La Kabylie ancienne (1ère partie)

Patrimoine 

La Dépêche de Kabylie 15/10/2007

La montagne, comme la côte qui la bordent, ont été de tout temps des lieux de peuplement et de civilisation. Les Kabyles, enfermés dans leurs montagnes ne l’étaient pas à la civilisation. Et à l’instar des autres Algériens, ils ont participé à la formation de la nation algérienne et à son identité.

 

La Kabylie, que le Président Bouteflika a définie un jour comme le “cœur palpitant de l’Algérie’’ est aussi l’un de ses berceaux. Ici, les vestiges remontent aux temps les plus primitifs, témoins non seulement de l’ancienneté de son peuplement, mais aussi du rôle joué dans la formation de l’Algérie.
Si le Djurdjura donne l’impression de constituer une barrière ou, comme l’appelaient les Anciens, un ‘’Mont de Fer’’ (le Mons Ferratus des Latins), il n’est une barrière, une frontière que pour les envahisseurs. En effet, la montagne, comme la côte qui la bordent, ont été de tout temps des lieux de peuplement et de civilisation. Les Kabyles, enfermés dans leurs montagnes ne l’étaient pas à la civilisation. Et à l’instar des autres Algériens, ils ont participé à la formation de la nation algérienne et à son identité.

La préhistoire
De nombreux sites montrent que la Kabylie a été peuplée très tôt. La plus importante découverte a été faite à Afalou-bou-Rhummel, à l’est de Béjaïa, non loin de la localité de Melbou. Les vestiges, retrouvés au cours des années 20, dans un abri sous roche, creusé dans une falaise surplombant la route Béjaïa-Jijel, remontant au paléolithique supérieur, c'est-à-dire à la phase la plus ancienne de la préhistoire. On a découvert, au milieu d’instruments divers, des ossements humains, parmi les plus vieux du Maghreb. D’autres fouilles, menées dans les années 80 ont permis d’autres découvertes, notamment celle d’un squelette d’homme, qui daterait de 16 000 ans avant l’ère chrétienne. Cet homme appartient à la race dite des Méchtoïdes, dont des restes ont été reconnus, pour la première fois, dans la région de Méchta el Arbi, localité à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Constantine. L’homme d’Afalou Bou Rhummel présente, comme son congénère de Mechta El Arbi, une grande taille, un crâne allongé et des pommettes saillantes. Les Méchtoïdes ou, comme on les appelle encore, les hommes de Mechta Afalou, par référence, justement à la station de Béjaïa, sont les auteurs de la culture préhistorique, dite ibéromaurusienne, (appelée ainsi, parce qu’on croyait qu’elle était en rapport avec la Péninsule ibérique, idée abandonnée aujourd’hui), culture que l’on fait remonter à 22 000 ans. L’homme d’Afalou, qui serait l’équivalent de l’homme de Cro-Magnon Europe, était assez primitif, si on le comparait à son successeur, le Capsien, mais il présente quand même une capacité crânienne de 1650 cm3 et il connaissait une forme d’art, ainsi que le montre les figurines d’animaux en terre cuite et le morceau de céramique découverts à Afalou.

En plus de cette importante station, la Kabylie recèle des dizaines d’autres sites où des découvertes ont été effectuées depuis le dix-neuvième siècle. Des industries du paléolithique inférieur ont été reconnues à Takdempt, à 3 km à l’ouest de Dellys, à Tamda, dans la vallée du Sébaou.
Il y a aussi les abris de Gouraya, entre le Cap Sigli et l’embouchure de l’oued Isser, à l’ouest de Béjaïa, où de nombreux instruments de cette période ont été retrouvés. Au début du siècle, A. Debrudge retrouvait dans l’abri des Aiguades (Zigouate), à Béjaïa, un squelette, portant divers objets d’ornementation : un collier de coquillages perforés, des rondelles d’œuf d’autruche, des perles de corail et de cornaline ainsi qu’une boucle en cuivre.

