Ma guerre, un siècle après Meursault

Ce soir, fils, ils fêteront le soixantième anniversaire de ton mariage avec la plus belle illusion de ton père, ils se partageront le gâteau qui t’était promis et, comme chaque année depuis soixante ans, ils me voleront ma nuit et mon inexistence.

Ma guerre, un siècle après MeursaultAu lever du jour ils décréteront la fin de l'Histoire par un pacte de paix avec leurs remords et noieront dans les outres de leurs chamelles, remplies de vin et d'or noir, mille ans de colères et le sang de nos martyrs.
Ma guerre, un siècle après Meursault

Tu les entendras alors danser autour d'une torche de Hassi-Messaoud : "En toi nous incinérons nos serments ! Pour toi nous oublierons nos promesses ! Nous nous rachèterons une jeunesse avec les délires des orphelins et laverons nos rides avec les larmes des veuves ! Nous construirons des mosquées pour abriter nos mensonges et des prisons pour enfermer nos consciences. Pour toi nous prolongerons la nuit... Pour toi nous ressusciterons la mort..."

Pourquoi m'ont-ils extirpé de ma nuit pour ne pas me donner un jour parmi leurs jours ? Meursault avait tué l'Arabe, nos patriarches avaient perdu la mémoire, nos guerriers, le goût de la grandeur et j’errai incognito dans une mémoire qui n'appartenait à personne jusqu'au soir où ils firent irruption dans mon anonymat pour m’offrir une cause, un fusil et un destin. "Ô vous qui allez nous juger..." m'avaient-ils dit d'emblée. Puis ils m’ont lu un tract :"Le Front de Libération Nationale est ton front. Sa victoire est la tienne." (1) Sur le seuil de la porte, ils m'avaient prêté un peu de mémoire pour donner un âge à nos fiertés, un visage à nos illusions et un nom à nos mères. "En outre, pense un peu à ta situation humiliante de colonisé, réduit sur son propre sol à la condition honteuse de serviteur et de misérable surexploité par une poignée de privilégiés, classe dominante et égoïste qui ne cherche que son profit sous le couvert fallacieux et trompeur de civilisation et d'émancipation." (1)

Ils évoquèrent mes pères que j'ai toujours vus mourir dans la guerre des autres, à Sedan, Verdun ou Monte-Cassino, des guerres qui rendaient les maîtres toujours plus prospères et les enfants encore plus décharnés, et jurèrent que celle-là, cette guerre déclarée un soir d'automne dans l'élan de Dien-Bien Phu, cette guerre sera la mienne, puisqu'on est "entre frères" et qu'un "frère" ne saurait ressembler à tous ces mentors qui surgissaient, à la fin de l’affrontement, à la Marne ou en Normandie, des cendres encore brûlantes pour nous déposséder de nos triomphes. J'allais me battre, jurèrent-ils, sans crainte d’une tutelle usurpatrice qui viendrait s’engraisser de notre chair...Puis ils m'avaient montré une mer de sel et de ténèbres que je devais pénétrer, dans le silence de la nuit, pour me convaincre de l’enfantement du Jour Nouveau.

Et l'édile avait ajouté : "Témoignez, témoignez, témoignez !"

Ce soir, fils, ils fêteront le soixantième anniversaire de ton mariage avec la plus belle illusion de ton père, ils se partageront le gâteau qui t’était promis et, comme chaque année depuis soixante ans, je me coucherai tôt, sans manger. Je vis de morceaux d’un passé qui ne reviendra plus et de bouts d’avenir qui tardent à naître. Je goûte à petites bouchées mes restes d’honneur, à petites gorgées le nectar de mes espoirs...

Ils ont troqué le treillis contre les habits de Dieu et nous forcent à leur dévotion : "Ô croyants, votez en bons et fidèles dévots, votez pour l'homme qui a fait l'objet d'un choix divin et n'oubliez pas que les élections servent aux humains pour accomplir le geste de Dieu ! Depuis quinze siècles, depuis 15 siècles il y a le fort et le faible, le bon et le mauvais, ce qui est grand et ce qui est bas, le juste et l'injuste, le rusé et le niais, le généreux et le cupide, le félin et le bétail… Et rien de tout cela ne doit changer !"

Ce soir, fils, ils fêteront le soixantième anniversaire de ton mariage avec la plus belle illusion de ton père, ils se partageront le gâteau qui t’était promis et, comme chaque année depuis soixante ans, je me coucherai tôt pour oublier le temps où nous étions jeunes et beaux, que nous rêvions pour notre terre de la plus belle robe de soie et que nous avons manqué de linceuls pour nos illusions. Regarde-nous végéter, soixante ans après le serment d'Imoula, maintenant que nos autres guerres passées et futures, celles proclamées par des prophètes ou celles déclenchées par des gourous, celles engagées sur un verset autant que celles commencées sur un serment n’ont abouti à rien. Personne ne saura jamais si elles furent gagnées ou perdues, ni ne se rappellera l’époque et les prétextes qui avaient servi à les déclencher. Ne me réveille pas. Je ne veux plus rien entendre de cette foule orpheline vêtue de nos serments et de la prophétie des Aurès, que j'ai vue implorer le néant, autour d'un soldat inconnu, de la sauver de l'infini. "Et puis, j’ai une autre raison : je veux m’en aller sans être poursuivi par un fantôme. Je crois que je devine pourquoi on écrit les vrais livres. Pas pour se rendre célèbre, mais pour mieux se rendre invisible, tout en réclamant à manger le vrai noyau du monde." (2)

Et surtout procure-moi un peu de cette ancienne mémoire qui n'appartient à personne. J'ai besoin de rallumer ma nuit. Et si un autre Meursault venait à me tuer à cause du soleil, dites-lui que seuls les amants de la nuit connaissent le secret de l’éclaircie.

 Mohamed Benchicou

1. Extraits de la déclaration du 1er novembre 1954.

2. Extrait du livre "Meursault, contre-enquête", de Kamel Daoud, Barzach - Actes Sud, 152 p.

Le Matin  

 

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