Kabylie Story : Azeffoun, l’aarch de Noé

A cette étape des pérégrinations kabyles, je suis contraint de revenir sur deux décisions prises précocement. C'était facile — et presque parfait — de les prendre en théorie, dans le confort cartésien d'un cabinet de travail. Il en est tout autrement, maintenant. La première conduit à un réajustement géographique.

Il fait si mauvais ce matin que le voyage prévu pour Béjaïa est impossible dans les délais dont je dispose. Quelle que soit la route qu'il paraît pratique d'emprunter à partir de Tizi- Ouzou, le voyage est irréalisable.

Il pleut du ciel et de la terre, comme dit le dicton kabyle. Pour ne pas rester à me rouler les pouces en attendant l'embellie imprévisible, je me résous, en concertation avec Merzouk, à braver les éléments, mais pour une distance raisonnable. Et si on faisait un saut à Azeffoun ?

Pourquoi pas ? Cette destination implique que je revienne sur l'autre décision. Ayant opté pour porter le regard sur l'air du temps, j'avais, en effet, pris soin de ne pas inclure dans mon cahier des charges l'aspect politique de la Kabylie, médiatiquement surexploité au point où, à mon sens, on n'y voit rien d'autre. Le mouvement des arch tient justement une conférence publique à la salle des fêtes de Azeffoun.

On y va. Quelques jours auparavant, lors d'une discussion privée avec Mustapha Mazouzi et Bélaïd Abrika à l'hôtel Belloua de Tizi- Ouzou, ce dernier répondait à l'exposé de ma démarche en me disant : «Si tu arrives à faire tout ça sans évoquer la politique, chapeau !»

Je jette l'éponge. Je me console en me disant que je le fais le plus tard qu'il m'a été possible. La route pour Azeffoun grimpe par paliers jusqu'aux Aghribs avant de redescendre progressivement vers les rivages. La stupéfiante beauté de l'apparition de la mer par cette échancrure évoquée par Camus dans son reportage sur la Kabylie paru dans Alger Républicain dans les années 1930 n'est pas au rendez-vous. Le temps est gris. Les nuages flottent jusqu'au ras des flots. On ne voit rien. Rien d'autre que cette masse grisâtre qui uniformise tout, confond tout. La pluie, ininterrompue, est si dense qu'on redoute que toute la vallée se remplisse d'eau. Dans ces virages qui se tordent comme du fil de fer, la route est une patinoire. Je redoute que la voiture ait envie de se faire un petit tango.

Après le calvaire, on arrive à Azeffoun. La mer est si démontée qu'elle entre presque en ville. Les jetées du nouveau port passent sous les paquets d'eau. Une grue pique une tête. C'est la tempête. Des bateaux ont du mal à rentrer.

Dans les rues tortueuses d'Azeffoun, le marché du jeudi se tient sous la pluie battante. La nuée de parapluies forme comme des ailes de chauves-souris. La salle des fêtes est déjà pleine à craquer. Des jeunes. Beaucoup de jeunes. Dans le hall. Debout, à l'arrière de la salle. Sur les sièges. Autour d'une table juchée sur la tribune, Belaïd Abrika dans son burnous blanc, Rachid Alouache, Mustapha Mazouzi et un délégué du mouvement prennent la parole l'un après l'autre.

Le premier à prendre la parole est Mustapha Mazouzi. Son discours est rentre-dedans en diable. Pas de concession. Une combativité scellée et non négociable. Rachid Allouache donne, lui, dans la sagesse kabyle. Belaïd Abrika clôture cette première série de discours en répétant, en d'autres termes, ce qu'il m'avait dit à l'hôtel. Le mouvement ne s'est pas beaucoup manifesté publiquement ces derniers temps non pas parce qu'il est mort, comme on le dit ici et là, mais parce qu'il a tenu de prendre le temps de la réflexion. Belaïd Abrika en profite pour répondre point par point au catalogue des idées reçues sur le mouvement des archs. Non, contrairement à ce qui se colporte de façon malveillante, le mouvement n'est pas radical. Il n'est que l'expression de la rue. Si est elle radicale, alors il le sera. Il répond aussi à toutes les rumeurs qui tendant à discréditer les figures du mouvement pour délégitimer le mouvement lui-même. Il promet la fidélité des délégués aux orientations d'El- Kseur et qu'on l'entendra bientôt parler des aarchs.

