Amazigh Kateb. chanteur


« Il faut désenclaver la culture »

Rencontré le lendemain de la clôture de la tournée hommage à son père, Amazigh Kateb revient dans cet entretien sur la sortie de son dernier album Marchez noir et sur sa nouvelle expérience après la dissolution de Gnawa diffusion.

- Est-ce que cela a été facile pour vous de mettre les poèmes de jeunesse de votre défunt père en musique ?

Franchement, cela coulait de source. A titre d’exemple, le titre Bonjour, je l’ai composé dans ma tête en deux heures. La symbiose était facile, c’est un projet qui m’habitait depuis un certain moment, car j’ai lu maintes fois ces textes. En relisant, forcément il y a un phénomène de reconnaissance, plus tu lis le texte, plus il t’habite. Bonjour a été monté d’une façon très naturelle. J’avais une mélodie chaâbie dans la tête, j’ai mis les mots dessus et c’était parti, la forme, par contre, n’a pas pris assez de temps. Le titre Africain est un morceau qui est né dans un atelier que j’avais animé pour adultes dans la ville de Roubaix. Des amis sont venus justement pour faire de la déclamation de textes et de chants. On a commencé par lire le texte, et à un certain moment, je leur ai dit qu’on allait se lancer dans le chant. On a pris une note et on a chanté dessus, et c’est ainsi que le morceau est né dans cet atelier. Je me souviens que j’étais sorti de cet atelier avec la mélodie dans la tête. Nous avons monté avec petit Moh la structure, le lendemain, on a joué sur scène le morceau.

- Ces deux textes, Bonjour et Africain, ont déjà fait l’objet de votre part d’un montage théâtral en 2007 ?

J’ai eu la chance en effet d’aborder en 2007 ces deux textes à l’occasion d’un montage théâtral que j’ai gardé. Je pense qu’aujourd’hui, j’entame une nouvelle histoire personnelle qui s’appelle Amazigh Kateb et non pas Gnawa diffusion. C’est beaucoup plus légitime de le porter comme tel. C’est un besoin. Mon père est un personnage public qui m’a souvent été arraché, même si le père, on n’a jamais réussi à me l’arracher. Il y a une espèce de tiraillement par rapport à ce qu’il est. Le fait de m’accaparer de l’écriture de mon père, c’est quelque chose qui m’aide à vaincre toute la tristesse que j’ai pu avoir pendant les vingt ans de son absence, cela m’aide à lui redonner une jeunesse.

- Justement, quelle appréciation faites-vous de la tournée organisée à l’occasion du 20e anniversaire de la disparition de votre père en Algérie ?

Je voulais absolument participer aux journées qui ont été organisées à Constantine, à Batna et à Alger. Je n’ai pu faire que trois escales sur les cinq prévues. Cela a été pour moi une occasion de revoir la famille que je n’ai pas revue depuis fort longtemps et de revoir certains anciens amis. Dans toutes les manifestations post mortem ou nécrologiques, la mort est présente. Ce que j’ai aimé au cours de ces trois escales auxquelles j’ai participées, c’est que la mort n’était plus là. Par contre, Yacine était là. J’ai senti son énergie planer. Il y avait un vrai retour de la part du public, au début de la manifestation, les gens se sont comportés comme dans un théâtre, mais après, il y a eu de la musique, chacun s’est levé pour danser. Nous étions dans une ambiance festive typiquement algérienne. Il faut désenclaver la culture. La poésie vient de la rue. Kateb Yacine n’était pas seulement littéraire et théâtral, mais également festif.

- Revenons à votre album Marchez noir, sorti dernièrement aux éditions Izzem Pro, est-il dédié à votre défunt père ?

