CHANT ET CHANSON CHAOUIS

Un patrimoine inestimable sans prise en charge ni protection

CHANT ET CHANSON CHAOUISToute culture de tradition orale se perd, même s’il est commun que rien ne se perd et que tout se transforme. Pourtant, ce n’est pas le cas du chant et de la chanson chaouis, pas tout à fait connus et pas correctement conservés.

À la Maison de la culture de Batna, transformée en salle de cinéma à la faveur de la projection du long métrage Harraga Blues de Moussa Haddad, la chanson auressienne a été évoquée. Présent à cette projection, le metteur en scène Chawki Bouzid s’est demandé pourquoi fallait-il se référer à d’autres musiques, en l’occurrence le blues, sachant qu’on a les nôtres qui ont besoin d’être mises en exergue et reconnues. Les interventions qui ont suivi étaient quelque peu houleuses, et les intervenants se sont demandé pourquoi le blues (même si dans le cas du film de Haddad on pourrait le renvoyer à un état intérieur, qui prendrait le sens de spleen ou mal-être) et non pas sraoui, rakrouki, ayeche… des musiques bien de chez nous, qui renvoient à un mode de vie, à une culture millénaire, à un douloureux passé, etc. Connaissons-nous notre patrimoine musical, sa richesse, sa diversité ? Ce patrimoine qui a un enracinement dans notre histoire, notre identité.

On pourrait (et devrait) s’interroger pourquoi rien n’a été fait pour le répertorier, le protéger, le conserver, dans un contexte où les académiciens, les musicologues, et même les autodidactes et mélomanes ne manquent pas. En plus de son agréable rythme, cette musique qui constitue une richesse inestimable transmet des pans entiers de notre histoire, d’autant que l’homme auressien a eu recours à l’oralité, ce qui place cette musique dans une situation inconfortable, en proie à toutes sortes de falsification et plagiat.


Une origine millénaire
Si d’une manière officielle rien n’a été fait, à part l’organisation de festivals, fêtes et autres rendez-vous qui mettent l’accent sur l’aspect festif d’une musique et non sur les moyens de sa conservation, des initiatives individuelles existent. Parmi les personnes qui ont toujours accordé un intérêt tout particulier à la musique chaouie, Salim Souhali, auteur, compositeur et chercheur. Pour lui, “il est utile de rappeler que ce patrimoine (chant et chanson auressiens) font partie du patrimoine universel, classé ou pas, là n’est pas le souci. D’ailleurs, le délaissement n’est pas exclusif aux Aurès : les chants sahraoui, targui ou autres vivent la même situation. Il y a un certain intérêt pour la musique citadine qu’on appelle malouf, hawzi, andalou, et le reste agonise”. Salim Souhali soutiendra également que la musique chaouie ou auressienne est indissociable de la musique nord-africaine, à l’exemple du genre izlene, spécifique à l’Afrique du Nord, “et qui n’a rien de commun avec les majeur ou mineur occidentaux, ni avec les maqamate orientaux. C’est une musique tritonique (3 notes) à la base et qui a bien sûr évolué”. “Si on parle du chant et des troupes dites folkloriques ou traditionnelles, dans les deux cas, l’appellation est tronquée. Il y a trop de types de troupes : Imediyazen (le nom de famille existe jusqu’à nos jours dans les Aurès) connus pour le chant patriotique ; Imelkazen, connus pour leurs chants ayant un rapport direct avec la vie sociale et qu’on pourrait qualifier de chant de divertissement ; et Imariren, qui peut signifier les sages. Cette catégorie n’est pas réservée aux troupes ou groupes. On retrouve cette forme dans les Aurès à l’époque de Aïssa El-Djermouni, avec la composition du groupe (un chanteur-poète, un percussionniste et un flûtiste)”, nous explique le chercheur. Concernant les recherches, Salim Souhali soulignera que, contrairement au Maroc où beaucoup de travaux existent, l’Algérie est en retard dans ce domaine, et à cela s’ajoute, pour lui, “le peu d’intérêt, peut-être même du mépris à ce qui se fait ici, grâce à des efforts personnels”.

Qui n’avance pas recule !
Les mélomanes évoquent un âge d’or de la chanson auressienne, allant de la fin des années 1970 aux débuts des années 1990, notamment avec les titres Yema El-Kahina des Berbères, Ekkerd, Ekkerd de Dihya, Akbour oumedhes de Salim Souhali, Thamurth oumazigh de Mihoub, etc. Ils se réfèrent à la chanson à texte qui a fait de la revendication identitaire son cheval de bataille, mais qui se distingue aussi par sa qualité musicale et sa mélodie irréprochable. Que s’est-il bien passé ? Mohamed Salah Ounissi, chercheur, journaliste et écrivain (qui a consacré un livre à Aïssa El-Djermouni), et qui était l’animateur de “Racines de la musique auressienne” sur Radio Khenchela, considère qu’“il ne s’agit pas de posséder ou d’avoir un patrimoine musical, le plus important, l’essentiel, est d’en être conscient pour le protéger et même le développer. Sans vouloir être alarmiste, hormis quelques initiés, musiciens, artistes engagés, les structures ou institutions censées prendre en charge ce même patrimoine ne le font pas et risquent de ne pas le faire, puisque rien ne les oblige. Comme pour le tapis, le tatouage, l’architecture berbère, la chanson est en déperdition, ce n’est pas faute de moyens ou d’infrastructures, mais de réels engagements ou de volonté culturelle ou politique”. De son côté, l’auteur et interprète Hichem Boumaâraf relève le formidable potentiel de la chanson chaouie. “La musique chaouie possède de grands atouts : une grande aptitude à fusionner avec d’autres genres musicaux, comme le rock, le reggae, la musique celtique, et elle possède aussi son propre rythme, sa mélodie et son mode, mais son potentiel ne garantit pas sa réussite”, soutient-il, tout en se demandant la vocation d’un festival comme celui de Timgad, qui ne met pas en valeur cette musique-là. Somme toute, la musique chaouie est en léthargie, en dépit des efforts individuels. Il faudrait sans doute ne pas oublier que la culture n’est pas uniquement un legs, mais quelque chose qui se vit au présent et se transmet pour garantir sa survie.

Par ailleurs, à la veille de la 6e édition du Festival de la chanson auressienne de Khenchela, prévue au début du mois prochain, il est sans doute légitime de se demander s’il pourrait redonner vie et éclat à une musique profondément marquée par une histoire et un mode de vie.

Liberté   

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