Relecture. ''La terre et le sang'' de Mouloud Feraoun

La morale et la mort

Le roman La terre et le sang de Mouloud Feraoun publié en 1953 en France (Seuil), soit à la veille de la Révolution de novembre, et réédité en Algérie en 2002 par les éditions Talantikit (Béjaïa), est le deuxième roman de cet auteur algérien natif de Kabylie, terre ô combien meurtrie par une misère effroyable imposée par le pouvoir colonial et déjà si bien décrite par Mouloud Feraoun lui-même dans Le fils du pauvre (1950).

Cette misère fut tellement dure et impitoyable qu’elle s’incrusta dans la peau de l’écrivain et, son premier roman n’ayant pas suffi à la décrier, il y revint avec plus d’acuité dans La terre et le sang. En ayant vécu lui-même l’âpreté de cette misère dans sa Kabylie natale, Mouloud Feraoun est plus qu’aucun écrivain de son époque, un témoin précieux. Il aurait fallu qu’il vive plus longtemps pour pouvoir vider tout son ressenti. Mais les mains assassines de l’OAS décidèrent de lui ôter la vie à la veille de l’indépendance. Dans ce roman, l’écrivain-martyr relate une histoire qu’il dit vraie. Mais de quelle vérité s’agit-il ?

Serait-ce celle d’un couple mixte mal assorti et que tout oppose ? Serait-ce le procès de l’émigration kabyle vers la France qui dévore de jeunes hommes fuyant la misère, laissant père et mère, épouse et enfants derrière eux et ne revenant que plus tard au pays, plus démunis que jamais ? Serait-ce le procès du fils indigne parti sans jamais revenir revoir ses parents, laissant sa mère, Kamouna, inconsolable, et n’ayant pas même assisté à l’enterrement de son père ? Serait-ce celle d’un village de Kabylie où les membres d’une même famille se déchirent au nom d’un lourd passé, un neveu soupçonné d’avoir assassiné son oncle ?

Ou bien cette histoire serait-elle celle de l’Algérie sous la colonisation française, dont la Kabylie ne serait qu’un symbole, et où les deux communautés (française et algérienne) qui auraient pu vivre en paix dans l’égalité et la prospérité se déchirent au nom là aussi du lourd passif de l’injustice coloniale ? Tout cela à la fois. Mais à la lecture de ce roman se dégage clairement la question du «vivre-ensemble» et du pardon. Et comment pardonner, semble dire l’auteur, quand il y a eu crime ?

La vérité absolue viendrait-elle du personnage de Marie, symbole des trois religions monothéistes et du «vivre-ensemble» ? L’histoire se déroule à Ighil Nezman, village de Kabylie, qui voit revenir près des siens l’un de ses enfants, Amer-ou-Kaci, émigré depuis dix ans. Il ne revient pas seul, mais accompagné d’une Française prénommée Marie. Cette femme se retrouve propulsée en Kabylie, un monde qui lui est en tout étranger et auquel il faut bien qu’elle s’y fasse.

Cette Française venue bouleverser l’ordre établi ! A peine arrivée au village, les yeux des habitants scrutant son «visage de porcelaine», que la question commence à hanter les esprits : Amer a-t-il, oui ou non, signé ? «Signer» voudrait dire qu’Amer se serait marié avec «tharoumith» (la Française), ce qui était répréhensible aux yeux des Kabyles. «Ah cette signature, c’est la bête noire des  femmes kabyles. Celui qui a signé est irrémédiablement perdu.» (p  27). A travers cette signature, l’écrivain soulèverait ici la question de la naturalisation française, mal vue des Algériens dans leur ensemble durant la période coloniale, où tout naturalisé était considéré comme renégat, un «m’tourni».

Mouloud Feraoun, à l’instar de l’élite indigène de son époque et depuis le mouvement Jeune Algérien, ne pouvait passer sous silence cette question d’importance qui avait relégué les indigènes musulmans au rang de parias, tout en haussant les juifs d’Algérie au rang de citoyens français à part entière avec le décret Crémieux de 1870. Mouloud Feraoun était instituteur, la question de la naturalisation le concernait de près, lui et ses confrères indigènes. En effet, les instituteurs non naturalisés restaient dans une situation professionnelle subalterne.

