JEAN-EL MOUHOUB, JOURNAL 1928-1962 PAR TASSADIT YACINE


Ici le Jugurtha sans masque

JEAN-EL MOUHOUBLa résurrection est toujours un cheminement à tâtons et beaucoup de recherches, car le temps n’appartient pas à l’homme ni à Jugurtha.

Ce thème récurrent que le temps n’appartient pas à l’homme égale aisément le mythe de Sisyphe; et la réflexion pourrait aller encore plus loin si on se consacre au seul style de pensée et d’écriture sur une philosophie de l’existence exposée par Mouhoub Jean Amrouche dans l’ouvrage intitulé Jean-El Mouhoub Amrouche, Journal 1928-1962 (*) présenté par Tassadit Yacine. Cette enseignante-chercheuse et maître de conférences à l’École des hautes Études en sciences sociales (Paris) est une spécialiste du «Monde berbère». Elle doit cette distinction à ses travaux d’anthropologie sociale constitués par des articles publiés dans la revue Awal (la Parole) qu’elle a fondée avec Mouloud Mammeri en 1985 à Paris et par des ouvrages dont: Poésie berbère et identité, L’Isli ou l’amour chanté en kabyle, Aït Meguellet chante, Les Voleurs de feu, éléments d’une anthropologie sociale et culturelle de l’Algérie, Jean Amrouche l’éternel exilé, Si tu m’aimes, guéris-moi (études d’ethnologie des affects en kabylie).

Avec la publication Jean-El Mouhoub, Journal 1928-1962, Tassadit Yacine précise davantage l’intérêt primordial qu’elle porte au développement de la culture algérienne dans son ensemble et combien, ainsi qu’elle l’a déclaré ailleurs, elle a le «désir de comprendre les soubassements anthropologiques de l’identité et de la culture algériennes au sein de laquelle la culture berbère est déterminante». Toute cette conception, cette vision d’un Monde algérien libre et indépendant, recouvrant son «identité essentielle» me semble transparaître dans le Journal de Jean Amrouche, ce journal, jusque-là inédit dans son intégralité. Dans un court «Avertissement», son fils Pierre Amrouche explique les raisons de cette publication aujourd’hui: «Plusieurs copies de ce texte étant contre notre volonté en circulation et, voulant couper court à différentes rumeurs nous soupçonnant de cacher quelques vérités ‘‘historiques´´, nous avons décidé de le publier nous-mêmes malgré nos réserves. [...] Ceux qui ont connu Jean Amrouche retrouveront ici le Jugurtha sans masque. [...] Les autres découvriront à travers ces lignes la réalité et les effets pervers du système colonial français

La grande idée politique, culturelle, sociale de l’éminent intellectuel algérien que fut Jean-El Mouhoub Amrouche - encore qu’il ait été «d’un naturel pudique» - est qu’«à force de nier l’homme on le divise. On a bouché la bouche du oui au non et du non au oui». Le propos se rapporte à l’une de ses très nombreuses rencontres avec les grands monstres bien inoffensifs de la littérature française (Gide, son maître et son ami, Mauriac, Claudel, Giono, Bosco, Camus, Roblès, Roy, Memmi,...mais il reste étonnant que, me semble-t-il, dans ses Mémoires intérieures François Mauriac ne l’ait pas évoqué). C’est que, malgré les hautes études qu’il a faites, le service militaire qu’il a effectué, les relations splendides d’amitié et de travail, sa formation et son expérience professionnelles en France, il y a une grande souffrance silencieuse mais constamment présente chez Jean Amrouche à l’époque de l’Algérie aux trois départements français. Aussi ai-je retenu cette remarque très juste de Tassadit Yacine: «Si Jean Amrouche écrit en français, il sait qu’il n’est pas français et que, dans la situation qui est la sienne (un colonisé), il ne peut s’adresser ni aux Français ni aux Algériens, les deux ‘‘peuples´´ le rejetant pour des raisons différentes...»

