Malika Domrane La mémoire en héritage

L'Expression 15/04/2008

«Je suis comme une plante, lorsqu’on l’arrache à la terre, elle dépérit. Moi, sans ma Kabylie, je me sens mal», précise la chanteuse.

«Je recherche du tréfonds de mon âme les racines de ces chants berbères. Je trouve mon inspiration dans les complaintes de femmes de montagne, repères et valeurs identitaires, elles sont les gardiennes de la mémoire et des traditions.» C’est une chanteuse militante qui parle. Une dame au chapeau de cow-boy sur sa chevelure blonde, qui, en dépit des difficultés de la cause, demeure foncièrement une combattante...d’élite. Depuis toujours,
«kabylité» et droits de femmes ont constitué les moteurs de la diva Malika Domrane.


Portrait d’une femme libre
Convaincante et convaincue. A l’instar de Mouloud Feraoun, célèbre écrivain connu sous le nom de Fouroulou, Malika est née à Tizi Hibel, un village si haut que l’on pourrait presque y toucher les cieux. La fleur de l’âge entamée, elle intègre la chorale «Djurdjura» au lycée Fatma-N’ Soumer, primée à maintes reprises. Plus qu’une débutante, Malika devient, d’ores et déjà, le maillon fort..., l’âme de cette chorale. Elle est incontournable. Cet angelot aux 15 printemps, enchaîne les succès et se distingue au Festival panafricain d’Alger, en 1969. Elle a composé, avec brio, son premier titre Tirga Temzi ou Rêves d’adolescence, justifiant ainsi une carrière entamée déjà en fanfare. Chanceuse, Malika Domrane a fait la connaissance de la célèbre chanteuse berbérophone, Taous Amrouche née à Ighil Ali, et entretient une correspondance assidue avec l’Académie berbère de Paris. Ce contact lui a permis de découvrir un homme, un génie et non des moindres: l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri (Da l’Mouloud) qui n’a pas lésiné en conseils. De jour en jour, il met sa «fille» Malika, en contact permanent avec des chercheurs français, anglais...et japonais enquêtant sur la Kabylie. Cette dame de fer qui parle d’une deuxième naissance à chaque fois qu’elle évoque son origine et ses racines, est sur la bonne voie.

Tsuha où le tube révélateur
Voulant apprendre même pendant son sommeil, Malika fait du succès son unique devise. Durant les années 1970, Malika a été repérée par un producteur parisien. L’oiseau rare qu’il a beau chercher lui répond des hautes montagnes du Djurdjura. L’objectif de ce producteur est assez novateur pour l’époque: cibler les jeunes Kabyles. Les succès de Malika reviennent, entre autres, au tube Tsuha. Jeune, elle affectionne le chant et fredonne des airs. La diva de la chanson kabyle écrit et interprète Mugregh Bubrit. Les textes de cet album révèlent, d’ores et déjà, toute la finesse et la subtilité de cette chanteuse ambitieuse qui se voulait la «porte-parole» d’une région culturellement si riche: la Kabylie. Tsuha est une merveille de texte aux multiples sens. Cette chanson peut être comprise somme une simple comptine pour enfants, entraînante et gaie, comme en chantent toutes les mamans à leurs bébés en kabylie.
Nonobstant, ce tube recèle des sens cachés. Des énigmes. Bubrit, prononciation «kabylisée» du colonel Beauprêtre, qui a saccagé la Kabylie lors de la colonisation des années 1850-1960. Hormis son statut de personnage historique, Bubrit est devenu en Kabylie, une sorte d’équivalent du père Fouettard, utilisé pour faire peur aux enfants qui ne sont pas sages. Dans ce tube, Malika Domrane chante Tirrugza: la valeur masculine par excellence, une sorte de courage viril.

Malika et les femmes en détresse
Sa relation avec cette frange est intime. Que des confidences échangées! Elles, internées, souffrantes de jour comme de nuit. Victimes d’inceste, d’adultère, de stérilité,...mais aussi de manque de tendresse. Les répercussions psychologiques ne se font sentir qu’une fois trop tard. Malika, quant à elle, alors infirmière à l’hôpital psychiatrique de Tizi Ouzou, a été directement liée aux non-dits et à la souffrance de ces femmes. La chanson Ajedjig, «la Fleur» demeure, en dépit des années qui passent, le meilleur hommage que l’on puisse rendre à ces mamans souffrant en silence.
«Elles m’ont énormément aidée. Elles me racontaient tout. Tout ce qu’on cache, elles me le livraient, sans gêne. Elles m’ont inspiré dans le choix des thèmes de mes chansons (...) je chantais et elles, elles dansaient, entraient en transe, puis sombraient dans un sommeil de plomb», précise Malika. Si la diva maîtrise, comme à l’accoutumée, les soubassements harmoniques de ses mélodies, c’est sans doute grâce à ces femmes, et celles de «Thadart», voire village, que la fille de Tizi Hibel, ne rechigne à fréquenter lors de ses séjours en Kabylie. En 1986, elle enregistre avec Takfarinas, la Fleur de Moudjahid. Des prouesses qui ont, fait d’elle une mégastar de la chanson kabyle.

L’exil?
Evoquant cette période, les mots échappent à Malika l’enchanteresse. «Je suis comme une plante, explique-t-elle, lorsqu’on l’arrache à la terre, elle dépérit. Moi, sans ma Kabylie, je me sens mal.» Très mal même. Ces propos très significatifs, résument à eux seuls les souffrances immenses d’une chanteuse qui a quitté son pays natal, en 1994. Les causes sont diverses. En dépit de cet éloignement, Malika a persévéré et n’a rien perdu de son style audacieux. En 2004, la diva redescend dans l’arène et assure un retour fracassant sur la rive Sud de la Méditerranée dans la salle mythique d’Ibn Khaldoun à Alger. Dès lors, elle a chanté pour toutes la communauté kabyle installée à travers les quatre coins de la planète. «Parmi les miens, c’est là que je me sens bien», précise une femme entière, à la voix de velours: Malika Domrane qui, comme Jean Mouhoub Amrouche, ne pleure qu’en kabyle.

  par Fouad IRNATENE

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