SOUAD ASLA À “LIBERTÉ”

“Ce qui me tient à cœur, c’est de faire revivre mon patrimoine”

SOUAD ASLA À “LIBERTÉ”
“Ce qui me tient à cœur, c’est de faire revivre mon patrimoine”Généreuse et talentueuse, Souad Asla, qui sera en concert demain à 19h à la salle Ibn Zeydoun (Riadh El-Feth), revient dans cet entretien sur ses débuts, son parcours, ses rencontres et son formidable album Jawal. Le gnaoui est peut-être la source ou le point de départ, mais sa musique se situe “à la croisée des courants musicaux riches et métissés”.

Liberté : Pourriez-vous nous parler, même brièvement, de votre parcours ?
Souad Asla : Je suis née et j’ai grandi à Béchar. Je suis installée en France depuis 1992 et j’ai commencé par le théâtre parce que c’était un rêve d’enfance. La musique est venue vraiment après. C’est une rencontre, c’est la rencontre avec Hasna El-Bécharia que je connaissais depuis mon enfance, car elle a animé tous les mariages de mes frères et sœurs. Et quand Hasna est venue en 1999 pour le festival de femmes algériennes au Cabaret sauvage, j’ai couru pour la voir parce que j’avais l’impression que c’était Béchar qui venait vers moi. On s’est rencontré en 1999 donc, et elle a décidé de rester en France. On habitait dans le même arrondissement, et du coup j’allais souvent la voir. On buvait le thé ensemble, on parlait de Béchar, on jouait de la musique, et un jour elle m’a demandé de l’accompagner dans les concerts en tant que choriste. J’ai refusé parce que je voulais être comédienne, et puis je ne me sentais pas capable, je chantais juste dans ma cuisine ou dans des endroits intimes. Un jour, elle avait une grande tournée internationale et je me suis dit pourquoi pas. Maintenant ça fait une quinzaine d’années qu’on est ensemble.

Quel a été le déclic pour vous lancer dans une carrière solo ?
Je me suis rendu compte de l’immensité et de l’importance du travail qu’on faisait, parce que, quand on voyageait, qu’on faisait des concerts, on faisait connaître tout un patrimoine, d’autant que j’avais le rôle d’accompagner Hasna, comme elle ne parlait pas beaucoup en français et en anglais, c’était moi qui faisais les interviews. Je me suis rendu compte qu’automatiquement je parlais du désert, de mon désert, et je parlais de la musique. On avait un message un transmettre ; c’était notre rôle et j’en étais fière. J’ai été intriguée par l’intérêt des personnes qu’on rencontrait dans nos voyages, qui ne connaissaient pas du tout le désert ni ses musiques, mais notre art les intéressait. Il m’est apparu qu’il était de mon devoir d’approfondir tout cela. Et à partir de là, je commençais à me rendre régulièrement à Béchar, à faire des recherches. J’ai fait un travail sur notre musique et je me suis rendu compte que notre patrimoine était en train de se perdre. Par exemple, cela fait dix ans que, quand je pars à Béchar, je vais directement à Taghit où, tous les vendredis, il y a une vingtaine de femmes très vieilles qui se réunissent pour faire El-Hadra. C’est une coutume ancestrale. Chaque année quand j’y allais, il y avait une femme qui partait et il n’y a pas de relève. Et là, je me suis dit : mon devoir c’était de préserver ça ; du coup, j’ai commencé à monter des ateliers de chants et de danse du désert avec la maison de la musique de Nanterre.

Parlez-nous de cette expérience qui a eu (et a encore) beaucoup de succès...
Je revenais d’un voyage, on faisait un concert à la maison de la musique de Nanterre, et le directeur m’a dit que j’avais l’air épanouie, je lui ai répondu que ça faisait deux jours que j’étais rentrée d’Algérie et que j’étais très épanouie parce que j’ai été voir ces femmes qui chantent notre patrimoine. Je me suis rendu compte que ces femmes-là n’étaient pas là que pour chanter, c’était presque politique : elles se réunissaient pour chanter, mais en même temps elles buvaient le thé ensemble, et elles parlaient politique, de sexualité, des choses de la vie. Il y avait vraiment un lien, une énorme solidarité que je ne retrouve pas en France, où les gens ont tout, mais chacun pour soi. Du coup, le directeur Dominique Laulanné, qui m’a énormément aidée, m’a demandé si ça m’intéresserait de monter des ateliers. Et ça fait six ans que je le fais ; ça a commencé à Nanterre, puis à Grenoble, à Lille avec les enfants, et maintenant je travaille avec les malades. On travaille sur la danse et puis la percussion. Et ça a eu un énorme succès. On faisait les ateliers pendant une année et on finissait par un grand concert où j’invitais ces femmes pour participer à mon concert, pour faire les chœurs, et après elles chantaient les deux morceaux de Taghit.

