Malek Haddad et Tahar Djaout

Deux porte-flambeaux de la littérature algérienne

La Nouvelle République 02/09/2007

En mars dernier, nous avons, sur une même page, fait la présentation de Feraoun et de Mammeri, un peu pour les comparer, mais surtout parce que les dates anniversaires de leur disparition tragique se situent à quelques jours d’intervalle. Nous avions dit que tous les deux ont connu une mort violente : l’un en 1989 par un accident dont les causes restent encore mystérieuses, l’autre pour avoir été abattu en 1962 avec cinq de ses collègues, par balles portant la signature de ceux qui ont essayé d’assassiner notre peuple.

Les deux ont laissé derrière eux des œuvres immenses qui ont fait d’eux des sommités en les immortalisant. Des post-graduants en ont tiré des thèses de doctorat, mais beaucoup de travail d’investigation reste à faire, tant des zones d’ombre résistent à l’analyse.

Aujourd’hui, nous avons le devoir de parler de deux sommités qui ont honoré la littérature algérienne par des poésies et des œuvres romanesques dont on n’a pas encore découvert toute la beauté. Les deux, quoique de formations différentes, ont entamé leur carrière d’écrivain par l’ancêtre des genres, la poésie qui leur a ouvert la voie de la meilleure écriture et de la consécration.

Mohamed Dib a été aussi, à ses débuts, journaliste mais poète de talent. C’est après qu’il avait compris que sa vocation était celle de romancier. C’est pourquoi il s’est taillé une place honorable dans le monde et méritait largement le prix Nobel de littérature. On peut dire que Malek Haddad et Tahar Djaout sont, par rapport à lui, de la deuxième génération, même si le second pouvait être le fils du premier.

Djaout gênait beaucoup par ses talents d’écrivain, sa jeunesse le promettait pour des décennies de production prolifique et de grande qualité. Le jeune auteur donnait la preuve de sa parfaite maîtrise des genres littéraires ; sa plume ayant été reconnue comme acérée et vive. Chaque mot et expression chez Djaout est à sa place. On n’a qu’à relire ses chroniques du journal qu’il a lui-même fondé et qui a disparu au lendemain de sa mort.
Si on devait faire une comparaison avec les écrivains précédemment cités, il se rapprocherait beaucoup plus de Féraoun par la mort tragique. Tous les deux sont tombés sous des balles assassines, bien que celles-ci se ressemblent sans porter la même signature.

Jamais on aura fini de savourer les textes de Djaout. Ses poésies, romans, textes journalistes font de lui un mythe. Il arrive que l’on tue une sommité pour la faire taire, mais on oublie aussi qu’on l’immortalise en le supprimant et son nom continuera de briller comme ceux de tous les écrivains devenus, par leurs talents, universalistes. Esope, Sophocle, Eschyle, Ibn Khaldoun, Ibn Rochd ont été des sources de connaissance et ils le resteront pour des millénaires. On n’oubliera jamais la citation d’un philosophe européen de notre temps selon laquelle «les idées d’Ibn Khaldoun sont et seront éternelles».

A la manière de Picasso qui, enfant, donnait les signes d’une vocation certaine, Djaout a donné les preuves de ses capacités, dès son entrée dans le monde des lettres. Sa poésie qui respirait l’ardeur et l’intelligence d’une jeunesse épanouie, est rigoureuse dans sa forme et omnitemporelle par le contenu. L’expérience nous a montré que les meilleurs écrivains sont ceux qui ont commencé par la poésie, tout en rappelant que le poète Djaout fut doublé d’un mathématicien.

Voici ce qu’il disait à ses débuts en des termes clairs et dont le sens est à retenir : «Ecrire. Répondre à une conjuration. Enseigner son oracle. Et à l’horizon obturé ou l’Aliénateur fomente la castration égocentrique, exhiber le poème rempart / où le réfugié abrite ses dernières hardes / et abrite son dernier souffle / gros d’un enfantement subversif. Ecrire, tout dire. Dénoncer les faux miracles. Poésie vigilante. Langage revendiquant le pain et le feu. Et dans un monde où les gestes tendent à être mis en équation, se prouver à soi-même que l’on est un homme qui conserve toujours, au détriment des sourires mécanisés, la faculté de communiquer à ses semblables ses joies et ses appréhensions.» Ne sent-on pas là les paroles d’un vrai poète, de type moderniste, parlant avec l’esprit cartésien. Les phrases ou les vers sont constitués parfois d’un ou de deux monts. Là, la poésie et la prose se confondent. Malek Haddad qu’une mort naturelle n’a pas laissé arriver au bout de la trajectoire d’écrivain qu’il s’était tracée, peut-être resté un incompris. Il risque même de devenir un inconnu dans son propre pays sous le prétexte qu’on parle très peu de lui. Mais ses œuvres maîtresses sont là à nous hanter comme l’œil de Caïn, et on ne peut nier leur beauté incomparable. Lorsqu’on a fini de lire ses poésies, ou l’une de ses œuvres romanesques, on reste à vie marqué par ses ves ou sa prose poétique qui baigne dans les sonorités, les images métaphoriques, ses mots de tous les jours mais combinés dans des phrases courtes et porteuses de valeur sémantique inestimable. Chaque élément lexical reçoit un coup de jeune en acquérant de nouveaux signifiés. Il était l’artisan du verbe par excellence. Mouloud Mammeri disait de lui qu’il était un écrivain particulièrement doué.

Pour donner un avant-goût de son style merveilleux à ceux qui continuent de l’ignorer, malgré eux, nous rapportons ce bel extrait relevé au hasard dans «L’élève et la leçon» : «Il existe à quelques kilomètres de la ville, au pied d’une colline faussement en colère, un barrage. Le mouvement s’élève et défie les montagnes. En amont, le lac, d’un bleu pastel, s’étend jusqu’à ses gorges qu’il remplira peu à peu. En aval, une cascade s’écrase dans une gloire de diamant. L’eau inventa, par la grâce des hommes, la houille blanche. Les rochers sont morts, le ciment les a vaincus. Le silence lui-même est mort. Je n’ai jamais pu me promener au bord de l’eau sans qu’une barque ne se mette à voguer sur mon cœur romantique. Ici, rien de pareil. C’est un lac artificiel, c’est le regard de verre dans les yeux de faïence des aveugles. Rien ne proclame la gloire de la nature. Et si je ne savais pas que des ouvriers ont péri en construisant ce temps de l’utilité, ce chef-d’œuvre du génie humain me ferait horreur. Je n’ai pas envie de crier devant une locomotive. Je n’ai pas envie de pleurer, de sourire, je ne peux qu’applaudir. Applaudir sans être ému.»
Ces quelques lignes donnent à lire une sorte de nostalgie de la nature sauvage qui a bercé ses années de jeunesse et qu’il aurait voulu retrouver parce que, elle seule porte un cachet authentique des marques d’un passé, d’une identité, d’un paysage familier. La transformation n’est pas de son goût bien qu’elle ait été décidée dans l’intérêt collectif. Toujours est-il que, quel qu’ait été son regard, il a inventé un style, une poésie, une prose. Et comme Tahar Djaout, on ne peut nier son originalité dans l’écriture née d’un génie créateur.

 

par Boumediene A.

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