Puis la parole est donnée à la salle. L'échange est vif mais correct. Plus tard, Abrika me dira «C'est comme ça. On se dit ce qu'on a à se dire. C'est mieux, non ?.» Chaque fois que quelqu'un pose une question — qui est, en général, rarement brève — ce sont tous les délégués à la tribune qui répondent, l'un après l'autre. On comprend pourquoi les conclaves sont aussi longs que des jamborees. C'est la démocratie exhaustive.

Un homme dans la salle : «Personne n'a le droit de débattre des problèmes d'Azeffoun en dehors de ses enfants». Entendre : qui vous a demandé de venir ? Derrière moi, un jeune commente : «C'est normal, c'est un gars du FFS.»

On parle beaucoup du FFS. Lors de cette discussion à l'hôtel Belloua avec Belaïd Abrika qui a pris le temps de répondre point par point à ce qui me semblait être la liste des faiblesses, sinon des inconséquences du mouvement, j'ai été frappé de l'entendre dire «Si l'Hocine» chaque fois qu'il parlait de Hocine Aït Ahmed.

Ce n'est ni l'anonyme et distant Aït Ahmed ni le familier Da l'Hocine, mais un déférent Si l'Hocine qui exprime moins une hostilité à l'égard de la position du FFS à l'égard des aarchs qu'un regret. Mais il reste que sur le terrain le conflit avec les «indus-élus» n'a pas de quartier. Plus tard, commentant cette conférence-débat, je ferai observer à Belaïd Abrika que, même si les délégués ont pris le soin de planter d'entrée de jeu le décor en précisant que l'ennemi principal est le pouvoir, sur quelques deux heures d'échanges, plus de la moitié du temps a été consacré au FFS et, dans une mesure moindre, au RCD.

Il explique cela par les questions de la salle qui, il est vrai, rapportent souvent le propos au «local», donc aux rapports avec les partis politiques implantés en Kabylie.

Une réaction a fait dresser les cheveux sur la tête des délégués. Quelqu'un leur dit que c'est le FFS qui les a finalement sortis de prison. Réponse : «Le FFS nous traite de DRS. S'il nous a fait sortir de prison, il fait libérer des DRS» Et de préciser que leur libération est le fruit de la mobilisation populaire.

Autre question : «Vous dites que votre mouvement est pacifiste et vous passez votre temps à exalter le sacrifice. Comment résolvez-vous cette contradiction ?». Réponse par cette question : «Nous sommes pacifistes. Mais comment un pacifiste répond à une salve de bombes lacrymogènes jetées sur lui ?». Le mouvement veut se débarrasser de cette image négative de ramassis d'émeutiers et de casseurs qu'il est bien facile de lui coller. Belaïd Abrika ne tergiverse pas : «Ce que la violence ne résout pas, seul le dialogue peut le résoudre.» Bien sûr, on peut s'étonner qu'un mouvement qui a fustigé les tenants du dialogue en les traitant de délégués taiwan en vienne à accepter aujourd'hui, dans son ensemble, la voie rejetée véhémentement hier. «Les conditions ne sont pas les mêmes», dit Abrika.

«Ils ont mûri», me disait Nadia, une amie journaliste, qui couvre le mouvement depuis le début.

Le fait est, qu'on le veuille ou non, ce mouvement existe et qu'il a réalisé des choses impensables il y a quelques années. En disant cela, je ne pense pas forcément à cette fameuse marche du 14 juin qui a réuni 3 millions de personnes, ce qui ne s'était jamais vu dans ce pays. Je ne pense pas non plus à la mobilisation en Kabylie même, ni aux conclaves qui semblent être des moments forts. Je pense que le pouvoir n'avait jamais jusque-là accepté de dialoguer avec des représentants de la population, issus d'un mouvement de masse, et encore moins autour d'une plateforme qui est leur.

L'échange avec la salle a été âpre. Mis sur la défensive, les délégués ont retourné la situation. La réunion se termine par un repas chez un ami du mouvement. Il habite une maison qui domine le port.

D'ici, on voit la tempête continuer à abattre des vagues furieuses contre les blocs de pierre enfoncés dans la mer. Je remarque que la petite baraque où le père de mon ami Smaïl fabriquait des pipes en bruyère a disparu. Elle était sur la plage. Il y a fort longtemps, comme dans une autre vie, on y avait passé la nuit. C'était, comme aujourd'hui, un temps de vent, de pluie. C'était la tempête.

Le Soir d'Algérie

 

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