De nombreux types de tombes préhistoriques ont été recensées en Kabylie : tumulus de pierres sèches (bazinas, kerkours), tumulus sans fosse, tumulus à caisson.
On a longtemps cru que les monuments mégalithiques ne sont pas nombreux en Kabylie, seuls quelques dolmens ayant été signalés, à Béjaïa et dans la région de Bordj Ménaïel. Depuis, on a reconnu, sur la route littorale qui relie Tigzirt à Azeffoun, les monuments d’Aït Raouna, qui se présentent sous la forme d’allées couvertes et dont la construction est attribuée, par la tradition, à des géants !
Il s’agit d’une demi-douzaine de sépultures que le préhistorien français, G. Camps, a sondé en juillet 1954.
Il s’agit de monuments dont les parois sont faites de gros parpaings, régulièrement disposés, avec un sol dallé, les supports ayant été construits sur le dallage. Les hauteurs de ces tombes sont assez importantes, trois d’entre elles atteignent deux mètres à l’intérieur. Ces monuments sont des sépultures collectives. On a retiré du monument sondé les restes de trois personnes, mal conservés. Il semble qu’avant d’être inhumés, les défunts ont subi le décharnement, c'est-à-dire l’exposition à l’air des cadavres, jusqu’à disparition des chairs. Ce rite était assez répandu, aux temps préhistoriques et protohistoriques, chez les Berbères.

Des monuments similaires existent, plus à l’est, à Aït Garet, sur la route de Toudja à Achelouf, dans la région de Béjaïa, et à Ibarissen, village situé à 8 km de Toudja. Quand ils ont été reconnus, en 1955, ils étaient en meilleur état que les monuments d’Aït Raouna, mais ils n’ont pas bénéficié, à l’époque, à cause de la guerre de Libération nationale, de fouilles ni d’études.

L’invention de l’art
L’art berbère, comme on le sait, plonge ses racines dans la préhistoire. Il est non seulement représenté par les belles fresques du Sahara mais aussi par les dessins figurant sur les stèles et les poteries.

Aujourd’hui, on sait que la poterie kabyle est un exemple de la poterie autochtone berbère. Certes, elle présente des affinités avec les poteries des autres pays méditerranéens, mais elle n’est pas, comme on l’a d’abord cru, importée. Le chercheur anglais, J.L. Myres a même soutenu, avec assurance que la poterie kabyle et, d’une façon générale la poterie rurale algérienne, est une survivance de techniques antérieures aux Carthaginois. La preuve est que ces poteries se modèlent aussi à la main, c'est-à-dire sans l’utilisation du tour qui, croit-on, a été introduit au Maghreb, par les Phéniciens. Dès lors, la poterie kabyle est antérieure aux premiers comptoirs phéniciens et à la fondation de Carthage ! Les spécialistes pensent qu’elle remonte à l’époque néolithique. Le décor des poteries comme des tissages kabyles montrent, dans cette région, la permanence de l’art berbère, issu de la préhistoire. Si l’art kabyle est aujourd’hui fortement abstrait, il a connu, comme ailleurs, une période figurative : ce sont les belles stèles libyques représentant des cavaliers ou d’autres personnages, que nous évoquerons plus longuement dans le prochain article. Signalons que l’art a évolué vers la schématisation, c'est-à-dire par réduction des formes, passant de la représentation fidèle à la représentation symbolique.

Cet art, que certains critiques appellent ‘’primitif’’, parce que justement il réduit les chose à leur plus simple expression, procède, en effet, d’un processus d’abstraction complexe qui conduit l’artiste à projeter sa pensée et ses émotions dans les formes géométriques.

L’art devient un véritable langage, un moyen d’expression et de communication : il n’y a pas encore longtemps, les femmes kabyles communiquaient entre elles en s’envoyant des tissages dont les motifs et les couleurs étaient interprétés comme des messages, exprimant tantôt la joie, tantôt la tristesse, demandant des nouvelles de l’autre, donnant de ses propres nouvelles... Cet art ‘’primitif’’ a inspiré l’art cubiste et abstrait qui, à l’instar des poteries ou des tapisseries kabyles, interprète le monde sensible par des formes géométriques.

Si l’art kabyle et, d’une façon générale, berbère, recourt à toutes les formes géométriques, il avantage le triangle, si bien qu’on parle de schématisation triangulaire. L’artiste représente les personnages et les choses sous la forme de triangles qui reçoivent à leur tour des remplissages géométriques, sous forme de quadrillage ou alors de chevrons, de losanges etc. La schématisation peut effacer l’objet jusqu’à le rendre méconnaissable (c’est alors l’artiste qui interprète son dessin : tel signe représente un œuf, tel autre une femme, tel autre un bélier, etc.) mais elle peut garder des éléments de figuration : ainsi, par exemple, le triangle, pourvu de jambes suppose une représentation humaine. L’art abstrait –les artistes contemporains l’on assez revendiqué- est le domaine de la liberté, de l’imagination, de la fantaisie même : les Kabyles et les Berbères en général peuvent se vanter, des milliers d’années avant Degas ou Picasso, d’avoir pratiqué cette forme d’art.

(A suivre)
 

par S. Aït Larba

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