Un argaz, un parcours

Abedellah Haman

La Depeche de Kabylie 05/05/2008

Un argaz, un parcours
A l’âge de neuf ans orphelin de père, le petit Abdellah Haman est “arraché’’ à son village Ait Daoud en Haute Kabylie. Avec ses frères, le petit Abdellah est pris en charge par ses oncles à Oran.

Le jeune Kabyle des At Daoud est ainsi, et sans transition, confronté à un environnement socioculturel dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Nous imaginons son bouleversement.

De son école de Tamesgida, à Ait Akil, où il évoluait comme un poisson dans l’eau, il se retrouve à la medrassa El Falah, dans la ville d’Oran. A peine avait-il mis les pieds dans sa nouvelle école qu’on lui signifie de la manière la plus abjecte qui soit sa différence. Le ‘’on’’ était son taleb de la mesdrassa. L’enseignant ne se contentera pas seulement d’interdire à son élève de parler kabyle, "cette langue de païens" : Il l’agressera physiquement. Il n’y a pas l’ombre d’un doute que ce triste évènement marquera à vie le jeune Kabyle et, sans aucun doute aussi, il lui fera prendre conscience de sa kabylité, "langue et identité".

Le petit Abdellah deviendra grand. Grandiront avec lui la soif de justice et le besoin pathologique de liberté. Le jeune homme empruntera sans se faire prier "Iberdan n tissan", ce même chemin qu’a emprunté dans l’ouest du pays son aîné Messaoud Oulamara, lui aussi natif de Haute Kabylie. Il est désormais au service de l’Algérie libre et indépendante. Il sera arrêté par l’armée française quelque part dans les montagnes de Sidi-Ali Benyoub, à l’ouest du pays. Condamné à vingt ans de prison et près un petit séjour à la prison de Sidi Bel Abbès, il sera transféré à Lambèze, ce "cimetière des vivants", comme le qualifiait feu Mohamed Haroun.

Comme ce Meursault qui trouve quelque chose à faire même à l’intérieur d’un tronc d’arbre, le jeune prisonnier fera de sa geôle un espace de créativité féconde : il écrit. Hamam Abdellah s’intéressera à son parcours depuis Ait Daoud, à l’histoire de son pays et à tout ce qui est inhérent à la culture amazighe. "Je n’étais jamais content de ce que j’écrivais", avouera-t-il. Il nous parlera aussi d’une drôle de promesse qu’il s’était faite à Lambèze. Il s’était juré qu’à sa sortie de prison, il se saoulerait jusqu’à déclamer des poèmes dignes de Omar El Khayyam.

Vinrent les Accords d’Evian. L’auteur de Roubaâiyat en tamazight sera libéré dans leur sillage. L’OAS, la triste organisation semait la terreur. Il n’était pas facile pour le jeune Abdellah de rejoindre le “chez lui” déjà dans le train qui le conduisait à Oran, il a failli être lynché par les partisans de l’Algérie française. Il arrive à Oran. Pour se rendre aux quartiers des " nègres ", il devait traverser le quartier européen. Son allure d’Européen ne lui sera pas d’un grand secours. Il est pourchassé par les milices de l’OAS. Il essuiera des coups de feu qui fort heureusement ne l’atteindront pas. Ouf ! Il arrive dans les quartiers arabes. Ouf pas ! Le jeune Abdellah est encerclé par des “indigènes” contents d’avoir mis la main sur un “ roumi ” et décidés à se faire justice. Il déclinera son identité en arabe. " Tu es un espagnol qui sait parler arabe !", lui rétorquent les Arabes en colère. Le “ détenu ” affirme connaître l’imam de son quartier. On ramène l’imam qui, comble des combles, ne le reconnaît pas tout de suite, mais tout finira par rentrer dans l’ordre du désordre de 62. Il n’oubliera rien de sa promesse de Lambèze. Il achète un crayon et un cahier et se dirige vers un cabaret pour réinventer Omar EL Khayyam. Il est tout de suite rattrapé par tugdi n Rebbi (la crainte de Dieu). Abdellah fait demi-tour et… reviendra sur ses pas. Et refait demi-tour et… reviendra sur ses pas. C’est la guéguerre entre lui et cittan ou, comme dira J.P.Sartre, entre " Le Diable et le Bon Dieu ". Le Diable ou, pourquoi pas Dieu, finira par avoir raison. Il lui " fallait goûter au fiel et au miel de la vie. J’avais vingt-six ans, mon cœur avait soif de la femme…de la vie ". Le jeune homme est attablé dans le cabaret. Vint le servir une splendide jeune fille. " Un éclair m’a paralysé ", raconte-t-il. Et au lieu de lui demander "un coup de rouge", raison pour laquelle il était essentiellement là, le jeune commande: " Un lait fraise, SVP ! ".

Surprise, la jeune fille lui réplique : " Le lait c’est pour les bébés ! ". Le Omar El Kheyyam des At Daoud lui répond : "Ta beauté m’a élevé plus haut que ne peut le faire le coup de rouge !". Une histoire d’amour aurait pu naître entre le jeune amateur de la vie et une fille de joie. Mais le destin de Abdellah Haman avait décidé autre chose. Il se mariera en 1964. Il s’engagera dans une autre guerre, sur un autre front. La vie n’a pas été facile pour le jeune homme. Il lui fallait subvenir aux besoins de sa famille. Sa petite boutique de tailleur devait nourrir vingt bouches. Dda Abdellah en parlera sans amertumes, avec fierté. La fierté d’avoir réussi l’éducation de seize enfants dont dix filles et six neveux.
L’autre fierté de Dda Abedllah, aujourd’hui grand-père, est tamazight. Tout son temps et tout son argent, maintenant qu’il respire mieux sur ce plan, lui sont consacrés.

Dda Abdellah est un fragment de l’histoire de cette Algérie qui a résisté à l’aliénation. Dda Abdellah est un argaz tel que défini par André Marlaux qui estime que "l’homme est la somme de ses actes, de ce qu’il fait, de ce qu’il peut faire". Dda Abdellah est aussi une gifle publiée à tous ceux qui font dans la coquetterie phraséologique et, faute de produire, insultent l’effort intellectuel en nous servant de "la pollution bibliographique ".
 

par T. Ould Amar

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