Les inoubliables maîtres de la chanson kabyle

A l’initiative de l’établissement Arts et Culture, une pensée pour Slimane Azem et Farid Ali

Les inoubliables maîtres de la chanson kabyle

L’espace Casbah du complexe culturel Laâdi-Flici (Théâtre de verdure), a abrité, dans l’après-midi du jeudi passé, un après-midi artistique dédié aux maîtres de la chanson kabyle, Slimane Azem et Farid Ali, en présence d’artistes algériens, d’écrivains et de nombreuses personnalités du monde de l’art et de la culture.

L’après-midi a été animée par de jeunes artistes de talent qui interpréteront les répertoires de Slimane Azem et Farid Ali, entre autres Ahcène Nath Zaïm qui a interprété les chansons de Farid Ali, et Mourad Assalou les chansons de Slimane Azem.
L’exil, l’errance sont les thèmes qui ont obsédé pratiquement tous les écrivains, romanciers ou poètes. Partir à la recherche de soi ou à la recherche d’un monde meilleur. Chanter la nostalgie des parents absents mais qu’on sait qu’on va retrouver. Quitter sa patrie au nom de ses idéaux pour fuir les déceptions qu’on y vit quotidiennement... Que dire quand on quitte une terre qu’on aime et qui ne nous déçoit pas ?

Qui était Slimane Azem ?

Un des plus grands poètes que les montagnes du Djurdjura ont enfantés, a eu un destin à part. Né le 19 septembre 1918 à Agouni Gueghrane, dans l’école primaire qu’il a intégré à l’âge de 6 ans, il est connu comme étant un rêveur et un grand plaisantin : Deux qualités humaines qui ne le quitteront jamais. Il suffit d’écouter ses poèmes pour s’en apercevoir. Dès son jeune âge, s’éprend des Fables de La Fontaine. Il commence par chanter des poèmes de Si Moh Ou Mhand. A onze ans, il quitte l’école pour travailler chez un colon à Staoueli. 1937, il quitte l’Algérie pour la France. Il n’échappe pas à la Seconde Guerre mondiale. L’ennemi de la guerre est déporté par les Allemands dans les camps de travail. 1945, les troupes américaines le libèrent. Retour à Paris où il gère un café. Là, sa vie prend un nouveau tournant. Il rencontre Mohamed El Kamel, qui l’encourage, voyant en lui un chanteur de talent. La suite est aussi belle qu’affligeante. Le jeune immigré, car pour le moment on ne peut pas dire qu’il est un exilé, réalise sa première chanson A Moh, a Moh. Enorme succès même, de nos jours. La Révolution algérienne bouleverse sa vie. Il est forcé à l’exil. L’hirondelle est cataloguée avec les sauterelles " Souvenez-vous de da Slimane/ La hache, c’est l’arbre qui lui dit/ “Je sais d’où tu tiens ton manche”. “Début de l’exil. Les rêves ne portent plus sur l’avenir, mais sur le passé Algérie, mon beau pays”.

A quoi bon chercher à se consoler... Seule occupation, observer l’Homme et le dire dans toute sa splendeur mais aussi dans toute sa bassesse.
La chanson ne guérit pas. Il décide d’arrêter "Dayen aâyi" (Je suis las). Son public est touché par une telle décision. Mais heureusement, le Maître reprend la chanson mais d’un nouveau genre : le comique, avec le célèbre Chikh Nourredine. Pour supporter l’absence de sa terre natale, il la reconstitue dans sa petite ferme à Moissec. Après avoir marqué des générations, et après avoir gravé son nom en lettres d’or dans la littérature berbère, Slimane Azem décède le 28 janvier 1982, un soir où son peuple remplissait l’Olympia pour voir son élève préféré Aït Menguellet.

L’oscar Wilde kabyle

Dans sa poésie, les métaphores côtoient un sens de l’ironie tendrement aiguisé pour bien atteindre sa cible. Sa sagesse est renforcée par des proverbes ancestraux. Les fables sont plus un subterfuge qui lui permet d’aborder le réel en le travestissant. C’est plus l’imaginaire qui est montré que la réalité crue qu’on lui reproche de dire. " J’ai toujours été en butte à l’incompréhension des autorités politiques qui se contentent de la première interprétation venue pour me faire un procès d’opinion... " Disait-il. Si la structure des poèmes reste traditionnelle, les thèmes, eux sont atemporels à l’image de toute sa poésie. Une poésie de perte, de déchirement et de regrets. L’espace se confond avec le temps. Approche lyrique du passé, approche satirique du présent... Un poète qui reste à comprendre.

