TIDERRAY, CONTUSIONS DE AHCÈNE MARICHE


«Je ne suis pas quelqu’un d’autre»

TIDERRAY, CONTUSIONS DE AHCÈNE MARICHEC’est aussi bien «Sois toi-même», ici le poète porte loin sa parole grâce à un langage vrai.

A la lecture des poèmes d’Ahcène Mariche, publiés (les originaux en tamazight et leur traduction en français) dans une plaquette sous le titre Tiderray, Contusions (*), j’ai, plus encore qu’en lisant toute autre poésie traduite de sa langue originale vers une langue étrangère, ressenti une sorte de regret que mon désir constant de communiquer juste ne supporte pas.
Oui, écartons l’idée qui préjuge que «Traduire, c’est trahir», traduction (tiens!) de l’expression italienne «Traduttore, traditore», encore que l’on ne trahisse bien dans le bon sens que ce que l’on aime bien, et peut-être, est-ce aussi le cas ici de traduire l’expressive poésie amazighe de Mariche, en langue française. Sans doute que le traducteur Mohamed Melaz s’est efforcé à respecter le texte original pour en sauvegarder, au possible, par exemple, l’intuition (ce don de «sympathie» que le poète diffuse dans son poème), la création (signifiée dans le mot grec poiésis), la langue (pour faire juste), le rythme du vers et même la rime et même la disposition de la rime, etc. Or cela passe nécessairement par une modification, par quelques acrobaties linguistiques qui, à force de soumission au subjectivisme du traducteur et prenant la forme d’une amplification ou d’une réduction, altèrent, à l’évidence, la version originale et frustrent, faut-il le dire, celui qui ne sait pas le tamazight. J’ai conscience, d’une part, de l’existence d’excellentes traductions (je citerai simplement le cas classique de Charles Baudelaire avec les oeuvres d’Edgar Allan Poe) et, d’autre part, de l’intérêt à donner leur chance aux poèmes et à leurs auteurs d’être connus au-delà de leur pays natal, donc grâce à la traduction. Quoi qu’il en soit, je ne sais plus qui a dit avec raison: «Les traductions sont comme les femmes. Lorsqu’elles sont belles, elles ne sont pas fidèles; et lorsqu’elles sont fidèles, elles ne sont pas belles.» J’ajouterai alors ce que d’autres linguistes, avant moi, ont recommandé aux traducteurs de poésie: «Traduire, c’est avoir l’honnêteté de s’en tenir à une imperfection allusive.»

Et comme il est une belle et noble vertu que j’aime et que j’essaie de pratiquer - la tolérance - en quelque domaine que ce soit, j’évoquerai donc plutôt ma sensibilité heureuse quand, lors de la 7e édition du Salon du Livre et du Multimedia Amazighs à Bouira, au cours d’une soirée impromptue (comme on en fait m’affirme-t-on ailleurs en toute bonne occasion), j’ai écouté des poètes, si j’ose dire, avec une sorte de foi historiale. C’était, tout en me souvenant de ce que disait, quelque part, mon regretté aîné et ami Mouloud Mammeri: «Les syllabes ne jouent pas pour jouer mais pour produire du sens». Ce florilège magique était composé de poèmes merveilleux en langue amazighe, poèmes pleins d’échanges et d’émotion continuelle et tous suivis d’explications, poèmes de Nadia, Malek Houd, Chikhi, Hamid Oubagha et Ahcène Mariche. Le convivial récital de poésie dura jusqu’à l’aube.

Par contre, ici, j’ai sous les yeux Tiderray, Contusions de Ahcène Mariche, un recueil de trente-trois poèmes originaux traduits en français par Mohamed Melaz et préfacé par Djamel Beggaz. J’ai encore dans les oreilles la voix doucement mouillée et je revois le regard tantôt mélancolique, tantôt ardent, tantôt espiègle et le geste ample soulignant une ferme conviction d’un poète heureux de l’être, - celui de Ahcène Mariche du récital que j’ai évoqué. La notion de rythme et l’abondance stylisée des détails reproduisent l’extraordinaire luxuriance poétique qui l’habite. Sa parole maîtrisée, il la fait vibrer dans une architecture de mots poétiques constamment en équilibre. Cela se voit, cela s’entend. Notre poète est un comédien en permanence et un pédagogue formé à l’enseignement des sciences physiques aussi. Je n’entrerai pas dans le détail de la construction de ses poèmes ni dans celui du rythme, ni de l’expressivité, ni de la fonction ou plutôt des fonctions dont Mariche charge avec abondance ses vers; il traite dans une langue populaire amazighe de la vie de tous les jours, des beaux jours et des mauvais jours, de la pluie et du beau temps, du bien-être et du mal-être, de l’espérance et de la désespérance, de l’amitié et de l’amour. Il a déclaré ailleurs: «Notre vie est faite de choses quotidiennes. Elle est pleine d’embûches et de souffrances et cela dans tous les domaines.»

Mais que de besoins essentiels, Ahcène Mariche voudrait exposer, dire et chanter! Il y a mis tant de parfums, de douceurs, de conseils et de cris tous azimuts que l’on se demanderait ce qu’il aurait oublié! La philosophie, inspirée de notre bon sens populaire, la morale tirée de nos us et coutumes, l’histoire de notre société depuis les temps les plus lointains équilibrent l’ancien, donnent du souffle au présent et accélèrent l’évolution de notre humanité algérienne.
Tiderray, Contusions de Ahcène Mariche sont des souffrances qui ne présentent pas des blessures ouvertes; elles sont intérieures et diffuses. C’est là que l’âme du poète se livre entièrement et que la réflexion du lecteur - j’aurais préféré celle de l’auditeur - doit se prêter à cette gracieuse introspection à laquelle nous invite ce poète, né dans la région des grands poètes Si Mohand U M’hand et Laimeche Ali, le 21 février 1967 à Tala Toulmouts à l’est de Tizi-Ouzou. Il est professeur de physique au collège Tizi Rached depuis 1988.

Voici quelques titres de poèmes contenus dans Tiderray, Contusions de Ahcène Mariche: Sans rendez-vous; Apaise mon coeur; Le creux de mes nuits; Le besoin m’a inventé; Sois toi-même; Toi, mon ombre; Errance; Mon coeur souffre le martyre; Je ne suis pas quelqu’un d’autre; J’ai souffert dans ma chair; La société; La vérité est bonne à dire,...Voici deux citations: «Ceux qui n’ont que les yeux pour voir, / Sont des aveugles dans le noir»; «Il n’est pas bon d’être malheureux, / Mais il est bon de l’avoir été». Voici deux extraits de poèmes: «C’est plus fort que moi, bien entendu, / Le poème au bout des lèvres est constant. / Vos valeurs et les mienness réunies / Font l’objet de mes sentiments. / Ce sont des cloques et des ampoules en série / Que j’aiguillonne très souvent.»; «Je suis tel qui sursaute de son rêve, / Trahi par l’amère vérité. / Avant même qu’il ne se lève, /Il constate que la page est tournée. / Il y découvre une triste image brève, / Tout lui paraît dans une bouteille fermée.»

(*) Tiderray, Contusions de Ahcène Mariche, ouvrage édité à compte d’auteur
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Tizi-Ouzou, 2007, 112 pages.

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