Un jeune haraga de Tighilt Mahmoud raconte son aventure

Braver la mort pour voir Paris...

Braver la mort pour voir Paris...

Combien sont-ils ces jeunes algériens qui ont pris le risque de traverser mer et fleuve pour se retrouver sur l’autre rive de la méditerranée ?

Ils sont sûrement des dizaines de milliers, voire des centaines, à risquer leur vie pour tenter de retrouver l’eldorado parisien. Les «Haragas» mettent leur vie en danger dans des bateaux de fortune pour rejoindre les côtes espagnoles. Inutile de préciser que rares sont ceux qui réussissent à poser leurs pieds sur le sol espagnol. La mer et ses dents n’ont pas eu à avoir faim. D’autres se procurent des visas pour entrer en Turquie puis rejoindre la Grèce et ainsi entrer en France par de multiples voies. À Paris, nous avons rencontré un jeune kabyle, originaire de Maâtkas, plus exactement de Tighlt Mahmoud, dans la commune de Souk El Tenine. Nassim raconte qu’il a été élevé depuis son jeune âge par ses grands-parents à Aït Abdelmoumène. Il s’estime très heureux d’être l’un des rares rescapés de la traversée qu’il a effectuée avec d’autres jeunes comme lui. Il nous a raconté son histoire, sa vie en Kabylie, sa décision de braver le danger, son périple de clandestin et enfin son arrivée à Paris, après plus de deux mois de voyage. Racontant son histoire, plutôt son cauchemar, Nassim a toujours les yeux fixés et larmoyants car malgré son arrivée à Paris, son avenir reste encore incertain. C’est toujours un sans papier, toujours un clandestin ! Nassim essaie de revenir en arrière, il se remémore son passé à Maâtkas et à Ouadhias où il habitait chez ses grands-parents. Il était difficile pour lui de parler. Sa langue ne voulait pas se délier. Il hésite ! Il balbutie des mots incompréhensibles et se met à pleurer. Il sort prendre l’air en s’excusant bien sûr ! Après un bon quart d’heure, Nassim se met enfin à parler…

«Malgré mon diplôme d’électricien en bâtiment…»

Son histoire remonte à 2011. «J’ai quitté l’école en 2011, je n’ai pas pu aller au secondaire. J’ai trainé comme tous les jeunes de mon village. Ce n’est pas facile de vivre sans argent et sans boulot. Pour un moindre sou, c’étaient mes parents et mes grands-parents qui me venaient en aide. Quand on a 20, 21 ou 22 ans et qu’on n’a pas un sou pour s’offrir une tasse de café, on pense à tout faire et à tout tenter. Après avoir mangé du pain noir, j’ai dû me secouer et bouger, comme on dit chez nous. C’est alors que j’ai réussi à suivre un stage d’électricien en bâtiment. Après ma formation, j’ai décroché mon diplôme. C’était que du bonheur, mais ma situation ne s’est pas pour autant améliorée. Je n’ai pas pu trouver un boulot stable. De petites bricoles par-ci par-là me permettaient au moins d’avoir de l’argent de poche. À 26 ans, en 2011, les horizons étaient toujours obscurs. J’ai pourtant formulé plusieurs demandes pour décrocher un travail assuré et bien rémunéré, hélas la chance ne m’a pas souri. C’est à partir de là que l’idée de voir ailleurs est née», raconta Nassim, avant de poursuivre : «En septembre 2011, j’ai demandé un visa d’entrée en Turquie et comme par miracle, ma demande a été accordée. Le 25 novembre de la même année, soit un mois après, j’ai décidé de mettre le cap sur Istanbul. Le billet d’avion en poche, la mésaventure commence. À Istanbul, j’ai rencontré une connaissance (un passeur) et ensemble nous avons passé trois jours dans un hôtel, le temps de regrouper une quinzaine de clandestins pour être emmenés à la frontière turco-grecque. Le passeur nous a entassés à 15 dans une voiture de marque Scenic. Transportés comme des tomates à l’intérieur, on a pu atteindre la frontière, du côté sud de la ville d’Edirne. Après il fallait marcher, durant la nuit, pendant six heures de temps pour rejoindre le fleuve Meriç (Evros) et le traverser dans une petite barque de fortune. Tout cela nous a coûté 400 euros chacun».