Dans la chanson que nous avons tenté de traduire (voir plus bas), nous retrouvons les thèmes obsessionnels de Slimane Azem. Ce qui nous frappe au premier abord, c’est le sens qu’il donne au mot " temps ". Il ne se résume pas à un référent pour assurer son identification et celle du groupe. C’est surtout l’évolution de l’Homme, une évolution qui va dans le sens contraire à ce que la raison voudrait : de pire en pire... Le système des valeurs est bouleversé " le père est renié par le fils " au nom de ce qu’il y a de plus noble chez l’homme " l’instruction ". Tout peut avoir des conséquences négatives, la nature de l’homme tend à l’égoïsme, à la méchanceté. Il n’est donc pas surprenant de se retrouver dans un monde en pleine destruction, où règne le non sens "le lézard défie le serpent, où le bien n’est plus, "la récolte quitte les marchés". L’homme se contente de satisfaire ce qu’il y a de plus bas en lui. "Tout aujourd’hui est ruse". Da Slimane, comme on l’appelle, s’inclut dans la masse. Il dit "nous" car il ne cherche pas à donner de leçons, mais à dire, tout simplement.

“ Temps, traître
Qui nous rassasie de peines
Si on patiente, nous savons que nous souffrons
Si nous nous révoltons, nous nous savons dans l’erreur
Il ne nous sert à rien de parler. Il ne nous sert à rien de nous taire
Chaque jour est fait d’angoisse
Que faire ?
Il n’y a personne à qui conter
Personne n’est épargné par les malheurs L’exil ne veut pas prendre fin. Il nous condamne et nous contraint
Nous faisons les comptes puis les refaisons Nous rêvons le jour
La nuit le sommeil déguerpit
Ainsi va le temps, le traître !
Dans le passé où la sincérité était encore
Le pauvre son cœur était riche
L’honneur et la vergogne existaient
La dignité dans chaque demeure
Aujourd’hui que l’instruction nous dépasse Elle nous tord l’esprit
Le père se fait renier par le fils
Ainsi va le temps, le traître !
La raison d’hier est épuisée
Tout va sous l’emprise de la colère
Le temps change
On ne sait plus par quel bout le tenir
Tout aujourd’hui est ruse
Le lézard défie le serpent
La récolte quitte les marchés
Ainsi va le temps, le traître... !
L’oiseau blessé d’une flèche
Mortellement atteint d’une flèche empennée, Un oiseau déplorait sa triste destinée,
Et disait en souffrant un surcroît de douleur :
" Faut-il contribuer à son propre malheur ? Cruels humains, vous tirez de nos ailes de quoi faire voler ces machines mortelles. Mais ne vous moquez point engeance sans pitié : Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. Des enfants de Japet toujours une moitié fournira des armes à l’autre "

Farid Ali, la voix révolutionnaire

Avec un parcours riche et difficile à cerner, Farid Ali restera un sujet de la mémoire collectif. Son chant patriotique et son militantisme avérés ne sont en réalité qu’un cri arraché à une âme dévouée à l’Algérie entière.

Farid Ali est né le 9 janvier 1919 à Ikhlefounen, dans la commune de Bounouh. Après de courtes études chez les Pères blancs, études couronnées par l’obtention d’un certificat d’études professionnelles, il quitte son village natal en 1935. Alors que le pays était broyé par les crocs du colonialisme, Farid Ali débarque à Alger. A la rue Randon, il exerça le métier de cordonnier. En 1937, après la mort de son père, il décide de prendre le chemin de l’exil.

De café en café, il est envahi par des idées nationalistes auxquelles il ouvre son cœur. Dans son café à Bologne, il se lie d’amitié avec tous les artistes qui venaient chanter leurs amour et nostalgie du pays natal. Soupçonné de travailler en symbiose avec le FLN (Fédération de France), et suite à un attentat ciblant une radio française en 1951, la police française engagea des poursuites qui le contraignirent à regagner son village natal. Activement recherché, Farid Ali s’installa à Ikaânanen, un village reculé de Bounouh, lieu, où il recevait ses amis Krim Belkacem,L’Hocine Faâdjaben…

En 1956, l’armée française l’arrête à Bounouh. A Draâ El Mizan, il subit les pires des tortures. Libéré en 1957, il s’engagea dans la lutte libératrice avant de rejoindre la troupe artistique du FLN avec laquelle il sillonna plusieurs pays : la Tunisie, la Yougoslavie, la Chine… pour plaider la cause algérienne.

Après l’Indépendance, Farid Ali, auteur de la célèbre chanson Ayemma Azizen urtru, connaîtra de nouveau les geôles, cette fois-ci, celles de son pays fraîchement libéré. En effet, en 1964, suite à la crise politique de l’Algérie, il fut l’hôte de la prison de Berrouaghia où il composa son poème Saison morte.

En 1967, il répart pour la France, où se consacre à la chose artistique, notamment la chanson avec le regretté Amraoui Missoum. Il déniche et aide bon nombre d’artistes à sortir de l’anonymat.

En 1976, il anime l’émission, Chanteurs amateurs, à la Chaîne II. Il participa également à la réalisation du film Barrière.

Pour des raisons de santé, Farid Ali retournera en France en 1977, pour rentrer définitivement en 1978. Admis à l’hôpital de Boghni, Farid Ali rendra l’âme le 19 octobre 1981 à l’âge de 62 ans. Ces artistes et bien d’autres encore ont servi et œuvré pour la chanson kabyle. Rares sont les occasions où l’on se rappelle d’eux pour leur rendre hommage. Mais cela n’empêche que ces hommes exceptionnels étaient et seront à jamais les maîtres de la chanson kabyle.
 

par Kafia Aït Allouache

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