Amer, qui n’est pas revenu depuis dix ans et dont le père est mort entre-temps, revient donc sur la terre de ses aïeux accompagné de Marie, mais avec sur la conscience deux grands problèmes. Comment faire le chemin du cimetière, avec le poids de la honte et sous le regard des villageois et celui de sa mère, Kamouna, attendant de voir ce qu’il va faire.

«Que peut faire l’enfant prodigue pour son père couché dans le cimetière de Tazrout ? Lui rendre visite… Un devoir à remplir. Tout le monde le verrait passer…» (p.12).  Plus terrible encore, le soupçon qui pèse sur lui d’avoir trempé dans le crime de son oncle Rabah qui travaillait avec lui dans une mine du nord de la France, et peut-être même d’avoir commis le crime lui-même.

A la vue de sa mère, Amer ne bronche pas. Rien d’étonnant de la part de celui qui n’assista pas à l’enterrement de son père. Il ne la prend pas dans ses bras. Il ne couvre pas son visage «plissé» de baisers à profusion. Non, un simple baiser sur le front, comme s’il s’agissait d’une arrière-tante. «Amer veut rester digne», comme s’il pouvait l’être après une si longue absence, revenant au village les mains vides et, de surcroît, aux bras d’une «tharoumith». Tout le village a compris qu’il n’a pas rapporté d’argent.

La pauvre Kamouna est loin de toutes ces préoccupations, elle qui a vu mourir tous ses enfants faute de soins, et le seul ayant survécu, l’ayant quittée. Amer était pourtant l’espoir de ses parents. Mais, après son départ et ensuite son long silence, les terres qui devaient lui revenir furent vendues. En Kabylie, l’entraide est salutaire, mais quand tout le monde est pauvre, on fuit les regards.

A la vente des terrains, la mère exprima sa satisfaction : «C’est bien fait, avait dit Kamouna à son mari, nous voilà tranquilles, maintenant notre pain est assuré». Une manière de dire que le fils prodigue n’existe plus, car il n’a pas pris soin de la terre de ses ancêtres, l’abandonnant à son sort misérable. Dans La terre et le sang, Mouloud Feraoun fait le procès de l’émigration kabyle vers la France. L’écrivain, bien placé pour avoir lui-même connu la misère, condamne ces partants vers un monde imaginaire où ils espèrent s’enrichir et venir en aide à leurs familles mais reviennent plus pauvres qu’ils ne sont partis. C’est qu’en arrivant en France, écrit-il, les Kabyles vivent entre eux sans jamais s’intégrer. Et, de surcroît, certains d’entre eux, tel que Amer, versent dans les jeux d’argent et l’alcool.

Mouloud Feraoun fait ici l’apologie du retour au pays des ancêtres car l’émigration ne résout pas le problème, mais l’aggrave. Au sujet d’Amer, l’auteur écrit : «C’est l’autre pays qu’il vient de quitter, qui est, lui, imaginaire et l’écrase de sa magnificence. Il voit bien, maintenant, qu’il était tout petit, là-bas, minuscule ! Ici, tout est à sa mesure, les hommes et les choses.

Il se sent important, capable d’agir, de créer, d’occuper une place». (p.11) Il ne faut compter que sur l’effort et le travail, précise l’écrivain. Et, à ce propos, l’écrivain est, là aussi, bien placé pour en parler, lui le petit «Fouroulou» qui portait la même gandoura toute l’année et ne l’enlevait que pour la laver. Il devint instituteur portant beau et se dévouant aux enfants de sa communauté pour les sortir de l’ignorance et la pauvreté.

Les habitants n’apprécièrent guère qu’Amer revienne avec une «tharoumith», exposant à ses yeux leur «piteuse intimité» et l’état misérable du village : «Ces franges bleuâtres qui sortent en rigole des maisons, ces pâtés d’excréments qui pourrissent dans les recoins, ces murs à moitié écroulés et rapiécés de claies en roseaux, ces gourbis minuscules, enfumés et malpropres» (p.5). Mais la Kabylie ne rejette jamais ses enfants, raison pour laquelle, malgré les regards réprobateurs, Amer est accueilli à bras ouverts par les gens du village et une mère résignée par la souffrance : «Sa longue absence n’a d’ores et déjà plus aucune signification que celle d’une parenthèse gigantesque» (p.8).

