La littérature amazighe est reconnue en Algérie

TAHAR OULD AMAR, ÉCRIVAIN

L'Expression 16/08/2008

«Le roman kabyle s’extirpe, petit à petit, de ce passage obligé qu’est la thématique franchement identitaire et revendicative.»

Propos recueillis par Aomar MOHELLEBI

Tahar Ould Amar, originaire de Ouacif, dans la wilaya de Tizi Ouzou a reçu le prix Apulée du meilleur roman en langue amazighe pour l’année 2008. Son roman Bururu, entièrement écrit dans un kabyle accessible, n’est pas passé inaperçu en dépit d’une médiatisation timide, avant l’obtention du prix. Tahar Ould Amar promet que son premier roman ne sera pas le dernier. En attendant la sortie de son prochain récit, toujours dans la langue maternelle, il se livre à nos lecteurs.


Pourquoi avoir choisi d’écrire en langue amazighe alors que vous maîtrisez aussi bien la langue française?
Tahar Ould Amar: Tout bêtement parce que le kabyle est la langue qui m’a bercé, m’a ouvert les yeux sur mon environnement socioculturel et m’a accompagné jusqu’à l’école où j’ai approximativement appris à accorder le participe passé dans la langue française. Ecrire en kabyle n’est donc pas un choix, mais une prédisposition toute naturelle à mieux «dire», à «dire» vrai. Le choix, pour moi, aurait été d’écrire ou de ne pas écrire.

Le fait que la Bibliothèque nationale attribue un prix à un romancier en langue berbère, n’est-ce pas une autre manière de reconnaître cette langue?
Tamazight est reconnu grâce aux sacrifices consentis par des générations de militants de la cause dite berbère. Par contre, le prix Apulée qui m’a été attribué, et a été attribué, avant moi, à Salem Zénia, est une reconnaissance officielle de l’existence d’une littérature amazighe. Une reconnaissance qui a son importance d’autant que des intellectuels très ‘’cotés’’ et très écoutés par les détracteurs de tamazight parlent de «
langue de tribu» et de «pollution bibliographique» pour casser l’élan créatif.

N’avez-vous pas peur d’être qualifié d’écrivain «officiel» après l’obtention de ce prix?
Pour devenir «
écrivain officiel», un ouvrage en kabyle encensant «les constantes nationales» et autres publications de même acabit que inaciden n umennugh, est le mieux indiqué. Et puis, que veut dire écrivain officiel? En fait, dès qu’il s’agit d’une reconnaissance du ‘’kabyle’’, la suspicion est tout de suite installée. Il est temps, pour l’intérêt justement du devenir de tamazight langue et culture, de dépasser ces considérations, de comprendre une bonne fois pour toutes que seul le travail de création fait avancer les choses et que la langue kabyle devient ce deuxième éléphant, dès lors qu’elle est «supervisée» par tous ces adeptes de «l’attestation communale amazighe» et autres «chercheurs» autoproclamés. Pour ma part, j’écris pour la seule prétention de dire dans ma langue et d’apporter un plus à cette dernière.

Pouvez-vous nous dresser un tableau de la situation du roman amazigh?
Le roman kabyle s’extirpe, petit à petit, de ce passage obligé qu’est la thématique franchement identitaire et revendicative. Comme tous les romans écrits dans les «
langues consacrées», le roman berbère est en train de s’intéresser à la vie qui l’entoure. Parfois, il devient même témoin de son temps. Du coup, le génie de la langue est mis en valeur. On peut le dire sans rougir: la littérature d’expression kabyle est un fait écrit noir sur blanc. Le tout est de maintenir le cap en mettant à la disposition de tamazight tous les outils nécessaires.

Le Haut Commissariat à l’amazighité organise, chaque année, un Salon du livre amazigh, pensez-vous qu’une telle activité pourrait avoir un apport dans ce domaine, en sachant que le nombre de livres publiés dans cette langue est très faible?
Quoi que l’on dise, le travail du HCA dans ce domaine est très appréciable. Il donne l’opportunité aux jeunes créateurs de publier leurs manuscrits. Le Salon qu’il organise chaque année est l’une des rares occasions qui permettent au livre amazigh de toucher le maximum d’Algériens. Cela est d’autant plus important que beaucoup d’Algériens ignorent jusqu’à l’existence même du livre écrit en kabyle. Maintenant, les raisons de la faiblesse du nombre de livres publiés sont à chercher essentiellement du côté du monde de l’édition et de celui du lectorat.

Quel est l’impact de vos lectures en langue française lorsque vous écrivez en tamazight?
On se surprend quelquefois à faire dans les calques sémantiques. Sinon, les lectures en langue française ou en langue arabe permettent, je suppose, à l’auteur d’expression kabyle d’emmener encore plus loin sa création.

Dans votre roman Bururu, vous avez fait usage du berbère de la vie quotidienne. Est-ce par facilité ou bien dans le souci de vous faire comprendre par le maximum de lecteurs?
J’ai usé du kabyle de tous les jours, la langue de la vie. Là aussi, il ne s’agit pas d’un choix, mais d’une évidence. De toute façon, c’est la seule langue que je maîtrise. L’autre, ce tamazight auquel vous faites allusion, m’est honnêtement étranger. C’est une réalité! Un ouvrage truffé de néologismes inventés pour la plupart par n’importe qui et n’importe comment ne s’adresserait à aucun kabyle et ne susciterait aucun plaisir ni à l’écriture ni à la lecture. Et quand il n’ y a pas le plaisir, il devient ridicule de parler de roman.
  par Aomar Mohellebi

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