée au pouvoir du Front républicain. Selon le spécialiste de l’Algérie, cela envoyait des «signaux favorisant la négociation d’une sortie pacifique du conflit et de l’engrenage de la violence». Sur ce point, Agnès Spiquel-Courdille souligne que «pendant toute l’année 1955, Camus est désespéré par la dégradation de la situation en Algérie. Il disait ces quelques mots à Mohamed Kessous, en octobre 1955: j’ai mal à l’Algérie en ce moment comme d’autres ont mal aux poumons». La conférencière pense que la seule motivation de Camus derrière son engagement de collaboration avec le journal L’Express, entre juillet 1955 et février 1956, c’était de contribuer à porter Mendès France au pouvoir. «Il voyait en lui l’homme qu’il fallait pour rétablir la paix équitablement et sans violence. Camus profite de cette tribune pour préciser ses propositions personnelles pour la paix en Algérie.», a-t-elle souligné.

Parallèlement à l’activisme de Camus en France, plusieurs de ses amis algérois parmi les libéraux, européens et musulmans, prônaient «la coexistence intercommunautaire en Algérie», selon l’expression de Spiquel-Courdille qui affirme qu’«en septembre 1995, lors d’une réunion des Amis du théâtre d’expression arabe, Lebjaoui, cité par Louis Miquel, disait : pourquoi ne profiterions nous pas de cette relation presque fraternelle pour faire quelque chose pour le rapprochement entre les européens et les musulmans de ce pays ?».

Albert Camus donne son accord à ses amis, le 7 décembre 1955, pour lancer un appel à la trêve civile, en leur promettant de le faire à Alger après les élections de janvier 1956. Le 22, il lira devant la presse le fameux discours de l’appel qui restera sans suite. Le revers de Mendès France, échouant à imposer ses position aux Front républicain, et le revirement spectaculaire des positions de son ami Guy Mollet, cédant aux ultras de l’Algérie française notamment après la journée des tomates du 6 février 1956 où il a failli être lynché par ces derniers, ont fait de l’Appel un projet mort-né.

«L’échec immédiat de l'Appel ne doit pas conduire à disqualifier rétrospectivement ce qui en a fait la justesse, le courage et la force», espère Christian Phéline. Il réfute toutes les thèses qui reprochent aux initiateurs de l’Appel d’avoir été manipulés par le FLN ou par les tenants de la continuité de l’ordre colonial.

«L'initiative a été conçue, préparée, portée par tout un collectif qui réunissait, du côté européen, ce qu'Alger comptait sans doute de mieux au plan intellectuel et artistique, du côté algérien, un nombre au moins égal de responsables qui déjà se voulaient une cellule pensante du mouvement de libération nationale ; eux qui, au cours de ces mêmes mois, achevaient d'écrire ce qui deviendra bientôt la Plateforme de la Soummam, premier programme pour une Algérie indépendante.», a-t-il commenté.

De son côté, le journaliste Edwy Plenel a été invité à parler des leçons à tirer de cette initiative et l’écho particulier qu’elle suscite aujourd’hui, après les attentats de janvier 2015 à Paris et les fractures de la société française qu’ils ont révélées. «On peut dire du comité pour la Trêve civile que c’est l’histoire d’un groupe d’individus doublement vaincus. Au fond, ce pari de la paix civile est perdu des deux côtés. Evidemment, par la fuite en avant d’après le 6 février et la perdition de la République elle-même qui va aller jusqu’à la corruption de la torture. Et de l’autre côté, ça a causé la radicalisation et la perte du pluralisme dans le mouvement indépendantiste algérien.», a constaté le directeur de Mediapart. Mais l’histoire de ces hommes est «celle des lumières qui clignotent au moment des dérives».

Selon lui, «ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont tenté de faire, ce geste qui peut paraître inutile avec le temps» est plus que jamais d’actualité en France car «la meilleure façon de retrouver son humanité, c’est de faire chemin vers l’autre, en s’efforçant de le protéger et non pas en le désocialisant ou en l’enfermant dans un quelconque essentialisme. Faire des ponts, des passages et des liens, c’était au fond le message de cet appel».

René Sintès, disparu le 25 mai 1962

Le 25 mai 2015  le souvenir de l’appel à la trêve civile planera sur les hauteurs d’Alger, à El Biar. C’est là que vécut et disparut l’artiste peintre René Sintès, instituteur libéral, et son épouse Evelyne Chauvin. Tous deux furent des proches d’Albert Camus et se trouvèrent à ses côtés lors de l’appel de janvier 1956 que les ultras prenaient comme une atteinte frontale au maintien de l’Algérie française.

Même si l’appel soutenu par des libéraux et des hommes politiques algériens n’eut aucune suite, les assassins de l’OAS n’oublièrent jamais certains noms, comme celui de Sintès. Il fut enlevé dans son quartier d’El Biar le 25 mars 1962, et son corps ne fut jamais retrouvé. 53 ans après, sa fille Dominique Sintès, native d’Alger, revient sur les lieux après une longue absence. Aujourd’hui samedi 23 mai 2015, elle aura des entretiens avec le maire d’El Biar, ainsi qu’avec l’écrivain Abdelmadjid Azzi. Elle reverra le dernier endroit où son père a habité, au 28 boulevard Bougara (ex Galliéni). Son premier vœu serait qu’à cet endroit on appose une plaque commémorative, pour se souvenir, outre son père, des nombreuses victimes de l’OAS. Elle pense aussi à l’attribution du nom de son père à une rue, mais elle sait que la démarche serait longue.
Walid Mebarek

 

Appel de Camus en 1956 : une précision

Suite à la parution de notre article sur Albert Camus relatif à l'évocation
de l'appel à la trêve civile par l'écrivain français lu depuis Alger (notre
édition de dimanche 18 mai), la vente de l'original du manuscrit de Camus
aux enchères en 2014, a rapporté quatre-vingt quatorze mille huit cents
euros (94800 euros) et non pas neuf cent quarante huit mille (948 000) comme indiqué par erreur.
W.M.


Samir Ghezlaoui
El Watan     

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