Jean El-Mouhoub Amrouche ou l’éternel exil

Journaliste, poète, politicien hors pair

La Nouvelle République 27/04/2008

Triplement déraciné alors qu’il est natif d’Ighil Ali, Jean Amrouche n’a pas choisi de s’appeler Jean ni d’être un catholique. Sa mère avait été abandonnée par les siens dès sa plus tendre enfance, à l’âge où l’on a le plus besoin de son père et de sa mère ; elle avait été victime de tous les interdits et tabous d’une société la plus conservatrice qui fut.

Avant de se remarier, sa mère s’était débarrassée d’elle en la confiant aux sœurs catholiques qui lui avaient fait vivre un calvaire durant l’enfance et l’adolescence. Pourtant, les frustrations et les sévices qui l’avaient durement marquée ne l’avait pas empêchée de décrocher le certificat d’études, diplôme de capacité qui lui avait donné un niveau suffisant pour écrire Histoire de ma vie, roman autobiographique poignant.

Puis, malgré elle, elle avait changé de religion pour avoir un nom catholique. Voilà comment El Mouhoub Amrouche était devenu Jean.

Il fallait donc faire tout ce détour pour parler de cet homme qui a tenu à ses origines algériennes et dont la vie a été une odyssée comparable à celle d’Ulysse.

L’aîné d’une fratrie

Contrairement à ses frères et à sa sœur unique, El Mouhoub a vu le jour au village Ighil Ali, celui de tous ses ancêtres. Puis, ce fut l’exil en Tunisie.

Comme disait Wadi Bouzar : partir en Tunisie c’était amoindrir la coupure avec la terre et la langue ancestrales, la religion musulmane. La vie en Tunisie rapprochait les Amrouche des leurs, ce qui était loin d’être le cas en France.

Pour la fratrie, Jean El Mouhoud était une figure emblématique qui représentait tout le patrimoine ancestral. En tan qu’aîné, il devait se sentir nanti d’une autorité , voire même d’une responsabilité, même du vivant du père.

Le fait qu’il ait récupéré avec soin dans un livre qu’il avait édité, dans les années trente, toutes les chansons kabyles qui ont jadis bercé ses parents et ses aïeux, montre bien à quel point il a voulu garder les liens avec la terre natale. Pourtant , il avait tout pour tourner le dos au pays : de meilleures conditions d’assimilation à la société européenne, étant donné son niveau de langue et sa culture.

Ainsi, pour Taos, la voie était tracée : elle a chanté les chansons et transcrit tous les contes que sa grand’ mère lui avait confiés. De plus, tous ses romans sont autobiographiques, donc orientés thématiquement vers la vie de famille. Son frère aîné a une place privilégiée dans ses deux premiers romans, sous le nom de poète dans Jacinthe noire et de Laurent dans Rue des tambourins. Dans ce dernier roman, elle a aussi appelé ce maître aîné «Le Prestigieux» en raison de la place qu’il occupe au sein de la famille qui lui a choisi El Mouhoub comme deuxième prénom pour signifier celui vers qui tous les regards sont braqués.

Jean fut, en réalité, un aîné admirable et digne de ce nom pour toute la famille : il possédait parfaitement la langue de ses ancêtres et celle de Molière.

Il avait été premier de sa promotion à sa sortie de l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, école prestigieuse qu’il l’avait déclaré 2e de sa promotion pour ses origines indigènes.

De plus, l’aîné était né avec la vocation de poète. «Cela ne l’a pas empêché, dit Taos, d’être proche de la terre natale, des vieillards, des origines, des racines, il avait hérité de grand- père le goût de la terre». Malgré la brouille qui les a longtemps séparés, Taos n’arrêtait pas de vivre à l’ombre de son frère aîné. C’est auprès de lui qu’elle avait eu le sentiment d’entendre une voix familière lui demandant de chanter.

A la mort de Jean, le 16 avril 1962, dans la revue Esprit, Taos rend un hommage émouvant à son frère aîné par un article intitulé le Chef de tribu. José Santos de qui nous tenons ces propos, rapporte cet extrait : «Sous son aisance acquise d’Occidental, d’assimilé, se cachait précisément ce chef de tribu que je me reproche de n’avoir pas deviné plus tôt, ce chef autoritaire et tendre conscient de ses devoirs et de ses prérogatives, qui aimait à être consulté, tout en feignant l’indifférence».

Ainsi, il se comportait conformément aux traditions locales exigeant de chaque aîné un comportement de dominateur vis-à-vis surtout de ses sœurs. L’aîné était respecté au même titre qu’un père.

Amrouche, homme de lettres de grande envergure

Il était connu et reconnu par tous les grands écrivains de son temps. Ses œuvres littéraires dialoguées pour passer inaperçues, avec Gide, François Maurice, Paul Claudel, lui ont permis de se situer par rapport à des sommités de la littérature.

Amrouche s’est consacré essentiellement à la poésie, cependant, il a joué sur tous les registres de la littérature et de la parole. Il avait une voix radiophonique. Mais l’auteur fut avant tout poète de talent et comme dit Réjane Le Baut, «c’est un poète lyrique très sensible par rapport au monde qui l’entoure».

Cendres et Etoile sont ses deux recueils les plus connus et qui donnent à lire des textes versifiés de facture classique exprimant, semble-t-il, toute l’intériorité d’un être atypique dont la personnalité s’est forgée dans un perpétuel choc des cultures, les revers d’une existence marquée par les frustrations, drames, contrariétés, sentiment de solitude puis d’amour de la patrie.

Réjane Le Baut qui a fait une analyse en profondeur de ses poésies, dans le cadre d’une thèse de doctorat qu’elle lui a consacrée, trouve que la plupart de sees poèmes renvoient à Dieu, à un désir de pureté qu’il nomme retour à l’esprit d’enfance. Selon elle, ce thème de prédilection devait faire l’objet d’un développement et d’une diversification considérables, il considérerait la poésie comme un exercice spirituel.