Comment avez-vous travaillé sur l’album Jawal ?
Pour l’album, j’ai commencé par trois morceaux : Salamou, Marchandize et Jabouna. J’ai fait un voyage à Essaouira en 2003, et je me suis installée pendant un mois dans une maison où, chaque après-midi, j’invitais des musiciens, des amis et on répétait, mais je n’avais pas dans l’idée de faire un album. On faisait des reprises et j’apprenais le goumbri. J’ai commencé à écrire Jabouna, et mâalem Boujemâa qui m’apprenait le goumbri m’a dit que c’était beau ce que j’écrivais. Comme j’étais autodidacte, j’imaginais la musique, et il m’a aidée, on a fait un petit enregistrement et je suis repartie sur Paris avec ces trois morceaux. J’ai sollicité des amis musiciens avec qui j’ai joué, et il y a quelqu’un qui m’a demandé si j’avais un producteur. J’ai dit que non, que je n’avais que trois morceaux et j’avais besoin d’aide pour les arranger ; il m’a alors dit qu’il ne faisait pas les chansons pour qu’elles restent dans le tiroir. Ça m’a beaucoup touché. Puis il y a eu une rencontre avec Sylvia Acquarelli qui a fait écouter mes morceaux à un producteur qui avait un grand studio en Italie. Je suis partie chez lui avec trois morceaux et je lui ai dit que j’avais des idées pour faire un album. Et là j’ai rencontré Roberto, qui ne connaissait rien du tout à la musique gnaoui et arabe, mais qui était très ouvert d’esprit. Et il a fait quelque chose que je voulais vraiment. Je voulais faire participer des musiciens algériens de chez moi, et on a fait une résidence pendant un mois à Taghit, en 2009. Et de Taghit est sorti l’album de Hasna où j’ai fait tous les arrangements avec l’Italien, et puis mon album où j’ai invité des musiciens exceptionnels, par exemple Wahab, un percussionniste de 20 ans qui est une bibliothèque ambulante, qui connaît tous les rythmes du désert.

Par la suite, vous n’avez pas travaillé avec des musiciens algériens ?
Si. Après j’ai fait appel à Ptit Moh, qui est un grand ami maintenant ; on a fait un long chemin ensemble. Il m’a vraiment donné un grand coup de main. Il a composé la chanson Wali et j’ai écrit les paroles. Il a arrangé le disque en Italie.

On vous présente comme “héritière de la tradition gnawa”, c’est un héritage familial ?
J’ai appris ça au gré des rencontres, et puis je suis héritière de cette tradition par Hasna parce qu’elle m’a prise sous son aile, m’a initié, et c’est ma maman spirituelle. Après, je faisais beaucoup de voyages au Maroc où j’assistais à des lilas, et j’ai lu sur la transe parce que ça m’intéressait.

Comment définiriez-vous l’univers de votre album ?
Jawal c’est nomade, et moi je suis une nomade, j’ai pas mal voyagé, j’adore voyager, j’adore rencontrer d’autres peuples, d’autres cultures. Jawal c’est aussi ce que j’écoutais quand j’étais toute petite, j’écoutais pas mal de blues, de rock, j’adore la musique malienne, Oumou Sangaré... Je me suis inspirée de toutes ces musiques. En fait, chaque morceau est un voyage.

Dans vos prochains albums, continuerez-vous à reprendre des morceaux de diwane ?
Il y a beaucoup de morceaux que j’adore et que j’aimerais reprendre, par exemple La Ilah Illa Allah, mais je voudrais les faire à ma façon.
Mais mon rêve plus tard, c’est faire un travail de collecte de notre patrimoine, comme je le fais depuis cinq ans par exemple avec les femmes de Taghit, parce que, chaque année, il y a une femme qui meurt, et les jeunes ne prennent pas la relève parce qu’elles trouvent que c’est une musique ringarde. Ce qui me tient à cœur, et ce n’est pas grave si je ne fais pas d’autres albums, c’est de faire revivre mon patrimoine, parce que c’est ça qu’on laisse à nos enfants.
Je suis jalouse de ce patrimoine, je n’aimerais pas qu’il se perde et je veux que les jeunes aient cette conscience.
Plus on chérit son patrimoine, plus on peut aller vers d’autres choses, d’autres cultures ; c’est une identité, plus on se connaît, plus on est sûre de nous. Je pense que la sauvegarde du patrimoine est un travail que chacun à le devoir de faire.

Liberté 

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