Dire les siens dans la langue des ancêtres

Réédition de “Mmis n igellil’’ de Féraoun

La Depeche de Kabylie 12/08/2008

Dire les siens dans la langue des ancêtres

La réédition de la traduction du “Fils du pauvre’’ aux Editions L’Odyssée de Tizi Ouzou est une occasion pour nous de replonger dans cet univers magique, un univers d’extase et de paradoxes qui fait que l’on reste muet devant la beauté de l’acte de création littéraire en kabyle.

Amar Naït Messaoud

Pour avoir goulûment bu les paroles de Féraoun ainsi reconstituées dans sa langue natale, l’entreprise nous paraît d’une prouesse et d’un talent peu ordinaires. Moussa Ould Taleb, handicapé-moteur originaire d’Agouni n’Teslent (commune de Ain El Hammam), mort le 4 février 2007 à l'âge de 50 ans, était un passionné du texte féraounien. A la lecture de la traduction du “Fils du pauvre’’ qu’il a fait publier en première édition au HCA en 2004, on a le sentiment que l’auteur venait de se libérer d’une tâche historique qu’il s’était assignée. En tout cas, l’effort a été récompensé par un accueil enthousiaste d’un public assoiffé simplement de lire et se lire dans sa langue maternelle. Que de chemin parcouru depuis que Belaïd Aït Ali, à la fin des années 40, montra qu’il était non seulement possible d’écrire des textes littéraires en kabyle mais également que c’était une voie à privilégier dans les œuvres de l’esprit chez les écrivains kabylophones ! Qu’est-ce que la littérature et les arts sinon la substantifique moelle de la culture d’une nation ou d’une société ? L’âme de la littérature kabyle ancienne est sans aucun doute la poésie orale chantée par la plèbe et les princes, les roturiers et les nobles dans un commun anonymat de l’histoire. Elle est aussi dite par des bardes et des ménestrels qui ont souvent involontairement laissé leur nom cheminer jusqu’à la génération de l’Internet et du téléphone portable. On a souvent cantonné l’héritage littéraire kabyle au seul fait poétique. Or, un legs d’une importance primordiale meuble aussi le champ littéraire kabyle : il s’agit du conte qui a constitué tout au long de l’histoire tumultueuse des Berbères le seul support prouvé du texte en prose. Le conte montre et démontre la capacité narrative d’une langue. C’est le lieu idéal où se déroulent le discours descriptif, les scènes de dialogue et les séquences d’action. C’est en quelque sorte “l’explosion’’ de la vie domestique dans une catégorie littéraire qui, sous d’autres cieux, a évolué en narration moderne avec les canons qui l’ont conduite en roman et nouvelle.

Un parcours et des écueils

Les premières tentatives d’écrire de la prose en kabyle après l’Indépendance ont subi le sort réservé généralement à toute manifestation culturelle berbère, à savoir la clandestinité et même la répression. C’est ainsi que des revues clandestines comme “Tafsut’’ en Algérie et “Tisuraf’’ dans les milieux de l’émigration en France ont pu amasser un certain nombre de textes kabyles de qualités littéraires diverses. D’autres textes circulaient sous cape en format polycopié comme certaines pièces de Mohya. Quoiqu’il en soit, les textes du cru étaient rares ; il s’agissait souvent de traduction de textes de la grande littérature européenne classique ou moderne. Ce n’est qu’un peu plus tard, après le Printemps berbère de 1980, que des tentatives sérieuses furent lancées avec “Faffa’’ de Rachid Alliche, “Askuti’’ de S. Sadi,…etc.

L’établissement des règles d’écriture (style, syntaxe propre au roman, néologismes,…se faisait pour ainsi dire dans le tas puisqu’aucune instance pédagogique ou académique n’existait pour produire des règles ou des canons en la matière, mais la volonté de dire le monde moderne en kabyle a dépassé toutes les considérations qu’on pourrait classer dans les retards ou “insuffisances’’ de la langue.

En kabyle dans le texte

Dans cette entreprise de réhabilitation de la langue berbère en général et du kabyle en particulier qui mieux que l’œuvre de Mouloud Féraoun se prête à l’exercice de traduction ? Certains parlent même de travail de restitution tant le texte de Fouroulou “respire’’ partout la Kabylie mais aussi la langue kabyle. Les lecteurs kabyles du “Fils du pauvre’’ ou des “chemins qui montent’’ se retrouvent aisément non seulement en raison des scènes et tableaux familiers auxquels ils ont affaire mais également en raison d’une langue française au travers de laquelle défile en filigrane la langue kabyle : formules consacrées, locutions idiomatiques tirées du terroir et d’autres repères linguistiques jettent des ponts entre deux cultures à la manière de l’écrivain lui-même situé- dans un évident déchirement- à la jonction de deux mondes, deux civilisations dont il a voulu être le lien solidaire. Cette fidèle dualité lui a valu non seulement des inimitiés mais aussi fatalement l’irréparable verdict de l’extrémisme ayant conduit à l’assassinat de l’écrivain humaniste.

Presque tous les jeunes kabyles amateurs de traductions ont commencé par les textes de Féraoun. Dans leur penchant naturel à rendre Feraoun dans sa langue maternelle, ils ne se sont pas encombrés de cours de traductologie ni de la thèse académique qui dit : “Traduire, c’est trahir’’. Le travail accompli par Moussa Ould Taleb en traduisant en kabyle un des piliers de la littérature algérienne de langue française a le grand mérite d’ouvrir la voie vers cette “restitution’’ légitime de l’univers de Féraoun, Mammeri, Ouary et - pourquoi pas !- de Dib et Kateb. Édité en 2004 pour la première fois par le Haut Commissariat à l’Amazighité, l’ouvrage de Ould Taleb portant le titre “Mmis n igellil’’ (Le Fils du pauvre) est présenté dans une “Tazwert’’ par Youcef Merahi du HCA. La réédition di livre chez L’Odyssée de Tizi Ouzou démontre, si besoin est, que la demande en la matière est étendue. Les besoins de lecture en tamazight sont immenses, particulièrement à l’école où la qualité littéraire (style, syntaxe, esthétique générale) demeure une exigence pédagogique. On peut largement admettre comme percutante la traduction dès le moment où la simplicité et la rigueur ont visiblement présidé à cette entreprise. Il s’agit de taqbaylit timserreht (kabyle courant) avec une “dose’’ gérable et acceptable de néologismes. Beaucoup de “traducteurs’’ sont tombés dans le travers de l’emploi excessif de mots nouveaux tirés d’un lexique en cours de création.
Au moment où la langue berbère voit ses importance s’accroître dans l’institution scolaire et au moment où les supports technologiques de la culture modernes (télévision, multimédia,…) commencent à prendre en charge la Culture et la langue berbères, la production de textes comme celui de Moussa Ould Taleb revêt un caractère stratégique. Il s’agira de fournir à l’école un support narratif de qualité en langue berbère, un domaine très déficitaire jusque-là, et de “meubler’’ les instances de créations audiovisuelles en produits littéraires de fiction.

En tous cas, l’auteur de la traduction n’aura pas usurpé les encouragements qui lui ont été ou qui lui seront adressés. Son mérite est d’autant plus grand que son travail atterrit dans notre sphère culturelle dans un moment de vacuité effrayante où la question culturelle est devenue objet de calculs malsains et de positionnements idéologiques de stériles chapelles.

Mmis n igellil’’- Traduction de Moussa Ould Taleb
Editions de l’Odyssée- Tizi Ouzou- 2005

  par Amar Naït Messaoud

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