Ce n’est pas un disque hommage à mon père parce qu’un hommage serait des textes de mon père et éventuellement un texte à moi qui récapitule le tout. Là, ce n’est pas le cas. Pour moi, c’est la première fois que j’assume ces choses là à mon nom. C’est un véritable besoin. Cela s’est fait, comme je vous l’ai dit, très naturellement. C’est comme un besoin de manger ou encore de boire. C’est un album biologique (rires). Marchez noir n’est ni une commande ni un label qui m’a été demandé, c’est un album de voyage.

- Selon vous, cet album est-il perçu comme une rupture avec votre ex-groupe Gnawa diffusion ?

Loin de là, cet album n’est pas une rupture avec Gnawa diffusion, c’est quelque chose qui continue dans la même veine, dans les mêmes inspirations et dans les mêmes univers musicaux. Les textes sont pour leur part nouveaux. La vraie rupture est surtout dans la logistique, à gérer et à faire tourner. C’est une logistique moins lourde à faire vivre, je le dis car nous ne sommes qu’au début. Dans cinq ans, je dirais, ce ne sera pas facile. Déjà que deux personnes, ce n’est pas facile à gérer. Quand deux personnes s’aiment au niveau d’un couple ce n’est pas facile, alors imaginez sept à huit personnes, c’est à l’image d’une société, il y a un phénomène d’inertie. Une société avance tout doucement et un groupe avance encore plus doucement. Un groupe, c’est un genre d’entreprise. J’avais besoin d’adrénaline et d’émotion, j’avais besoin de repartir sur la route avec quelque chose de nouveau, quelque chose qu’il faut défendre. Dans cette nouvelle histoire, il n’y a pas de phénomène d’acquis qui pouvait y avoir avec Gnawa diffusion. Aujourd’hui, c’est une nouvelle prise de risque pour moi de présenter un nouveau projet. Je n’aime pas les choses simples.

- Pourriez-vous revenir sur la dissolution du groupe Gnawa diffusion ?

J’avais besoin de me reposer. Je gérais des êtres humains qui n’étaient pas faciles à gérer, à commencer par moi. On s’est arrêté naturellement sans pour autant s’effriter, sans se dire adieu. Nous avons pleuré lors de notre dernier concert, on était triste de se quitter et on avait tous envie de se retrouver très vite, donc cet arrêt avec Gnawa Diffusion était un besoin de repos, afin de pouvoir faire le point. Cela m’a permis de voyager. Pendant une année, j’ai arrêté les concerts pour faire de la musique d’une manière professionnelle. J’ai voyagé avec mon instrument, notamment en Guinée où j’ai joué avec des griots, à Cuba où j’ai travaillé avec des gens qui font de la rumba. Ces voyages m’ont permis de me nourrir d’autres choses, d’avoir d’autres apports et surtout cela a suscité en moi de nouvelles envies de repartir.

- Avez-vous gardé la même composante de musiciens de votre ex-groupe Gnawa Diffusion ?

J’ai monté un groupe qui s’appelle Le poison rouge que je vois comme une continuité. Tant que ma création me ressemble, c’est une continuité, c’est la suite de la route. Pour donner une image plus claire : avant j’avais un gros camion avec beaucoup de monde, aujourd’hui, j’ai une voiture avec cinq personnes. avec Gnawa Diffusion, nous étions huit sur scène et quinze sur la route, mais avec Le poison rouge, nous sommes cinq sur scène et neuf en tout. Dans cette nouvelle formation, il n’y a que deux éléments de Gnawa Diffusion : Amar Chaoui et Petit Moh. Les nouveaux éléments sont Mehdi Ziouche le pianiste et le Dj. Boulaone.

- Votre tournée nationale a été reportée à une date ultérieure...

En fait, la tournée devait avoir lieu dans un premier temps en novembre dernier, ensuite elle a été décalée en décembre pour être ensuite annulée. Je pense qu’il y a un problème de logistique et peut-être des problèmes d’argent. Si les conditions n’étaient pas réunies pour cette tournée, je peux tout de même affirmer que ce n’est pas moi qui l’ai annulée. Cette tournée aura lieu probablement durant le premier semestre de l’année 2010.

EL WATAN

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