Mais «Que fera-t-il maintenant ?» Voilà toute la question. «On le jugera à ses réalisations. Il faudra bientôt se comporter comme les siens. » (p.9). Après avoir fauté, après avoir été pardonné (du moins, le croit-il), Amer réussira-t-il à relever le défi, rattraper le temps perdu. «Le jeu s’annonce plein d’intérêt qui consiste à se créer tout d’un coup un rang, une place à Ighil-Nezman. Il la veut honorable, cette place !» (p.11). Mais les choses ne se passeront pas tel que Amer se l’imaginait. Si le village accueille le couple avec une certaine frénésie, feignant d’avoir oublié l’histoire horrible du crime, pour son oncle Slimane (frère du défunt Rabah), Amer est un assassin.

Il ne veut pas le rencontrer et il n’est pas question de lui pardonner. Il n’a aucun doute sur la culpabilité de son neveu qui a attribué le crime à un certain André, Polonais d’origine, mais a protégé ce dernier en parlant d’accident à la police. Sa déposition avait choqué ses camarades mineurs, Kabyles comme lui : «Oui, il avait entendu la sonnerie et André avait lâché les wagons. Les Kabyles en étaient ahuris. C’était la sieste. Personne n’avait sonné. Ils en étaient certains comme ils étaient sûrs, aussi, et confiants en lui : Amer était aimé de la victime. Son témoignage allait  être décisif. Laisserait-il verser lâchement du sang kabyle ? Son propre sang, pour mieux dire !

Et voilà que c’étaient ses propres frères qu’il accablait et son oncle qu’il laissait assassiner !» (p.55). Amer, en tant qu’immigré algérien en France, était dans une position de faiblesse. Il ne voulait pas avoir affaire aux autorités françaises. Avait-il un autre choix, vue la menace proférée par André de lui faire endosser le crime dans le cas où il ne soutiendrait par sa version, celle de l’accident ? La parole d’un immigré kabyle ne valait pas grand-chose face à celle d’un Européen.

Amer a-t-il dit vrai ? André était-il vraiment l’assassin de Rabah ? Où se trouve la vérité ? Slimane pourrait-il pardonner à son neveu au nom du bénéfice du doute ? Mais Amer ne se contentant pas d’avoir été un fils indigne, d’avoir trempé dans l’assassinat de son oncle Rabah, il va toucher à l’honneur de son oncle Slimane en fricotant avec sa femme Rabha. Ils se font surprendre par le mari, roucoulant derrière des feuillages. C’en était trop pour Slimane qui décide d’appliquer la loi du talion, «œil pour œil, dent pour dent». Considérée au départ comme une intruse, Marie saura merveilleusement s’adapter à sa nouvelle vie en Kabylie. Elle aima sincèrement sa belle-mère qu’elle comblait de baisers.  «Kamouna ne tarda pas à admettre que Marie avait des qualités et une absence totale de malice. Cette malice qui fait écumer les vieilles et qui est la seule arme des brus.

Mais une arme fort dangereuse, entre des mains expertes. Non, avec Marie, elle pouvait être tranquille : son Amer ne serait jamais changé…» (p.85). Mais cette harmonie sera de courte durée, car le village ne tardera pas à basculer dans l’horreur. Une explosion survient dans la carrière près du village où sont partis travailler les hommes. Il y a des blessés et deux morts. L’oncle Slimane et son neveu Amer, qui n’ont jamais pu se réconcilier à cause de l’assassinat de Rabah, ont péri le même jour. «La main de Dieu s’abattit sur ceux qui au lieu de s’allier pour le bien de tous n’ont fait que semer le trouble». Le trou sur la tempe de Amer ne trompa personne. Slimane en appliquant la loi du talion pour sauver son honneur et venger son frère avait provoqué l’explosion, entraînant sa propre mort.

Mouloud Feraoun n’ignorait pas que l’Algérie de 1953 était une poudrière, et le 1er novembre 1954 ne pouvait surprendre un homme averti. Seulement, en homme de paix, même s’il avait basculé dans l’idée d’indépendance, il gardait l’espoir que la guerre serait évitée et que le «vivre ensemble» finirait par l’emporter. Voilà pourquoi son roman se termine avec l’enfant qui bouge dans le ventre de sa mère, Marie. En apprenant la bonne nouvelle, «Kamouna oublia un peu son fils, sa douleur et sa colère» (p.230).
 
El Watan  

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