Hier encore …

Deuxième anniversaire du décès d’El Hachemi Guerrouabi

La Tribune 17/07/2008 Hier encore …

Hier encore, il regrettait ses vingt ans. El Barah can fi omri achrin, (hier j’avais vingt ans) chantait El Hachemi Guerrouabi. Aujourd’hui, on regrette sa disparition. Le 17 juillet 2006, l’un des grands maîtres du chaabi (chanson populaire algérienne) a tiré sa révérence.
La maladie du siècle, le cancer a fini par l’emporter à l’âge de 68 ans, après une longue lutte.

Né en 1938, le 6 janvier à El Mouradia (Alger), El Hachemi grandit à Belouizdad. L’enfant d’un quartier populaire fut un fervent supporter de l’USM d’Alger (club de football). Ce sport, après les différentes formes d’art (chanson, théâtre), était une passion chez lui.
Ailier droit sous les couleurs de la Redoute RC, Guerrouabi a joué sa dernière saison en 1951-1952.
Il avait donc 14 ans. Comme dans la vie on n’a qu’un seul véritable amour, le jeune El Hachemi se tourne vers l’une de ses anciens béguins : la chanson. Il harcelait le mandole depuis l’âge de 9 ans. Dès les années 1950, il se passionne de plus en plus pour le genre populaire.
Il faut dire qu’à cette époque-là, il y avait de quoi. Ecouter El Hadj El Anka, M’rizek ou Zerbout ou encore H’sissen chanter ne pouvait pas laisser indifférent. Ces interprètes, qui étaient les modèles du jeune Guerrouabi, ont beaucoup influencé l’artiste qu’il sera plus tard.

A 16 ans, il obtient deux prix au music-hall «El Arbi». La première consécration. Son interprétation de Magrounet lehouadjeb a séduit les auditeurs présents à l’Opéra d’Alger en 1954. Une étoile est née. Il est vite remarqué par Mahieddine Bachtarzi qui le prend sous son aile. Engagé à l’Opéra d’Alger, il s’essayera à différentes formes d’art. La comédie, le théâtre, les sketches, en plus de la chanson, sont autant de formes artistiques auxquelles il s’est essayé. Une pratique courante à cette époque où le peuple algérien colonisé avait compris toute l’importance de l’art comme moyen de lutte et d’expression. La scène était un exutoire, un endroit de prédilection pour conscientiser le peuple et passer des messages de mobilisation et de résistance.
Après l’indépendance, une autre rencontre a été décisive pour le lancement de la carrière d’El Hachemi Guerrouabi. Celle d’avec Mahboub Bati. Une encyclopédie vivante et grand compositeur de la chanson chaabie.
M. Bati aide El Hachemi à perfectionner ses connaissances et le pousse à donner libre cours à ses inspirations. Le chaabi est un art que deux courants se disputent. Les conservateurs, ceux qui n’entendent pas de changement à un art dont certaines qsidate datent du XIe siècle, et les autres, plus permissifs, qui osent réarranger et réadapter le genre selon les goûts de la société.
El Hachemi Guerrouabi fait partie de la seconde catégorie.
Le jeune homme excelle dans l’exercice et donne une intonation particulière à la chanson populaire. Déjà, il commence à enregistrer des succès. A cette époque-là, où les puritains du chaabi ne souffraient aucun écart, Guerrouabi a su séduire. Conscient qu’il fallait faire quelque chose pour contrer l’arrivée en force de la chanson occidentale et orientale, El Hachemi effectue des arrangements au genre millénariste. Et le public a vite adopté le nouveau style.
El Barah, El Harraz, Youm el djemaa interprétés par le prodige ont scellé son succès.
La voix suave, veloutée, la prononciation claire et le changement de ton surprenant ont fini par élever l’artiste au rang de star du chaabi.

Accumulant noces, galas et concerts internationaux, Guerrouabi était devenu une figure emblématique de la chanson populaire. Surfant allègrement sur les istikhbars, les touchias, l’heddi, le mdih, les nabawiyate, rythmes lents puis endiablés par une évolution tout en douceur, El Hachemi ensorcelle ses auditeurs. Ses fans et ses amateurs se comptent par centaines de milliers, toutes générations confondues. Malgré la rivalité entre lui et l’autre grand maître du chaabi, Amar Ezzahi, alimentée en grande partie par les fans, les amateurs de chaabi propre reconnaissent toutes les vertus de Guerrouabi. La notoriété du cheikh, titre honorifique destiné aux maîtres du genre, prend plus d’ampleur avec le décès du patron incontesté et incontestable du chaabi, El Hadj M’hamed El Anka, en 1978.
Une grande perte pour les amateurs de ce genre musical qui se sont tournés vers les deux élèves et fils spirituels du grand homme : Guerrouabi et Ezzahi. Deux styles différents. Le premier, moderne et léger, le second, plus fidèle à l’esprit du chaabi d’antan. Le premier à la portée de tout le monde, le second presque réservé aux amateurs.
Ralliant donc un plus grand nombre de fidèles à son style, Guerrouabi montre toute l’étendue de son savoir-faire. Grâce à son charisme et à sa forte présence, il réussit à attirer de nouveaux fans pour le genre chaabi. Après les chansons de variétés, il s’attaque à beaucoup plus lourd, en adaptant à son style les chansons qui datent du XIIe ou du XIIe siècle. Il est vrai qu’une chanson chaabie est différemment appréciée d’un interprète à un autre.
Un seul interprète peut la chanter de différentes manières avec des airs, des basculements de rythmes qui s’adaptent à l’humeur du chanteur. Laachiq, Aouicha ou el harraz ou Youm el djemaa, sortant du gosier puissant de l’artiste prennent d’autres dimensions.

Grâce à sa diction et à son interprétation, les auditeurs ont l’impression de vivre les scènes racontées par la qsida. Très vite, on devient l’amoureux d’El Harraz, ou le nostalgique d’El Bareh. En 1987, cheikh Guerrouabi devient El Hadj Guerrouabi après avoir effectué son pèlerinage à La Mecque. S’ensuit une période où l’artiste se montre peu pour revenir en force sur le devant de la scène en 1990 avec l’album le Chaabi des maîtres.

Le 17 juillet 2006, les fans, attristés, entendent la nouvelle fatidique. El Hadj El Hachemi Guerrouabi est décédé suite à une grave maladie. Le cancer a fini par avoir le dernier mot. Un immense talent et une grosse voix se sont éteints. Mais que le virtuose se rassure, la relève est encore là. Et le chaabi a encore de beaux jours devant lui.
 

par Samir Azzoug

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