Une quête inassouvie d’une mémoire

Parution. Un essai de Mehenna Mahfoufi sur cheikh El Hasnaoui

L’ethnomusicologue Mehenna Mahfoufi vient de publier en France un essai sur le chanteur Cheikh El Hasnaoui intitulé Cheikh El Hasnaoui, chanteur algérien moraliste et libertaire. (1) Il est accompagné d’un CD contenant entre autres un enregistrement fait à l’occasion d’une soirée privée animée par l’artiste en 1965 à Paris.

L’ouvrage met en relief le parcours professionnel d’un artiste qui s’est imposé comme un des maîtres de la chanson chaâbi dans ses versions kabyle et arabe, sa vie privée et l’environnement de la culture musicale et sociale dans lequel il a vécu. Et cela sur la base des témoignages, archives écrites et sonores, ainsi que les entretiens que ce dernier a accordés au chercheur lors de ses trois séjours effectués à cet effet entre octobre 1999 et mars 2002 à Saint Pierre de la Réunion où vivaient l’artiste et sa femme. Le quatrième, en juillet 2002, mais cette fois afin d’être présent à ses funérailles.


Dans son intervention, Mehenna Mahfoufi relève que Cheikh El Hasnaoui constitue un des « dépositaires de la culture musicale algérienne du XIXe siècle et de son époque. Il est moraliste parce qu’il conseille aux émigrés de ne pas sombrer dans l’alcool et les mirages et de se consacrer au travail pour aider leur famille. Il est libertaire par le fait qu’il a cassé beaucoup de tabous. Il a gardé peu de ses archives. » Avant de quitter Nice en 1989 pour s’installer à l’île de la Réunion, « il n’a pris avec lui que le strict minimum. Il a même laissé sa mandole dans l’appartement vendu. Ses papiers et ses disques ont été détruits de ses mains. Ses disques 78 tours qu’il rangeait soigneusement par le passé, il les a cassés sur son genou ». Ainsi, après sa mort, « il ne restait de ses effets d’artistes que cinq pochettes de disques vides ».

Lors de leurs rencontres, le chercheur et l’artiste ont abordé plusieurs questions, entre autres la raison qui a poussé le chanteur à quitter l’Algérie définitivement en 1938. A savoir que la famille de la fille qu’il aimait (elle se prénomme Fadhma) refuse de lui accorder sa main. Le cheikh réfute cette thèse : « Mon éducation m’empêche de penser à la femme d’un autre, à une femme qu’on n’a pas. Je ne peux espérer quoi que ce soit d’une femme qui n’est pas mienne. Alors là, je n’ai pas quitté l’Algérie pour ça ! J’ai toujours été droit. » (p.93-94). Néanmoins, l’auteur a recueilli trois témoignages à ce sujet. Ils comportent des éléments « palpables » et « vérifiables » et des « hypothèses invérifiables ». Pour le chercheur, il convient de plaider pour le fait que Fadhma « est un mythe créé de toutes pièces ».

L’auteur l’interroge sur les compositeurs et artistes qu’il a côtoyés. A propos de Cheikh El Hadj M’hamed El Anka, El Hasnaoui dit : « Je l’estimais beaucoup. C’est lui qui m’avait guidé dans le métier de musicien. Lui qui m’a appris à ne pas tromper les gens, à bien me conduire. Il m’a appris comment veiller tard quand on fait de la musique. C’est moi qui ai suggéré aux gens de l’appeler Cheikh. Cheikh El Anka m’appréciait beaucoup. Il m’entendait chanter en langue kabyle. Il aimait la langue kabyle » (p.108).

Sur Mohamed Iguerbouchen, qui joue un grand rôle dans la mise en valeur de sa carrière et celle d’autres artistes, il indique qu’il « aimait mes chansons, mes paroles, ma poésie et tout. Il disait amicalement, c’est doux de t’entendre chanter. Tu ne dis que du bien dans tes paroles. Rien qui intrigue les gens, qui met mal à l’aise. Non, rien de tout cela (…) Toi, tu es un maître, c’est-à-dire, toi tu es exactement quelqu’un qui veut dire à tous ceux qui t’entourent : Méfiez-vous de la vie… Il ne faut pas compter dessus, il ne faut compter que sur vous-mêmes. Il faut que vous travailliez sérieusement, que vous soyiez gentils, corrects, justes, dignes. » (p.111).

Mehenna Mahfoufi relève que le répertoire d’El Hasnaoui comprend plus de soixante-dix titres. Comme il a composé des chansons en « franco-arabe ». Cependant, « ne sont éditées à ce jour sur l’ensemble de ses compositions que dix-sept chansons en arabe et 29 en kabyle. Hasnaoui est connu pour avoir fait des chansons de courte durée. Or parmi ses créations inédites, il y a des compositions qui durent 7 à 8 mn ».

Après la présentation du livre en question, l’auteur a organisé une séance de projection de son documentaire d’une durée de 13 mn réalisé en 1999 sur El Hasnaoui intitulé Cheikh El Hasnaoui de Taâzibt à l’Océan Indien. Il compte réaliser un autre documentaire de 52 mn sur le même chanteur. Quant à son ouvrage, il souhaite le publier aussi en Algérie. « Je suis en discussion avec l’ENAG pour le publier en Algérie. Il pourrait paraître en septembre prochain. » Notons que Cheikh El Hasnaoui, de son vrai prénom Mohamed Khelouat, est né le 10 juillet 1910 au village de Taâzibt en Kabylie. Sa mère meurt en 1916, il part alors à Alger. Après des séjours entre la Kabylie et Alger, il part pour la première fois en France en 1929. Il se rend aussi en Espagne. Musicien confirmé au début des années 1930, il quitte définitivement l’Algérie en 1938. En 1942, il est réquisitionné à Paris pour le Service de travail obligatoire (STO), puis expédié en Allemagne. Libéré après quatorze mois de prison, il revient à Paris. En 1947, il adhère à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Il arrête de chanter durant la guerre de Libération nationale. La dernière chanson déposée au niveau de la SACEM est Ya noudjoum ellil. C’était en juillet 1969. Il met fin à sa carrière au début des années 1970. Il s’installe à Nice en 1971. En 1989, il se retire avec sa femme à Saint-Pierre de la Réunion où il mourra le 6 juillet 2002.

(1) Mehenna Mahfoufi. Cheikh El Hasnaoui, chanteur algérien moraliste et libertaire. Editions Ibis Press. Paris 2008. 239 pages.

EL WATAN 15/06/2008

 

 

Agenda

September 2022
M T W T F S S
29 30 31 1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 1 2