Kamal Hamadi. Artiste compositeur :

« Je fais du sur-mesure pour les artistes »

Kamel HamadiAvec plus de 2000 compositions à son actif, Kamal Hamadi, Larbi Zeggane pour l’état civil, peut se targuer d’être la mémoire vivante de la musique algérienne. Discuter avec lui, c’est se plonger dans l’histoire contemporaine. A 73 ans, l’artiste, qui a fait chanter 120 interprètes sur quatre générations, déborde de projets.

Vous avez un parcours assez atypique. Après un début de carrière tonitruant, vous avez connu un passage à vide, et là, vous revenez en force… Vous croulez sous les hommages, les artistes continuent de vous solliciter comme jamais, les médias sont à l’affût…
Je n’ai jamais cessé de travailler ! Concernant l’intérêt des médias, je ne suis pas rédacteur en chef, je ne sais quoi vous dire. Je ne suis pas une star dans le sens people du terme, je préfère écrire et composer de mon côté, ça me plaît de voir les jeunes interpréter mes compositions. J’ai un énorme respect pour le public et pour l’art. Je n’ai jamais refusé d’aider un artiste, j’essaie toujours de cerner sa personnalité, sa mentalité avant de lui composer un morceau. Je suis de l’ancienne école, je préfère mettre en avant mon travail et non les mondanités.

Justement, comment devenir un grand artiste, lorsqu’on naît sur une petite colline oubliée dans les années 1930 en Kabylie, à Ath Daoud ?
Je suis un enfant de plusieurs guerres. A mon enfance, la Seconde guerre mondiale se ressentait jusqu’en Kabylie. Le rationnement, la famine, la misère et la mort étaient notre lot quotidien. Je m’évadais par la lecture. Au primaire, j’apprenais les fables de La Fontaine. A la fin des cours, je me précipitais chez moi pour les traduire en kabyle, ma langue maternelle. La Fontaine collait bien à notre mentalité de montagnards. Plus tard, je me suis ouvert aux autres cultures. J’ai découvert le cinéma en arrivant à Alger, dans les années cinquante. Je ne savais même pas que cela existait ! J’avais flashé sur le film égyptien Lehn Al khouloud avec Farid El Atrache. Je travaillais comme apprenti tailleur à l’époque. J’allais au cinéma tous les soirs pour voir le film jusqu’à ce qu’il soit retiré de l’affiche. J’étais subjugué par la musique, je connaissais chaque air et chaque réplique par cœur. La poésie a toujours exercé sur moi une grande fascination. Je me rappelle toujours d’un ami de mon père, Lakhdar Benabed, qui avait le verbe facile. La poésie c’est la vie.

Comment avez-vous choisi le pseudonyme de Kamal Hamadi ?
Un soir en rentrant chez moi, après une énième séance du film avec Farid El Atrache, je me suis mis à composer une comédie musicale avec des chansons de Slimane Azem que j’adulais et qui est devenu plus tard un ami. Quand j’ai lu ce texte à un ami qui travaillait à la radio, celui-ci m’a apprit qu’il s’agissait là d’une opérette et qu’il était disposé à m’accompagner pour la soumettre à son directeur. Au moment de transcrire l’opérette au propre, je me suis dit : « pourquoi ne pas essayer de mettre mes propres chansons ? » Le directeur de la radio était emballé et m’a demandé mon pseudo. J’ai tout de suite accepté, je ne savais pas ce qu’était une opérette ni un pseudo ! J’ai choisi Kamal Hamdi, (le prénom) en hommage à deux stars du cinéma égyptien des années 1940, Kamal Chenaoui et Imad Hamdi).
La dactylo a fait une faute de frappe, elle a rajouté ce « a » qui a donné naissance à Kamal Hamadi. A l’époque, chez les Kabyles, comme beaucoup d’Algériens, l’art se vivait honteusement. La grande majorité des artistes avait un pseudo. La pression sociale était immense, on n’écoutait même pas la radio en famille. J’avais commencé à composer en 1954. Mon père n’avait découvert que plus tard, quand je me suis mis à écrire des pièces de théâtre pour la radio, que c’était moi qui me cachais derrière le pseudo de Kamal Hamadi. Paradoxalement, il trouvait mes textes intéressants et ludiques mais il m’a demandé de renoncer à cette voie artistique et de revenir à mon métier de tailleur. Il me disait que cela ne se faisait pas chez nous et que j’étais quelqu’un de bien, comme si l’art était quelque chose de mal… Il avait menacé de me renier si je persistais sur cette voie.

