Geste de gratitude envers Hadj M’rizek :

La mémoire ressuscitée

Pleine de beauté, de couleurs, de vie expressive par la profondeur humaine du geste, de sa portée et de sa charge émotionnelle est cette fresque photographique qui a fixé pour l’histoire et la postérité le baiser affectif de cheikh Amar Lachab à la légendaire chéchia du regretté cheikh Hadj M’rizek.

Cheikh Amar Lachab n’est plus à présenter, lui, c’est la grande star révélée des années 1960 et aussi la coqueluche de la jeunesse que nous étions à l’époque de la fin de la nuit coloniale et à l’aube naissante de l’Algérie revenue à ses enfants par le sacrifice de leurs aînés. Résidant à l’étranger, il n’a pu malheureusement vivre et partager les moments intenses et inoubliables de la remémoration du grand maître à travers la journée thématique qui lui avait été consacrée un certain jeudi ramadhanesque du 4 septembre écoulé par l’Association des amis de la Rampe Louni Arezki (ex-rampe Vallée) et la contribution de l’Office de gestion des biens culturels protégés (OGEBC) ainsi que du 4e festival de la chanson chaâbi au palais EI Menzeh au cœur de sa Casbah natale. Cheikh Amar Lachab, indépendamment de sa volonté, nous a affectivement manqué ce soir-là, dans la liesse collective de recueillement et de pensée au souvenir de cheikh Hadj M’rizek où étaient présents, en grand nombre, la famille du défunt, ses admirateurs et amis, les jeunes surtout venus nombreux pour le découvrir et connaître sa légende. La solennité du moment y était aussi à travers la présence de l’entité du patrimoine musical algérien représenté par un de ses monuments, le grand maître Sid Ahmed Serri et de ses disciples, la talentueuse interprète de la chanson andalouse, Zakia Kara Terki, et le chef d’orchestre de renom, Hini Smaïn, président de la prestigieuse association EI Inchirah. Malgré les aléas de la vie, il y a des moments qui s’entremêlent d’eux- mêmes sans être planifiés ou programmés pour aller droit dans le sens d’un vœu enfoui, inavoué à la rencontre d’un événement très fort, inattendu qui, en vous comblant de bonheur, vous marque à jamais dans votre existence.

C’est par cette heureuse coïncidence toujours du temps que cheikh Amar Lachab est arrivé de France la veille du 15 septembre pour un autre rendez-vous, celui d’assister à la finale du 4e Festival chaâbi et à l’hommage collectif organisé à une trilogie de noms célèbres inscrits en lettres d’or dans les palmes honorifiques de ce courant musical, notamment les cheikhs Hadj M’rizek, Amar Lachab et Hacène Saïd. L’heureuse circonstance s’est ainsi créée d’elle-même, ce jour-là, par l’exposition, sur la scène de l’opéra Mahieddine Bachetarzi, de reliques historiques (mandole et chéchia dzirya datant de 57 ans) du cheikh disparu. Celle-ci s’est révélée exceptionnelle par la forte symbolique noblement immortalisée par l’acte de mémoire magistralement accompli par Amar Lachab. Nous savions que cheikh Amar Lachab constitue, de par son seul parcours, une véritable école du patrimoine musical chaâbi, mais ce soir-là, il a fait œuvre dans un chapitre significatif de vertu : celui de la perpétuation des valeurs humaines par une pédagogie de la faculté de pensée empreinte de reconnaissance et de gratitude à l’égard d’un exemple, celui qui fut un de ses illustres aînés.

Cette expression forte et chaleureuse est désormais retenue dans la profondeur de sa dimension humaine pour l’univers de la postérité. Aussi, cheikh Amar Lachab ne savait pas, en effet, qu’il venait d’impulser un déclic extraordinaire d’éveil de la mémoire auprès des jeunes présents en grand nombre à l’événement. L’impact ainsi généré par l’émergence de cette ode « plasticienne », célébrant la beauté du souvenir, s’est produit dans les coulisses de la scène, comme nous l’avons appris bien plus tard par un des acteurs de la soirée, en l’occurrence le lauréat du sacre « 1er prix » du Festival, le jeune talent Aït Kaci Samir d’Alger. Cette révélation nous a été faite lors de son passage à l’émission « Kahoua ou Latay » de la Chaîne III qui, par professionnalisme de vocation, est un des segments privilégiés de communication pour le rayonnement de la culture algérienne. A une heure de grande écoute très prisée par la jeunesse, l’heureux lauréat a relaté avec ferveur l’élan d’admiration et d’affection qui s’est emparé de l’ensemble des acteurs de la scène et de la coulisse (jeunes lauréats, chanteurs, musiciens, techniciens et opérateurs) qui, dans une procession du souvenir, ont posé tour à tour parés des reliques du défunt grand maître pour l’immortalisation de l’inoubliable instant fixé pour l’image photographique de la pensée.

Par ce regain d’adhésion motivée et enthousiaste à se ressourcer dans la trame de l’authenticité de sa culture et de ses repères, la jeunesse a, une fois de plus, démontré qu’à l’écoute assidue de ses aînés, elle demeure toujours et avidement attentive à l’expérience de leur vécu riche de connaissances et de savoir que constitue le legs de ceux qui les ont précédés. A leur tour et par devoir d’éthique, il est attendu d’eux qu’ils en assurent la légitime transmission aux générations successives garantes de la préservation de la mémoire collective d’une nation. Il s’agit plus précisément ici de ce qu’on appelle communément « amana », un référent des valeurs humaines de notre société littéralement intraduisible par legs, car plus « sacralisée » par connotation dans le contexte de notre culture, de nos traditions et de nos coutumes. Ainsi et dans nos mœurs, la remise de cette « amana » en l’état et dans la célérité à son destinataire de droit devient donc dans son acception « un commandement moral » et une obligation. Cette démarche de travail de mémoire entamée en direction de la jeunesse s’est révélée très prometteuse par les premiers prémices constatés auprès de celle-ci, d’abord par sa profonde aspiration à l’attachement de sa culture, de ses valeurs et de ses repères et ensuite par les potentialités de créativité et de talents insoupçonnés et avérés qu’elle recèle. Pour peu que ces aînés sachent essentiellement l’écouter, composer avec elle, l’orienter et l’exhorter à s’assumer pour trouver sa propre voie, cette jeunesse nous a, par bonheur, surpris par sa promptitude d’implication à toute œuvre édificatrice, dans la perspective d’accomplir la mission qui est la sienne : celle de relais « générationnel » vital à la perpétuation et au rayonnement de ce legs existentiel dont elle sera alternativement dépositaire.

EL WATAN

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