PIÈGE OU LE COMBAT D’UNE FEMME DE TASSADIT YACINE


Le jeu de la fleur et du piège

PIÈGE OU LE COMBAT D’UNE FEMME DE TASSADIT YACINELes paradoxes de la féminité se dessinent en circonvolutions souvent brillantes, car elles sont souvent insaisissables et souvent pleines de vieux préjugés.

Le grand paradoxe, aussi, est que «la beauté d’un chant» s’épanouit de tristesse et de joie et d’autant si «une douce voix féminine» l’entame et d’autant si «L’homme d’expérience compatit / Et verse des larmes de sang». Cela devrait avoir du sens, en cette centième Journée internationale de la femme...

Je suis bien aise d’avoir relu, déjà édité chez Publisud-Awal, Paris, 1995, l’essai émouvant intitulé Piège ou le combat d’une femme (*) de Tassadit Yacine, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et chercheur au Laboratoire d’anthropologie sociale à Paris. De cette militante, très consciencieuse pour étudier et faire connaître la condition féminine et bercée par la poésie kabyle, nos lecteurs connaissent au moins Poésie Berbère et identité; Qasi Udifella, héraut des At Sidi Braham; Aït Menguellet... Chansons berbères contemporaines; Journal 1928-1930 de Jean Amrouche.

Dans le présent essai, le thème de la souffrance envahit l’âme de la femme Nouara (personnage central) et nous submerge pareillement nous donnant assez d’esprit pour comprendre «l’humanité féminine». Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’auteur avertit: «Il n’y a pas de lien à établir avec le combat politique que mènent les femmes en Algérie dans une conjoncture extrêmement difficile où les conflits (politiques, identitaires, idéologiques, sociaux) se règlent au moyen de la violence. [...] Cette dernière a été souvent contenue et vécue dans le silence. [...] Il y a diverses formes de lutte: celles «ouvertes»; audibles parce que les auteurs ont accès aux médias et les autres, elles, sourdes dont on ne parle jamais, celles des femmes ordinaires vivant dans les montagnes et les villages. Ce sont ces dernières qui constituent la majorité de la masse féminine silencieuse. [...] L’exemple de la souffrance de Nouara atteste de cette lutte interne qui n’a souvent pas d’écho à l’extérieur parce qu’il s’agit précisément d’une femme illettrée et qui ne peut s’exprimer en dehors du cadre traditionnel qui l’opprime, voire la comprime.» Tassadit Yacine a donc choisi méticuleusement son objet d’étude et elle nous le présente en situation, c’est-à-dire dans «son vécu» qui, précise-t-elle, «n’est pas aussi personnel qu’on aurait tendance à le croire».

L’ouvrage décrit donc la femme Nouara de Kabylie dans toutes ses conditions de vie. Cette femme au nom qui signifie «fleur» va servir de «témoignage d’une existence dans le malheur, «sans avenir», qu’elle essaie de dire dans des vers. Elle ne décrit pas, elle se lamente et se confie.» L’auteur nous raconte avec émotion l’histoire de Nouara, tout en se posant des questions pour savoir ce qui génère la souffrance et si celle-ci n’était pas le produit d’une inadéquation entre le statut social de l’agent et ses attentes (qui le dominent et l’infériorisent), tout en confessant «qu’il est difficile de décrire la souffrance sans tomber dans le piège de celui qui nous en parle.» La femme auteur réagit en conséquence à la souffrance de la femme-sujet et se veut scribe observateur subtil des événements, - mieux, écrivain naturaliste!

En effet, c’est avec une attention scrupuleuse et une écriture précise et claire que Tassadit Yacine retrace le «vécu» de Nouara. Elle en rapporte l’enfance dans sa ville natale en Kabylie et dans un milieu social que des préjugés et des règles de vie rétrogrades entravent cruellement et où la misère et la sujétion de la femme sont érigées en mode d’existence «naturelle», voire primitive. Là, le système tribal prévaut; là, la tradition dévie aveuglément, inhumainement vers la malédiction et l’injustice, prônant les droits illimités du mâle et faisant passer la femme à une situation sociale et morale inférieure. Nouara a eu une enfance difficile (car orpheline et sans soutien), enlaidie par des handicaps sociaux et moraux (analphabétisme et manque de ressources), a été privée d’une vie normale d’adolescente, a subi (parce que stérile) «une succession de mariages et de divorces». En somme, elle a été «une femme dominée à plusieurs titres» et c’est à cette démonstration que Tassadit Yacine s’est consacrée. Nous verrons pourquoi cette femme «en est arrivée à une impasse» et comment elle a réussi à circonscrire sa souffrance puis à s’en défaire. Son long calvaire a commencé en Kabylie et il s’est poursuivi en France.

Et puis le Miracle (formé de «conditions toutes particulières», notamment pour apprendre à lire et à écrire) va rendre la souffrance utile non pas seulement à Nouara, mais sans doute à toutes les femmes, car ce personnage féminin héroïque, grâce à son «acharnement volontaire de dire sa vie» par la poésie et le discours, prescrit des voies «d’expression et de libération» pour toutes celles qui, comme Nouara, ont encore une vie marquée «par les difficultés, la douleur, la souffrance.» Autrement dit, l’avenir de la femme dépend de l’éducation; c’est par elle qu’elle s’élève et s’épanouit. Ce mouvement de se tenir debout est un culte essentiel pour la femme algérienne, une exigence pour contribuer à l’affirmation et à la préservation de la Personnalité algérienne. La Tradition, dans le monde d’aujourd’hui, est de cultiver dans la famille le devoir collectif de se dire, de se comprendre et de se respecter... «Qui est Nouara? se demande Tassadit Yacine tout au début du chapitre II (Nouara et l’univers: complexe des jeux et des enjeux sociaux). Comment appréhender son discours sans le reporter aux conditions historiques et psychologiques qui ont rendu possible son élaboration?»

Je vous laisse avec Nouara qui vous raconte son «Piyej», «ce lieu réel et mythique», «ouvrir le piège et comprendre les raisons de l’enfermement, de la claustration à la fois réelle et symbolique.» Vous ne serez pas déçus: «Nouara, en écrivant de la poésie, a déjà partiellement entrepris le travail d’analyse et d’anamnèse, puisque l’acte poétique - chez les Kabyles - est effort d’élucidation, de compréhension, de réflexion...» Le journal en poésie de Nouara bouleversée est bouleversant. Coupée qu’elle est de ses racines ancestrales et brisée par l’impossibilité d’être acceptée telle qu’elle est dans le pays d’accueil, elle nous émeut... Le combat continue. J’entends encore, lancé à la foule le jour du marché pendant les temps durs de la colonisation, ce cri d’un meddah algérien: «Votre Patrie! Votre Patrie!»

Piège ou le combat d’une femme de Tassadit Yacine, Éditions Alpha, Alger, 2010, 344 pages.

l'Expression

Agenda

September 2021
M T W T F S S
30 31 1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 1 2 3