Vous épousez l’art et ensuite votre complice et muse Noura…
J’étais tailleur à Bab El Oued et elle était aide-sage-femme dans le même quartier. Elle voulait chanter et on lui a dit que « el rougi (le rouquin - moi en l’occurrence) composait de belles chansons. » La télévision (RTA) a publié une annonce dans le journal pour trouver une speakerine bilingue arabe-français. Elle s’est présentée pour le casting. Le directeur avait tellement aimé sa voix qu’il lui a fait remarquer qu’elle devrait penser à chanter. Noura lui a rétorqué qu’elle était venue pour la chanson et non pour être speakerine ! Nous fêtons cette année nos cinquante ans de mariage. Noura a été la première artiste algérienne, avec Slimane Azem, à décrocher le disque d’or en 1970. J’ai écrit pour elle 400 chansons.

Vous avez connu plusieurs exils. Vous étiez arrivé en France en pleine guerre de libération. Quelle était la relation entre les artistes et le FLN ?
La plupart des artistes étaient engagés dans la lutte. Un jour, un cadre du FLN est venu me voir pour me demander de contribuer à l’effort de guerre. Je lui avais répondu que j’étais incapable de faire du mal à un oiseau, mais que je mettais mon modeste talent à la disposition de mon pays. J’ai donc cotisé et armé mes compositions. Je n’ai rien fait de plus que les autres Algériens, juste mon devoir. Les artistes nord-africains se produisaient essentiellement dans les cafés ou les cabarets et très rarement dans des salles de spectacles. Même après l’indépendance, les gens continuaient à aller dans les cafés.

Et pourquoi pas dans les salles de spectacles ?

Cela n’a rien à voir avec la France d’aujourd’hui, les temps changent, heureusement. L’immigration était surtout composée d’ouvriers venus s’installer en France seuls pour gagner un peu d’argent et retourner au pays. Le mythe du retour était tenace. Ils vivaient pour la plupart dans des foyers. Le café était leur seul lieu de vie et de rencontre. C’est pour cela que les thématiques prédominantes dans la chanson tournaient autour de l’exil, de la nostalgie, du déchirement, du retour… Maintenant, les gens vivent en famille et sont moins malheureux.

Vous avez composé près de 2000 chansons pour 120 interprètes, aussi bien en kabyle qu’en arabe pour quatre générations. Comment faites-vous pour vous adapter, par exemple, à El Hadj El Anka et à Hnifa ?
Le travail, le travail et le travail… Il n’y a pas de recette magique. J’ai eu de la chance de ne travailler qu’avec des amis. Avant de composer ou d’écrire, je fais la connaissance de l’interprète, je cerne sa personnalité, ses peines, ses joies et ses désirs… Hnifa me disait que je la connaissais mieux qu’elle-même. L’écriture est un exercice à la fois facile et difficile. Elle me prenait pour un devin, un voyant extralucide. Mon ancien métier était tailleur et je faisais du sur-mesure pour les artistes. Aujourd’hui, les jeunes ont un mot pour ça : le feeling. Pour écrire au Libanais Gabi Hana, à la Tunisienne Dhikra ou encore à la Marocaine Bahja Idris, je fais des recherches au préalable, car je suis obsédé par la juste note et le mot pertinent.

La chanson que vous avez composée pour El Anka, A mmi azizen (Mon fils chéri), a toute une histoire…
J’étais très jeune et j’avais une émission à la radio « Poèmes et mélodies ». Un jour, El Anka, qui attendait la fin de mon émission pour enregistrer dans le même studio, m’avait entendu déclamer des poèmes. A ma sortie du studio, il m’a demandé qui en était l’auteur. Je lui avais répondu que les textes étaient miens. Il était dubitatif. Trois semaines plus tard, il m’a demandé si je me sentais capable de répondre à la chanson de son fils Mustapha (Abi, mon père). Je tremblais d’émotion. J’ai écrit le texte dans la semaine, derrière ma machine à coudre. Lors de son enregistrement, El Anka a craqué et s’est mis à pleurer en laissant l’orchestre continuer à jouer. Je m’en suis voulu d’avoir fait pleurer un tel monument ! El Anka était très content de la chanson. Il m’avait dit : « mon fils, tu iras loin. »

Votre fille, justement, a choisi elle aussi une voie artistique…
Majda n’est pas intéressée par la chanson bien qu’elle aurait pu y faire carrière. Elle a fait deux duos déjà, avec les Abranis et Matoub Lounès, mais elle n’est pas attirée par cet univers. Son art est la haute couture, le stylisme. Et elle se débrouille très bien !

EL WATAN

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