KABYLIE STORY II 1. Prologue, l’autre Kabylie

Le Soir d'Algérie (edition 15/10/2005)

Un précédent périple s’est arrêté, sur l’autre versant du Djurdjura, à Akbou. Les raisons de cette suspension du reportage, je les ai données lors de la publication de la première série. Il me fallait cependant aller sur l’autre versant, les autres versants, puisque la Kabylie, ce ne sont pas seulement les deux versants du Djurdjura, mais aussi ceux des Babors et de Bibans.

 

Changement de décor, donc, mais aussi changement de saison. Si j’ai parcouru les routes du Djurdjura en roulant sur un tapis de neige, j’ai pris les routes en lacets du Djurdjura, des Babors et des Bibans dans la canicule. Une évidence : la Kabylie est plus peuplée en dehors de l’hiver. L’été la voit multiplier la population.

Depuis la dernière fois, de l’eau s’est écoulée sous les ponts. Les reportages de la première série ont été regroupés dans un livre ( Kabylie Story, Casbah- Le Soir d’Algérie)que j’ai eu le bonheur d’aller présenter à Alger et dans des libraires de Kabylie. Cela a donné, chaque fois, lieu à des discussions souvent animées sur les choix de lieux que j’ai dû faire. J’ai beau me justifier, avec toujours les mêmes arguments, on n’accepte pas que je rate tel village ou que je ne m’attarde pas davantage dans tel autre. Les critiques que j’ai essuyées la première fois me seront, je m’y attends, une fois de plus adressées. Je réponds d’ores et déjà par les mêmes explications. Comme en décembre et janvier dernier, je n’ai visité qu’une petite dizaine de villages dans le Djurdjura, les Bibans et les Babors car je n’ai pu visiter que ceux-là. Comme autrefois, on va me dire : pourquoi précisément ceux-là ? Je réponds tout simplement : pourquoi pas ceux-là ? D’abord, je ne pouvais faire plus. De surcroît, et c’est peut-être l’une des leçons que j’ai tirées de la première série, je me suis efforcé de rendre, de la réalité de chaque lieu, ville ou village, que j’ai visité ce qui pourrait être extensible à tous les autres lieux. J’ai cherché, en quelque sorte, l’universalité kabyle dans chaque spécificité villageoise.

Les discussions suscitées par mes premiers reportages m’ont conduit à voir plus nettement non point ce que je cherche à travers ces pérégrinations, mais peut-être pourquoi je le cherche. Quand je signais Kabylie Story à la librairie Cheikh de Tizi-Ouzou, un jeune s’est avancé vers moi. Il s’est présenté comme étudiant en vue de devenir ingénieur et m’a posé l’éternelle question de savoir pourquoi je n’ai pas fait une halte dans son village. Il me dit, en outre, que ce qui motive sa demande, ce n’est point son appartenance à ce village, mais plutôt la réalité que ce villagelà est incontournable dans un périple comme celui que j’envisageais déjà de poursuivre. En guise de réponse à sa conviction, je n’avais que mon embarras. Puis, il dit souhaiter m’accompagner dans mes prochains voyages, convaincu que ce travail est d’une utilité d’autant plus grande que “dans cinquante ans, on se souviendra peut-être de ce qu’était la Kabylie d’avant, et de toute éternité, en se basant sur cette image-là”.

Mon interlocuteur venait de donner un sens supplémentaire, et peut-être le sens profond, à ce que je ne considérais jusque-là que comme une recherche de journaliste. Je l’ai précisé à l’envi dans les présentations antérieures, ma seule ambition, originelle, était de capter l’air du temps et de voir, à travers ce présent conforté et contredit constamment par le passé, en quoi persiste la singularité kabyle. Je n’avais pas vu que les mutations, à la fois sociologiques et physiques, qui sont en train de transformer rapidement et brutalement la Kabylie, vont bientôt reléguer les solidarités traditionnelles, l’esprit de résistance millénaire, l’habitat au stade de curiosité historique ou même folklorique. C’est déjà, en partie, le cas, si on interprétait comme elles le doivent un certain nombre de déclarations politiques visant à ostraciser la Kabylie en dévalorisant sa recherche identitaire pugnace en enfermement. C’est aussi parce qu’ils ont compris cet enjeu que des dizaines d’associations, dans tous les villages de Kabylie, essayent de concilier le patrimoine kabyle et les faits culturels anciens avec les adaptations et les changements contemporains. Comme réponse à la vaine tentative d’uniformisation de l’Algérie, de standardisation de l’Algérien dans un modèle nationaliste rigidifié par les “constantes”, ces associations s’efforcent de sauvegarder un patrimoine prodigieux de littérature orale, de modalités des expressions de la culture, de croyances, de religions, de magie et de spécificités kabyles dont l’ethnologue et Kabyle d’adoption Camille Lacoste-Dujardin dit qu’ils sont constitués de “mythologie et les mythes préislamiques” ainsi que de “la spécificité de l’islam kabyle”. Ayant parcouru, cette fois-ci, les villages et les villes de l’autre Kabylie, je n’ai trouvé aucune rupture fondamentale dans le continuum kabyle.

D’une Kabylie à l’autre, et en dépit des barrières dressées par les montagnes et l’histoire locale qui a façonné d’autres singularités dans la singularité, la Kabylie reste un ensemble homogène dont les caractéristiques n’ont pas été altérées. Il n’y a pas de Kabylie plus kabyle ou moins kabyle qu’une autre. Dernière chose à préciser, et c’est une précision qui me semble importante pour le lecteur. La première série, je l’ai rédigé au jour le jour. Tous les matins, le lecteur lisait le compte-rendu de mon reportage fait la veille ou l’avant-veille. C’étaient des articles écrits à chaud. La série que vous allez lire désormais a connu un autre traitement. Les reportages ont été réalisés sur le terrain au mois d’août dernier. Pour des raisons de programmation rédactionnelle, ils ne pouvaient être publiés avant aujourd’hui. Ce recul, on va sûrement le sentir dans le contenu. Je n’ai pas, comme la première fois, abordé la question politique. C’est un choix. Mais cela ne m’a pas empêché d’en discuter beaucoup avec mes interlocteurs. Nous sommes souvent tombés d’accord sur ce que les évolutions en cours ne sont pas forcément des avancées.

Demain : 2. Nator ou comment habiter un nuage  

par Arezki Metref

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