Puis arrive la guerre qui devient pour lui un thème dominant pour une poésie engagée, épique. Il quitte le terrain de la spiritualité pour devenir le porte-parole des siens avec des tons souvent subversifs.

De la poésie à la politique

Il ne faut pas oublier de rappeler qu’avant de devenir intenses en faveur de son pays d’origine, les activités politiques d’Amrouche remontent à ses années de jeunesse. On ne peut pas être un homme de lettres et rester indifférent au domaine politique. C’est lui qui av ait servi d’intermédiaire entre les responsables du GPRA et le général de Gaulle pour les négociation à Melun, puis à Evian.

Le 6 août 1955, il avait envoyé une lettre à Jules Roy pour lui parler de Camus qui venait d’écrire deux articles sur l’Algérie, à l’hebdomadaire l’Express. Ses propos indiquaient clairement son engagement et sa vision futuriste concernant l’issue de la guerre d’indépendance qui venait de commencer et l’Algérie. Parlant des deux articles de Camus, il dit : «Je les ai lus. Il a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie.

Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n’y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années.»

On a tort d’oublier l’homme de lettres, son œuvre et ses prises de position pendant la colonisation et surtout la guerre de libération. Fathma Ath Mansour raconte qu’un jour qu’elle et son mari étaient arrivés de Tunis à Ighil Ali, un attentat s’est produit. Le vieil homme qui aspirait à quelques jours de repos, s’était fait prendre dans une rafle.

«Tu es un bicot comme tous les gens de ton village», lui avait dit un officier de l’armée française qui menaçait de fusiller tout le monde.

Et dans le feu de la guerre, Amrouche qui venait de perdre sa place comme directeur de l’ORTF, écrivait des poèmes qui en disaient long sur ses idées. C’était en 1956, il avait composé ces vers sur la guerre de libération : «Depuis dix-huit mois passés des hommes meurent/Des hommes tuent/Ces hommes sont mes frères/Ceux qui tuent/Ceux qui meurent/Je me nomme El Mouhoub, fils de Belkacem/Petit fils d’Ahmed, arrière petit fils d’Ahcène/Je me nomme aussi, et indivisément, Jean, fils d’Antoine/Et El Mouhoub chaque jour traque Jean et le tue/Je suis Jean et El Mouhoub. Les deux vivent dans seule et même personne. Et leurs raisons ne s’accordent pas/Entre les deux, il y a une distance infranchissable.»

Ce poème, dans sa totalité montre bien la situation paradoxale qui le poursuivait sans cesse. Il était porteur de deux images contradictoires de la réalité algérienne de l’époque. Mais cela ne l’empêchait pas de prendre tous les risques en composant des vers sur les combattants algériens. Ce fut le cas du poème écrit à la mémoire de Larbi Ben M’hidi et dont voici un extrait : «Ah ! Pour un mot de ma langue/Pour la grâce d’un seul mot/De schiste ou d’argile/Un regard de veuve berçant son enfant assassiné/Pour ce mot de tendresse ovale/Forme d’exil qui rompt l’exil/Pour cette goutte de lait bleu/Pour l’ombre sur l’œil sans paupière/Et l’eau de Zem Zem aux lèvres mortes.»

Jean Amrouche

vu par les hommes de la Révolution et les écrivains de renommée

C’était en 1962, quelques mois avant le 5 juillet, Jean El Mouhoub mourut sans avoir vu l’Algérie indépendante dont il avait beaucoup rêvée. Sur le poète politicien disparu en 1962, ces témoignages expriment chacun à sa manière un vibrant hommage. Tous s’accordent à dire qu’Amrouche a eu une vie hors du commun, qu’il a été un vrai patriote au service de son peuple dans les durs moments. Ce que confirme Ferhat Abbas, illustre politicien et ancien président du GPRA : «La Révolution algérienne ne l’a pas surpris, il l’attendait. L’incompréhension dont faisaient preuve les dirigeants français d’après la guerre à l’égard des peuples sous domination ne lui laissait aucun doute sur l’issue fatale : l’affrontement était inévitable. Mais si la Révolution algérienne ne l’a pas pris à l’improviste, elle l’a, par contre, déchiré.»

Krim Belkacem qui l’avait bien connu, va dans le même sens en exprimant ses regrets de voir disparaître un homme de cette envergure à la veille de l’indépendance pour laquelle il avait beaucoup donné. Voici un extrait de sa déclaration, en 1963, date anniversaire de la mort d’Amrouche : Il y a un an jour pour jour, une douloureuse nouvelle nous parvenait : Jean Amrouche n’était plus. Jean Amrouche que nous avons aimé, respecté, nous était ravi. Le peuple algérien perdait en lui non seulement un de ses fils parmi les plus prestigieux, mais aussi l’homme de lettres, le journaliste qui criait à la face du monde. Le prenant pour témoin, l’humiliation, les conditions de vie atroce, faites son peuple par le colonialisme…».

Mohamed Dib, en tant qu’écrivain exilé lui fait un bel et long éloge à retenir et qui mérite d’être donné dans son intégralité. Contentons-nous, pour le moment, de ces quelques lignes d’un style de haute tenue : «Algérien universel, donc : il n’y a là ni antinomie ni contradiction. Mais si, s’étant tourné vers le reste de l’univers à travers sa formation française, il s’est forgé et réalisé plus complètement, plus souplement, si, enrichi par les offrandes du monde entier, il a accédé aux grandes synthèses de l’esprit, don pour don, il a, à son tour, apporté à la culture humaine sa gerbe d’images et de mythes.»
 

par Boumediène Abed

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