Présent même dans l’absence

Evocation Kateb Yacine « Les artistes martyrs »

La Nouvelle République 14/11/2007
Yacine, il y a 18 années que tu nous as quittés... 18 années, passées comme un éclair dans une Algérie que tu as quittée sans que tu nous dises adieu.

Je me rappelle comme si c’était hier, lorsque nous sommes venus de l’hôpital Mustapha vers ta maison de Ben Aknoun, accompagnés du Dr Naït Sahlia et de Ali Zaâmoum pour récupérer quelques affaires et documents. Tu m’avais confié la clé de ta chambre, chose que tu n’as jamais faite auparavant, puis, nous avons rejoint le domicile du médecin. Juste avant, tu m’avais lancé : « Il faut que je te vois avant que je ne parte ». Mais tu es parti Yacine, sans me dire ce que tu avais sur le cœur, sans qu’on se revoie. Il en fut de même pour tes camarades et tous les artistes qui t’admiraient. Depuis, pour nous, « il semble que tout soit mort mais la vie continue ».

Yacine, tu étais la disponibilité même. Tu ne refusais jamais de donner un avis sur une œuvre littéraire, poétique ou picturale. Et lorsque tes camarades te sollicitaient pour un écrit ou une préface, tu le faisais avec grand cœur. Tu l’avais fait pour le camarade Issiakhem, pour son catalogue. Tu disais «C’est que Issiakhem est généreux, il offre ce qu’il fait… il habite un enfer où il faut faire feu de tout bois». Pareil pour Smaïl Aït-Djaffer, pour son long poème intitulé «La complainte des mendiants de la Casbah ou la petite Yasmina tuée par son père», là tu as évoqué les artistes martyrs, en disant ceci : « les martyrs ce ne sont pas seulement ceux qui sont tombés au champ d’honneur les armes à la main, il y aussi les artistes martyrs (….) » Et les artistes martyrs sont nombreux Yacine, à commencer par nos camarades Smail Aït Djaffer, Mohamed Zinet, M’hamed Issiakhem, Ahmed Azegagh, Hadj Omar, El Hadj El Anka, Bachir Hadj Ali et la liste est encore longue avec toute cette crème de notre société, composée entre autres d’écrivains et non d’«écrits rien», comme tu aimais si bien le souligner, car tu disais que leur vain effectivement devenait rien. Vous étiez tous considérés comme des marginaux, abandonnés à votre solitude. Aujourd’hui, après 18 ans d’absence, tu continues à porter l’étendard de la liberté d’expression et de la revendication de l’identité populaire.

D’ailleurs, c’est ainsi que tu es parvenu à toucher les petites gens, les paysans, les ouvriers. Tu disais : « c’est mon cheval de bataille une pièce taillée dans la langue de chaque jour, celle de la rue, des ouvriers (….). L’écriture directement issue de la langue dialectale, se nourrissant d’elle pour en faire un matériau de premier choix pour un théâtre populaire. Faire ressurgir du fond de l’oued ses savates pour apprendre à marcher et faire que ce théâtre sache frapper dans les tibias ».
 

par H.-M. Kahina

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