Cette atroce «ambiguïté», Mouhoub Jean Amrouche va la subir tout le temps et il l’exprime franchement à l’instant même où il se décide à concevoir son journal en 1928, c’est-à-dire, alors âgé de 22 ans, venant de terminer ses études et se trouvant en Tunisie pour accomplir son service militaire: «27 octobre. 9 heures 30 du soir. J’étais né pour écrire ce livre. Il y a trente ans au moins que je me prépare, que toutes les pentes du songe et de la réflexion, que la moindre rencontre, que mes lectures si éloignées qu’elles paraissent être de mon sujet, me ramènent incessamment vers lui, vers ce témoignage exemplaire que j’aurais voulu passionnément produire.» Il se propose un but, et unanimement ses lecteurs reconnaîtront qu’il l’a atteint: «[...] Journal: sec, cela n’a pas d’importance, mais doit comprendre le relevé essentiel d’une vie et d’une existence. [...] Le ton qui m’y est naturel est une sorte de lourde prose poétique, comme d’un mauvais élève de Chateaubriand. Tout cela donc est à revoir. [...] Pour le style: recherche la simplicité, n’essaie pas, comme tant d’écrivains modernes, l’expression inattendue.» Cette façon modeste mais de pensée profonde et féconde, d’écrire et même de lire annonce, chez lui, le critique sérieux, juste et généreux de la chose culturelle et, si j’ose dire, plus encore de la chose littéraire. Tout ce qu’il nous confie est évidemment fondé sur la caractéristique de l’intellectuel de l’époque coloniale; il nous prévient: «Si, une bonne fois je me décidais à tout avouer sur ce cahier, à en faire un confident, un peu de lumière jaillirait en moi. La confession m’allègerait.» Ici la «confidence» est un parcours de trente-quatre ans de sa vie, un témoignage poignant sur sa propre personne.

Tassadit Yacine retrace, en guise d’introduction, «L’Odyssée d’un berbère d’Algérie». Par son double prénom Jean et El Mouhoub, cet Algérien pas ordinaire avait le pressentiment pas ordinaire de vivre une destinée pas ordinaire. Il fut au service de son idéal humain totalement, au service de l’universel indéfectiblement, au service de sa patrie éternellement. «Il s’était, conclut Tassadit Yacine, proclamé truchement, ambassadeur, tel un moine-guerrier dont la mission se terminait avec la fin des combats.» Poète, essayiste, conteur, polémiste en faveur de son pays, journaliste correspondant de Radio Genève et accrédité auprès de la délégation algérienne (par le G.P.R.A en 1961), il écrivait en 1956: «Depuis 18 mois passés des hommes meurent, des hommes tuent. Ces hommes sont mes frères. Ceux qui tuent, ceux qui meurent. Je me nomme el Mouhouv, fils de Belkacem, petit-fils d’Ahmed, arrière-petit-fils d’Ahcène. Je me nomme aussi indivisément, Jean, fils d’Antoine. Et El Mouhouv, chaque jour, traque Jean et le tue. Et Jean, chaque jour traque El Mouhouv et le tue. [...] Mais je suis Jean et je suis El Mouhouv. Les deux vivent dans une seule et même personne. Et leurs raisons ne s’accordent pas. Entre les deux, il y a une distance infranchissable (Journal, 1956).» Tassadit Yacine complète le Journal 1928-1962 par des annexes très utiles à lire et un autre «Journal photo» instructif et touchant. Auparavant, dans son «Odyssée d’un berbère d’Algérie», elle a eu ce dernier jet d’émotion poignante: «Un mois après le cessez-le-feu, le veilleur d’Ighil Ali s’est éteint après avoir retrouvé la force du chant, laissant derrière lui un précieux testament, celui de la justice, de la double culture et de la tolérance.» Comme à lire un document exceptionnel ou à pénétrer dans un monument historique, évidemment, il y a toujours encore à découvrir en consultant Jean-El Mouhoub Amrouche, Journal 1928-1962, présenté par Tassadit Yacine.

(*) Jean-El Mouhoub, Journal 1928-1962, par Tassadit Yacine, Éditions Alpha, Alger, 2009, 477 pages.

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