La Kabylie ancienne (3ème partie)

Histoire

La Dépêche de Kabylie 17/10/2007

La Kabylie ancienne (3ème partie)Les Etats berbères, comme celui de Massinissa, vont entrer en guerre contre Carthage, mais c’est un autre ennemi de la cité punique, Rome, qui avait des ambitions dans la région, qui allait entraîner sa perte.

Les Phéniciens ont établi sur les côtes kabyles des comptoirs, qui servaient d’escales à leurs bateaux. Puis les Romains, ont édifié, sur les sites de ces comptoirs, des établissements militaires, devenus par la suite des villes, pour surveiller l’arrière-pays : Rusuccuru (Dellys), Ruzurus (Azeffoun), Saldae (Béjaïa) sur la côte, et, plus à l’intérieur, Bida Municipum (Djamaa Saharidj) et Tubuscum Oppidum (Tiklat).

Selon l’historien latin, Diodore de Sicile, les Phéniciens se sont installés sur les côtes vers 970 avant J.C, c'est-à-dire plusieurs décennies avant la fondation de Carthage, vers 814 avant J.C.

On sait, d’après les récits qui nous sont parvenus, qu’au début, les Phéniciens ont cherché l’alliance des Berbères et ont payé pendant prés de quatre siècles des tributs à leurs chefs. On sait aussi que beaucoup de Berbères se sont établis à Carthage et y ont exercé divers métiers. Comme les autres peuples du bassin méditerranéen, les Berbères ont bénéficié de la civilisation carthaginoise à laquelle ils ont emprunté des inventions et des techniques, notamment dans le domaine agricole. Mais à partir du 5ième siècle avant J.C, Carthage a adopté une politique impérialiste, annexant de nombreux territoires, installant des comptoirs sur les côtes, dépouillant les paysans des riches terres agricoles et soumettant les populations à de lourds impôts. Les Etats berbères, comme celui de Massinissa, vont entrer en guerre contre Carthage, mais c’est un autre ennemi de la cité punique, Rome, qui avait des ambitions dans la région, qui allait entraîner sa perte. Rome livre à Carthage une première guerre (264-241), lui arrachant plusieurs colonies en Europe, puis une deuxième guerre (218-201) la privant du reste de ses possessions. Rome, allié à Massinissa, décide alors de l’abattre : vaincus, les Carthaginois refusent de se rendre. Ils subissent un long siège de trois ans et leur ville prise est entièrement détruite et la population qui a échappé au massacre est réduite en esclavage et dispersée (printemps 146).

Rappelons d’abord que la rencontre de Rome et du monde berbère s’est faite dans la violence : celle d’une longue conquête qui a commencé avec les guerres puniques et la lutte entre les Romains et les Carthaginois pour l’hégémonie dans la Méditerranée occidentale, qui s’est poursuivie par des ingérences politiques et militaires et qui s’est achevée par une occupation qui devait durer plusieurs siècles.

Les historiens français de la période coloniale ont souvent parlé de miracle romain fait, en Afrique comme dans le reste de l’ Empire, d’unité et de stabilité. Certes, les Romains ont su, en associant leur génie à celui des populations locales, produire une brillante civilisation, mais il ne faut pas non plus oublier que les Romains se sont heurtés, sur notre sol, à une forte résistance, sur le plan militaire, avec les insurrections et les guerres, mais aussi sur le plan culturel, la majorité des populations refusant le modèle culturel romain.

En effet, si dans les villes, le modèle culturel et donc la langue latine ont fini par s’imposer, dans les campagnes, les populations sont restées largement berbérophones. On parlait mais aussi on écrivait le berbère, ainsi qu’en témoigne l’abondance des inscriptions libyques datant de la période romaine (voir article précédent). Aussi, quand on parle de la ‘’Kabylie romaine’’, il faut toujours avoir à l’esprit que cette région (pas plus que les autres régions de l’Algérie) n’a pas été un sujet soumis de Rome et qu’en dépit d’une longue occupation, elle a gardé sa personnalité, représentée notamment par sa langue et sa culture. La preuve est que les villes romaines sont tombées en ruines, que l’usage du latin a disparu, après plusieurs siècles, mais que les communautés kabyles, avec leur organisation sociales, leur langue et leurs coutumes sont largement demeurées !

Villes antiques de Kabylie
Nous ne citerons ici que les villes importantes, mais il faut savoir qu’en plus des cités, les itinéraires antiques citent une multitude de camps et d’oppidums, dont on connaît les noms mais qu’on n’a pas encore identifiés.

