La pensée de Frantz Fanon est indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui

Le représentant de l’Unesco dans un colloque organisé par des universités françaises à Paris   

La Tribune 02/12/2007

La majorité des intervenants au colloque «Penser aujourd’hui à partir de Frantz Fanon», organisé vendredi et samedi derniers par les universités Paris I, Paris VII, Paris VIII, l’Unesco et la fondation Frantz Fanon, se sont accordés à souligner la nécessité de (re)découvrir la pensée fanonienne et de lui accorder l’attention qu’elle mérite.

Frantz Fanon, qui était psychiatre, penseur engagé, théoricien, militant des grandes causes, sociologue et philosophe en même temps, a donc été au centre d’un débat passionnant pour ses admirateurs, vivifiant pour tous les esprits rebelles en quête de liberté et qui peuvent retrouver en lui leurs idéaux et enrichissant pour tous ceux qui ont eu à découvrir sa pensée. L’ambition des organisateurs du colloque était d’aborder son œuvre et de définir des «clefs» et des «grilles de lecture» qui permettraient de comprendre le monde d’aujourd’hui. Mireille Fanon Mendès France, fille du penseur, présente à l’université Paris VII pour l’occasion, a considéré qu’il fallait actualiser la pensée de Fanon avec les réalités actuelles du monde. En estimant que les thèmes évoqués par son défunt père sont d’«une brûlante actualité», elle précisera que «son combat n’était pas celui de l’émancipation de l’homme noir ou des peuples colonisés mais celui de la libération de tout l’homme par le combat».

Bien que porteuse d’un idéal de liberté et de justice, la pensée de Frantz Fanon ne fait pas l’unanimité et tous les milieux intellectuels n’en reconnaissent pas la grande dimension. Selon un représentant de l’Unesco participant au colloque, cela est dû au fait que sa pensée échappe aux canevas classiques de la philosophie traditionnelle. «Fanon a introduit des notions difficilement acceptables par cette discipline.» Il précisera que les débats qui concernent Frantz Fanon soulèvent les problématiques de la culture et des identités et de tous les conflits qu’elles alimentent et que, de ce fait, ils intéressent de près l’Unesco.

«La pensée de Fanon est indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui, notamment ce qui se passe en Amérique latine, espace où s’est appliquée la théorie de la guerre intérieure développée par lui», a-t-il ajouté, soulignant qu’il est «grand temps de mesurer l’impact et la pertinence de sa pensée». Le politologue et linguiste Pathé Diagne a, lui, évoqué Frantz Fanon à travers les rencontres qu’il a eues avec lui à Accra, lorsque l’auteur des Damnés de la terre représentait l’Algérie en lutte en qualité d’ambassadeur. Selon le communicant, ce séjour à Accra a été «déterminant dans le parcours politique de Fanon» car «il y a découvert une Afrique et un tiers-monde en ébullition et sa rencontre avec des représentants du mouvement anti-colonial et des participants aux différents forums et rencontres historiques, comme le congrès panafricain, qu’avait abrité en 1958 la capitale ghanéenne, ont fortement forgé l’homme qu’il était. Le médecin est devenu un homme d’action», précise Pathé Diagne. L’historien Benjamin Stora, dans sa communication intitulée «Fanon et une lecture de la guerre de libération algérienne», a retracé le parcours de l’auteur en le mettant en rapport avec le mouvement nationaliste algérien et la guerre de libération nationale. Benjamin Stora situera également «la difficulté de l’émergence de l’esprit fanonien» dans les sphères culturelles et universitaires françaises.

«La France continue à éprouver des difficultés à assumer sa mémoire coloniale et son passé», dira-t-il pour expliquer le peu d’intérêt accordé à cette œuvre, très connue dans les pays anglo-saxons et en Amérique latine. Il plaidera pour une autre dimension qui mettra en exergue «la dimension de Fanon par rapport à l’universel». L’historien algérien, Mohamed Harbi, s’est intéressé, quant à lui, à la «question paysanne et aux mouvements paysans en Algérie».

Dans sa communication, il s’est interrogé sur «les capacités des classes politiques dans un processus révolutionnaire» et sur «le rôle de la paysannerie durant la guerre de libération nationale». Se basant sur ses recherches et ses rencontres personnelles avec Frantz Fanon, Mohamed Harbi a indiqué que le penseur «s’est familiarisé avec le nationalisme algérien» en se référant aux «ingrédients qui ont constitué le parcours militant d’Omar Oussedik» qui, selon lui, est «le parfait brassage entre les valeurs traditionnelles et patriarcales qui caractérisent le monde rural et sa vision internationaliste et mondialiste du combat libérateur». Mohamed Harbi a également expliqué que «les paysans» aux yeux de Frantz Fanon représentaient «l’ALN qui menait le combat libérateur» du fait qu’ils constituaient «le gros de ses troupes». Ce colloque a donc permis, précise le compte rendu de l’APS, d’aborder plusieurs axes de réflexion, dont «psychiatrie et politique», «dialectiser les identités» et «figures du racisme». Le documentaire Mémoire d’asile de l’Algérien Abdenour Zahzah, ancien directeur de la cinémathèque de Blida, a également été projeté en marge de cette rencontre.  

par Fella Bouredji

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