Les vergers du chaos

Zedek Mouloud, Lihala n’tmurt (situations)

 La Tribune 13/07/2008

Les vergers du chaos


Après Mes solitudes, un album d’introspection intérieur, Zedek Mouloud signe un nouvel album intitulé Lihala n tmurt (situations). Par le mot lihala, le ton est donné, il annonce la densité de cette peinture de la vie sociale caractérisée par une déshérence et un tonitruant chaos fouillant ainsi dans le ventre de tamurt. D’emblée, ce projet est présenté par un état des lieux physique et spirituel du pays et des parias qui y survivent.

 

Une description macabre ouvre les treize chansons qui constituent cet album, où désespoir et misère sont mêlés dans une totale promiscuité. Une généreuse quête de parole accentue ce périple au cœur du pays de l’enfer et sonde ce profond gouffre dans lequel il n’y a même pas une possibilité d’en finir avec les narcotiques et l’alcool,
car leur cherté est cuisante. Talentueusement décrit, le pays se dévoile sous de saisissantes images. Avec son verbe chevronné, Zedek chante le pays et les cahotements qui y naissent, la dépossession et l’expropriation. Le désœuvrement qui gangrène et le vide qui meuble le quotidien sont ainsi les symptômes d’une société au bord de l’explosion. L’impossible fraternité, le fellah trahi par le sommeil, l’amour déchu, la solitude et l’ami perdu sont minutieusement abordés et rappellent les thématiques chères à l’enfant d’Ath Khelfoun. Ce qui différencie cet album des tout derniers, c’est les retrouvailles de Zedek avec la chanson de la fête, laquelle le renoue à ses débuts. Cela dit, la fête n’est pas plénière, puisqu’elle est sur fond de tumultes, une tare de la chanson d’expression kabyle et même de cette société dont l’adoration est vouée plus à la tombe qu’au bonheur, l’aspect mortifère l’exige. Ce qui est intéressant à lire dans cet album, tout en faisant le lien avec la nouvelle génération, c’est comment lghorba est reconsidérée dans le champ poétique. Lghorba, exil ou immigration ou simplement le départ. Une chanson-lettre reconstitue ce malheureux héritage. Zedek lit ce testament des départs et perpétue ainsi la marche vers des ailleurs peu incertains.

L’image de la mer qui rejette le partant et le pays qui vomit l’enfant mettent en lumière cette double malédiction. On pourra citer, à titre d’exemple, une chanson de Mohand Ouali (Lettre à ma femme), le guitariste du groupe Imazighen Imoula ou une autre chanson de Zimu (Amexbut) d’Akli D. qui traite de ce nouveau phénomène, à savoir, le départ. Une lecture approfondie nous aidera à mieux l’approcher sociologiquement et artistiquement. Une langue fouillée, déterrée de la nuit qui l’environne, chante la dépossession et l’expropriation. Comme le montre si bien ce passage où Zedek dit : «Si ton pays te crache dessus exproprié, s’il
t’étouffe, achéve-le.»

A noter le léger renouvellement sur le plan musical, cet album cède le pas à quelques airs venus adoucir tamurt. Des ouvertures musicales, promettant la possibilité de désenclaver l’esprit longtemps pris dans le sinistre ghetto, libèrent des dures étreintes de la fossilisation.
Faudra-t-il redonner le sens même au chant à l’orgue de la création pour que la fête redore le quotidien ? Ainsi, peut-être un jour, l’espoir sera-t-il permis ?!  
 

par Azeddine Lateb

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