«Matoub était un homme flamboyant»


Patrick Poivre d’Arvor, célébrissime présentateur du journal télévisé de 20 heures sur les chaînes françaises TF1 et France 2 pendant trente ans, parle dans cet entretien de l’écriture qui a été un véritable exutoire pour lui. Il évoque aussi sa douleur d’adolescent l’ayant poussé à écrire son premier roman à 17 ans. Patrick Poivre d’Arvor revient sur sa frénésie d’écriture puisqu’il a écrit soixante livres.
Exceptionnellement pour le lectorat algérien, il apporte un bref témoignage de ce qu’il retient du passage de Matoub Lounès en tant qu’invité au JT de TF1 en 1994.

L’Expression: Quel est votre sentiment en participant pour la première fois à une activité culturelle en Algérie?
Patrick Poivre d’Arvor: Ce n’est pas la première fois. J’ai eu la chance de faire une émission il y a environ six ans, ici même à Alger. C’était une émission littéraire qui s’appelait «Vol de nuit» et j’ai pu la présenter d’ici avec plein d’écrivains algériens et de quelques écrivains français qui venaient spécialement de Paris et qui avaient un lien particulier avec l’Algérie. J’apprécie bien cette idée du Salon qui montre que le livre est vivace même si l’on sait que ça ne touche qu’une catégorie de la population. C’est important de voir comment la langue est respectée. Ceci me frappe beaucoup. La langue est bien châtiée, aussi bien d’ailleurs dans la littérature algérienne que dans le journalisme. Je trouve qu’il y a un goût des mots, un goût des phrases. C’est une belle tradition et j’espère qu’elle va durer le plus longtemps possible.

Une question un peu particulière, si vous permettez, avant de revenir à votre carrière d’écrivain. En 1994, vous avez reçu Matoub Lounès au Journal télévisé de 20 heures. Nous aimerions avoir un petit témoignage au sujet du Rebelle. Ce que vous avez le plus retenu de lui en l’accueillant dans votre Journal télévisé?
C’était un homme très flamboyant qui avait un vrai charisme. Indépendamment de son talent propre dans son art, je comprends mieux pourquoi ça marchait bien avec les gens et avec les foules en général. Il aimait les autres. Et quand on aime les autres, les autres ont envie de vous rendre cet amour-là. Cet aspect était une chose qui m’a beaucoup frappé. Et puis, c’était un homme cultivé. J’aimais bien les échanges qu’on a eus quand je l’ai reçu. Ensuite, plus tard, on a gardé contact. C’est un homme qui me manque.

Revenons à votre parcours d’écrivain. Les lecteurs peuvent se demander comment vous avez eu le temps de rédiger vos livres, vous qui êtiez très pris par l’animation des émissions littéraires et la présentation des journaux télévisés. Avec une soixantaine d’ouvrages écrits et publiés, peut-on savoir comment avez-vous réussi à concilier les deux activités qui nécessitent énormément de temps et de concentration?
J’écris beaucoup la nuit. J’écris vite et j’ai besoin d’écrire. Je dirais que chez moi, c’est presque compulsif. C’est presque médical. On doit peut-être soumettre mon cas à des psychiatres. J’ai lu hier le roman d’un jeune homme, enfin entre votre âge et le mien, qui lui aussi écrit énormément. Il s’appelle Emanuel Pierrat. Pourtant, il est avocat au barreau de Paris, il est éditeur et journaliste. Bref, il fait plein de choses et il écrit plein de livres comme moi. Il y a des natures.
Certains écrivent un livre tous les dix ans. D’autres en écrivent deux à trois par an. Ceci correspond parfois à un délire de fuite. Il peut correspondre également à une espèce de peur de ne pas avoir tout dit avant que ce ne soit trop tard. Et puis, j’aime bien cette communication-là. Je la préfère même à la communication que j’ai bien connue puisque pendant trente ans j’ai présenté le Journal télévisé. C’est une communication avec les téléspectateurs. Certes, il y avait dix millions de gens qui me regardaient chaque soir à la télévision, mais ce n’est pas la même chose. Je sens que le livre est très intime. Il y a des gens qui me parlent du livre que j’ai écrit quand j’avais dix-sept ans...

Justement, nous avons une question à ce sujet. Vous avez commencé l’écriture très tôt. A l’âge de dix-sept ans, vous avez publié votre premier roman, intitulé Les Enfants de l’aube. Comment est né chez vous ce désir d’écrire un roman à cet âge très précoce?
J’avais vécu quelque chose de très douloureux. C’est une expérience de la vie où normalement je n’aurais pas dû m’en sortir. Et puis voilà, j’ai expulsé tous ces souvenirs qui étaient encore à vif. A partir du moment où j’ai écrit les choses, je me sentais mieux. A chaque fois qu’il m’est arrivé quelque chose de douloureux dans la vie, c’était la même chose.

Peut-on dire que c’est la douleur qui alimente un peu votre imaginaire et votre inspiration?
En tout cas, ça a été le détonateur pour la première fois, pour le premier livre. A partir du moment où j’ai su que j’avais cet art-là au bout des doigts, j’ai voulu le garder.

Est-ce qu’on peut parler d’un bilan de votre long et riche parcours d’écrivain, nous dire par exemple ce que la littérature vous a donné et ce que vous avez donné à la littérature?
L’écriture m’a donné un bonheur fou qui est celui de me rencontrer, si je peux dire. Il y avait un mot d’un écrivain que j’aimais bien. On lui disait, mais pourquoi vous écrivez? Il répondait que c’est pour donner rendez-vous. Mais, en fait, on donne rendez-vous à d’autres et on se donne rendez-vous d’une certaine façon. J’ai eu aussi la chance d’être couronné par des prix littéraires, comme le Prix Interallié. C’est une vraie satisfaction. Beaucoup plus pour moi que toutes les satisfactions glorioles télévisuelles.

Si vous aviez eu à choisir entre être écrivain ou journaliste de télévision, vous auriez opté pour quel métier?

J’ai commencé chronologiquement par l’écriture puisque je suis devenu journaliste cinq ans après la parution de mon premier roman.

Entretien réalisé par Aomar MOHELLEBI

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