La mort a frappé…

Entassées dans une barque, les 15 personnes tentent le diable. Après une traversée de quelques minutes à la rame, la barque se renverse et tout le monde à l’eau: «Les courants étaient tellement forts et les flots puissants que deux jeunes et un bébé ont été emportés par les eaux. Le bébé avait juste deux mois, alors que les deux autres jeunes en avaient 20 et 25 ans. Le regard des deux jeunes, l’un de Michelet et l’autre je crois de Ouaguenoun, me hantent toujours. Je ne les oublierai jamais. Ils levaient et agitaient leurs bras en quête de sauvetage. Ils étaient affolés, mais on n’a rien pu faire. Ils ont été emportés par les flots. La maman du bébé, une Roumaine ou une Bulgare, je ne peux pas le dire, était inconsolable. Je n’ai jamais vu de ma vie une femme hurler autant, on aurait dit une lionne. C’était un cauchemar !» balbutia Nassim. Le jeune s’arrête pendant un long moment, avant de reprendre le fil de son naufrage: «Par miracle, le reste du groupe a pu rejoindre le point de départ. L’armée turque nous a alors surpris. Ils nous ont allumé un feu pour nous réchauffer et nous sécher puis ils nous ont conduits dans une sorte de hangar et le lendemain, on a été transférés dans un hôpital où des injections nous ont été administrées. Le pire allait venir car on a été une nouvelle fois mis dans une autre prison, sans aucune commodité pendant trois jours, comme des bêtes. On nous donnait du pain et du fromage salé mais jamais d’eau. C’était de la torture ! Au troisième jour, on nous a conduits dans un bus vers Istanbul tout en payant 20 euros chacun. Après une nuit passée dans un hôtel, c’est une autre tentative dans les mêmes conditions. Cette fois, ce fut la bonne car le rameur métrisait bien la situation. Il a réussi à nous déposer de l’autre côté du fleuve. C’est, ainsi, qu’on a pu mettre les pieds sur la terre grecque.»

En terre grecque…

Nassim poursuit son récit : «Pour atteindre Athènes, ce n’était pas de tout repos. Il fallait marcher à pied. Nous avons marché pendant deux jours mais la police nous a interceptés. Ils nous ont mis en prison mais cette fois-ci, les conditions étaient meilleures. Nous avons décliné notre identité. Personnellement, j’ai donné une fausse identité». À signaler que notre jeune clandestin a donné un nom palestinien, quant à l’affiliation, il a donné des noms d’artistes kabyles. «Le lendemain, on nous a libérés est transportés en bus vers Athènes, tout en nous acquittant de 25 euros chacun. Là-bas, j’ai été pris en charge pendant 55 jours par un cousin. Il m’a acheté une fausse carte d’identité française à 60 euros et j’ai encore une fois acheté un billet d’avion à 15 euros pour entrer à Paris. La tentative a échoué encore car la police a découvert que ma carte d’identité était fausse, ils m’ont renvoyé alors à Athènes. Il faut donc une autre solution pour entrer à Paris. J’ai dû appeler mon oncle resté au pays pour m’envoyer la coquette somme de 2 400 euros afin d’acheter un passeport italien. Mon oncle a dû vendre sa voiture pour me faire parvenir cette somme. Avec un passeport italien, j’ai pris un billet pour rejoindre Rome.»

Tous les chemins mènent à Rome mais…

À Rome, le jeune clandestin est vite appréhendé par la police. On lui confisque son passeport et on le libère. «Sans passeport, j’ai pris le train pour Paris. Cette fois, il n’y a eu aucun contrôle et c’est ainsi que j’ai atterri à Paris le 3 janvier 2012. C’est toujours pas de chance, la poisse me suivait partout. La police française m’a encore intercepté. Après avoir décliné ma fausse identité, ils m’ont libéré après quelques heures. Pour rentrer à Nanterre, j’ai dû quémander. C’est un noir qui m’a offert 20 euros pour prendre le métro où j’ai retrouvé des membres de ma famille. J’ai été pris en charge, le temps de m’adapter à la vie parisienne et petit à petit, je me suis habitué et appris à me débrouiller mais ce n’est pas l’eldorado rêvé. Je suis toujours en situation irrégulière. Je travaille en noir et chaque fois que je tombe sur une patrouille de police ou un contrôle d’identité, je me dis que les portes d’Alger s’ouvrent». À la question de savoir si Nassim est prêt à refaire la même traversée, il répondra sèchement : «Si on me demande de refaire le même parcours, je ne le referais pour rien au monde. C’est trop dangereux. Il y va de la vie. Il ne faut jamais défier la mort. Non c’est trop dangereux». À présent, Nassim vit dans une banlieue parisienne chez un couple de retraités français qu’il a connu lorsqu’il était leur voisin. «Jackline et François sont mes autres parents, je ne les remercierais jamais assez», dira Nassim.

Hocine Taïb

La Dépêche de kabylie    

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