Amar Oulbani

L'urgence de la démarcation artistique

Amar OulbaniLa chanson kabyle a connu ses moments de gloire avec El Hasnaoui, Idir, Ait Menguellet, Matoub Lounès, Djamel Allam, Chérif Kheddam, mais, elle a connu aussi ses moments de décente aux enfers. Des chansonnettes aux textes médiocres accompagnées de mélodies qui allaient dans la plupart des cas à contre courant du thème ou pseudo-thème maladroitement  traité, disons effleuré. L'essentiel, pour des pseudo-artistes, est que l'emballage séduise le public et le fasse danser. Le marché du gain facile a changé la trajectoire de la chanson kabyle. Dans ce tourbillon malsain et mercantile, des artistes de qualité se sont retrouvés éjectés, voire ignorés par les producteurs. Dire que le marché ignore un travail de qualité, c'est possible, mais affirmer que le public serait complice, cela reste à vérifier. À vérifier, car, ce même public a su apprécier des grands artistes comme Ait Menguellet, Djamel Allam, Slimane Azem, Matoub, Chérif Kheddam et tant d'autres alors qu'ils ne faisaient pas danser les gens. Ils faisaient plutôt éveiller les consciences en apportant une touche professionnelle et de haute facture à l'art algérien d'expression berbère.

Les grands classiques sont et seront toujours gravés dans la mémoire collective des Kabyles. Cependant, on ne peut pas se contenter du passé glorieux, subir un présent artistique médiocre, et ne pas se tourner vers l'avenir, donc, la relève de qualité. Certains raisonnent ainsi, d'autres ont baissé les bras et se sont carrément tournés vers les chansons venues d'ailleurs pour égayer leurs oreilles et nourrir leurs cerveaux. Un constat certes dur, mais il est là. Ceci étant dit, l'espoir est là pour nous remonter le moral et croire aux miracles à l'algérienne. Dans le chaos naissent des génies et des surprises inattendues.

Grâce à Facebook et plus précisément à un groupe de discussion né récemment '' L'Algérie n'est pas arabe'', j'ai découvert un artiste de qualité. Je ne le connaissais pas avant, mais en voyant un nom connu et reconnu dans le milieu artistique kabyle parmi ses collaborateurs, en l'occurrence Zaher Adjou, j'ai décidé de creuser pour collecter plus d'information sur lui et son travail. Cet artiste est Amar Oulbani

Amar Oulbani : On doit entretenir les ponts entre les générations d'artistes

Tout a commencé au début des années 90 avec la création du groupe de folk kabyle  Issumer (Les Hauts-plateaux). Amar et ses compagnons Said et Halim ont voulu ajouter une autre pierre à l'édifice de la chanson kabyle initié par leurs ainés. Des ainés auxquels ils vouent une admiration sans limite. Cette collaboration a donné naissance à un album Imenghi (confrontation) qui traite des thèmes qui touchent à l'amour (avec ses joies et ses déceptions)  et aux questions sociales que tout le monde connait. Malheureusement, cette association n'a pas duré plus de 10 ans  puisque les membres du groupe se sont séparés pour des raisons multiples : " Yel yiwen iruh s-axxami-s ", dirait Amar. Pourquoi ? "  Akka i-d-i- tidukliwin ". Drôle de rituel chez les Kabyles. Rien ne dure. Les initiatives sont très belles et porteuses, mais ne survivent pas longtemps. Amar a décidé donc de continuer son bout de chemin seul tout en collaborant avec un excellent musicien Zaher Adjou : Tura xedmengh uk Zaher Adjou, akka xir ", souligne Amar avant d'enchaîner,  moi, je fais les textes et j'interprète, Zaher compose les mélodies. Le style musical de Zaher convient parfaitement à ma poésie. Mes textes sont mieux habillés par la musique classique ", conclue-t-il.

Amar  rêve du jour où l'Algérie se suffira à elle-même sur le plan artistique pour se libérer enfin de cette dépendance aux chants des sirènes venus d'ailleurs.  Il est même sur le plan de lancer un nouvel album sur ce qui lui pèse sur le cœur et sur la vie de tous les jours. En effet, les thèmes choisis par Oulbani nous transportent dans le monde des émotions et les tracs du quotidien. Les chansons Zhar yetsen (le destin) et Uressedlam (ne blâme personne) par exemple nous interpellent en les écoutant. L'artiste suggère aux gens de ne pas baisser les bras, de ne pas attendre le miracle. La vie est basée d'abord sur le travail et les perspectives. Il faut donc éviter de sombrer dans le défaitisme et la solitude. Au contraire, il faut bouger et profiter de sa jeunesse avant qu'il ne soit trop tard. D'ailleurs, Tamzi nnegh d'assirem (Notre jeunesse est une série de rêves) est un parfait exemple de cette culture d'attendre le miracle ou de partir sous d'autres cieux pour pouvoir s'en sortir. La situation algérienne étant ce qu'elle est, les jeunes ne rêvent que de prendre le large. Il se trouve que ce n'est pas tout le monde qui pourrait partir, alors, la plupart des jeunes se réfugient dans des espoirs sans lendemain, car comme dirait l'un des couplets de la chanson : "  le stylo du destin a dérapé, il nous a tourné le dos ".  Donc, point de changement à l'horizon et le ciel est tout le temps ennuagé dans un pays bourré de soleil à longueur d'année. Quel gâchis ! Le constat est encore plus amer quand on déclare forfait. La chanson  ''Naaya'' (On est fatigué) est plus que révélatrice. Des générations en série portent le fardeau d'un héritage de problèmes et de ratés. Elles sont même devenues des  prisonnières de toutes les impasses inimaginables. L'artiste souligne que  le tsunami des problèmes nous a emportés dans le néant  de l'indifférence et de l'inconscience collective. La  situation est plus que chaotique. Jusqu'à présent, il n'y a pas d'échos aux appels au secours d'une jeunesse qui ne demande qu'à vivre dignement. Les années  se ressemblent et rien ne change. Comment peut-on apprécier la vie et bâtir quand  la moelle épinière d'un peuple est saccagée ? , se questionne l'artiste.


Parallèlement à la vie sociale complètement désespérante, il y a la vie intérieure de l'individu, en l'occurrence l'amour qui pourrait le réconforter quand ''ça marche''. Plusieurs chansons de Amar nous renvoient à cette vie secrète, mielleuse, mais souvent dévastatrice qu'on pourrait connaître un moment ou un autre de notre éphémère existence. Que faire ? Les problèmes du quotidien sont déjà pesants. Dans la plupart des cas, la société n'a pas de temps à consacrer ''aux états d'âme''. Il y a des choses plus sérieuses que cela à gérer. Et pourtant, l'équilibre émotionnel de l'individu est important. C'est grâce à lui que la personne pourrait s'accrocher à la vie et contribuer à bâtir le présent.  Donc, dans ce monde indifférent à son malheur, l'amoureux, déçu et au bord de la folie, va se réfugier dans les bras d'un sage spirituel ou si on veut ''le psy de taddart''. C'est ce qu'on pourrait comprendre dans la chanson Ahammel (l'Amour). L'amoureux ne désespère pas pour autant. Il s'accroche à l'espoir de reconquérir sa bien-aimée comme le confirme la chanson ''Oulikmibghane'' (Le cœur qui t'aime encore). À défaut de philosopher sur les choses de la vie, Zaher Adjou nous propose d'écouter son instrumental ''Tassusmi'' (le silence). Quel régal !

Djamila Addar

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