Dellys est sans doute l’une des villes romaines les plus connues de la Kabylie. Déjà les navigateurs phéniciens, puis les Carthaginois l’ont prise pour escale lui donnant le nom de Cissi, puis celui de Rusuccuru. De la période phénicienne, on conserve quelques stèles funéraires et surtout une pièce de monnaie en or, frappée à Carthage au 4ième siècle avant JC. Il semble, qu’au premier siècle avant l’ère chrétienne, la ville se soit affranchie de la tutelle carthaginoise, puisqu’elle s’est mise à frapper de la monnaie à son nom. C’est ce que laisse supposer une pièce retrouvée dans la vieille ville et portant les caractères RSKOBR, qui semblent la transcription du nom de Rusuccuru. A cette époque, Dellys est intégrée dans le royaume de Maurétanie du roi Bocchus. Comme celui-ci a pris position pour César dans la querelle qui opposait celui-ci à Pompée, et que c’est César qui remporte la victoire, la ville n’est pas annexée par le nouveau maître de Rome.

Au premier siècle de l’ère chrétienne, l’empereur Claude lui accorde le droit de cité, la transformant en municipe de droit romain pour la remercier de ne pas s’être insurgée durant la la révolte d’Aedemon qui a alors embrasé la Maurétanie. Dellys va même gouverner deux autres villes : Iomnium (Tigzirt) et Rusippisir (Taksebt). Dellys a servi de refuge aux chrétiens persécutés, elle donnera même à la nouvelle religion, une martyre, Sainte Marcienne, martyrisée à Césarée (Cherchel) en 299.

Elle ne sera pas une ville soumise puisqu’elle adhère à l’hérésie donatiste et, en 373-375, elle ouvre ses portes à Firmus et à ses guerriers, en guerre contre l’occupant romain.

Au 5ième siècle, les Vandales s’emparent de la ville, l’incendient et exilent son évêque catholique Mettun. Au début du 6ième siècle, les Byzantins la reprennent, avant de céder la place aux Musulmans. A partir de cette date, Rusuccuru n’est plus citée dans les textes.

Une autre ville kabyle importante de l’antiquité est Béjaïa. Comme Dellys, elle a d’abord été un mouillage phénicien. Les romains l’annexent, à la suite de la défaite de Jugurtha, qui voit , la Numidie et la Maurétanie perdre leur indépendance. Elle figurera parmi les colonies créées en 33 avant JC par Auguste. Mais celui-ci, ayant décidé d’installer un royaume indigène vassal en Afrique, la cède, ainsi que d’autres villes, à Juba II.

C’est sous la domination romaine que Béjaïa prend le nom Saldae, Col Iulaug Saldani, selon une inscription, à lire Colonia Julia Augusta Saldantium.
On ignore l’origine de ce nom qui ne semble ni latin ni berbère : peut-être provient-il du passé carthaginois de la ville. Tout ce que l’on sait, c’est que ce nom est un pluriel (on disait les Saldae) et selon certains auteurs, comme Féraud, il ferait référence à la configuration de la ville, divisée en deux zones, les postes Moussa et Bridja, zone qu’une muraille réunissait. Au début de la conquête française, on pouvait voir encore des restes de cette muraille. Saldaae a été une ville prospère, exportant de l’huile et du vin. Mais les guerres causées par les schismes religieux,devaient la ruiner. A l’arrivée des musulmans, elle était presque oubliée, aucun texte ne l’évoquait.

Une autre ville kabyle importante de l’antiquité a été Tigzirt, aujourd’hui, station balnéaire et petit port de pêche. Comme le site de Béjaïa et de Dellys, celui de Tigzirt a été un comptoir phénicien, dont on a retrouvé quelques vestiges. Mais ce sont les Romains qui ont fait de Tigzirt une cité importante, ainsi qu’en attestent les ruines que l’on peut encore voir de nos jours.
Fondée vers 145 après J.C Tigzirt, la romaine, appelée Iomnium, n’était à l’origine qu’un camp militaire sans grande importance, composée d’un casernement et d’un port. Le camp prenant de l’importance, il a reçu, par la suite, des extensions mais il faut attendre le troisième siècle, pour le voir devenir une ville, sous le règne de l’empereur Septime Sévère, qui était d’origine berbère. Omnium s’enrichit de plusieurs monuments dont le temple dédié au génie du municipe de Rusucurru et que l’on peut encore voir de nos jours.
Placée au départ sous la dépendance de Rusuccuru (Dellys), Iomnium a acquis progressivement son autonomie administrative, devenant un municipe.

Omnium, comme les autres villes kabyles, a connu les graves troubles religieux qui ont secoué à l’époque l’Afrique : aux révoltes donatistes se sont ajoutées les insurrections des circoncellions, paysans berbères pauvres, en guerre contre les riches propriétaires romains. L’invasion vandale la ruine, avant que les Byzantins ne la reprennent. Les ruines montrent qu’à cette époque, une partie de la ville est abandonnée et une citadelle est érigée avant d’être abandonnée à son tour pour une nouvelle enceinte autour de la presqu’île. Les troubles religieux, voire la guerre entre les catholiques et les donatistes, sont sans doute à l’origine de ces réaménagements.

(A suivre)
 

par S. Aït Larba

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