Gouraya (Béjaïa) : Moi, Zino, singe Magot

Il Gouraya (Béjaïa) : Moi, Zino, singe Magots’appelle Zino et doit être âgé d’une douzaine d’années. Ce n’est pas un garçon qui use ses fonds de culotte sur les bancs de l’école, mais un singe magot. Un macaque du Gouraya, la sainte montagne qui abrite la ville portuaire de Béjaîa. C’est sur ses flancs boisés qu’il vit, été comme hiver, avec toute sa famille et son groupe composé d’une quarantaine d’individus   

Si l’histoire de Zino est si singulière, c’est parce qu’il a vécu longtemps parmi les humains. Encore bébé, il avait été capturé par une bande de garnements qui ont pu tromper la vigilance des siens.

Le voilà arraché de force à sa famille et à son milieu naturel, contraint de quitter sa montagne pour vivre en ville comme les hommes, parmi les hommes. C’est grâce à une étude lancée en 2007 sur la population du singe magot du Gouraya par la primatologue Nelly Ménard  que l’on a eu à connaître l’existence de l’infortuné Zino.

Dans son étude, la scientifique française était secondée par deux ingénieurs algériens, Rabah Boutekrabt, ingénieur d’Etat en écologie-environnement, chef de secteur au parc national de Gouraya, et Tayeb Arab, ingénieur d’application, auxquels se sont joints deux étudiantes de l’Université Abderrahmane Mira de Béjaïa. C’est Rabah Boutekrabet qui nous raconte la suite de l’histoire de Zino. «Au cours d’une de nos sorties, on avait remarqué au sein de la troupe des Aiguades un individu qui portait une cordelette bleue synthétique imputrescible qui lui enserrait la taille. On ne voyait qu’un nœud qui pendait devant.

Le reste lui rentrait dans les chairs au fur et à mesure de sa croissance en lui provoquant une plaie purulente en permanence qui le condamnait à une mort lente et douloureuse. Il devait avoir 5 ans et cela faisait probablement 2 ans qu’il vivait avec», raconte Rabah. Après discussion avec le directeur et les vétérinaires du parc national de Chréa, une collaboration a été mise en place avec le parc de Gouraya pour la capture de Zino.

L’opération de capture effectuée avec succès, Zino a été mis en cage et transporté au parc de Chréa où il a été pris en charge par une équipe spécialisée. On a d’abord commencé par traiter la plaie devenue purulente avant de procéder à l’enlèvement de la ficelle. Moins d’un mois plus tard, notre  macaque a pu retrouver la chaleur des siens et le confort de sa forêt sous l’œil bienveillant des scientifiques.

L’histoire de Zino est emblématique du sort du magot, ce singe endémique de l’Afrique du Nord et dont il ne reste que quelques populations au Maroc et en Algérie. C’est un précieux patrimoine vivant, vous diront les scientifiques qui étudient cette espèce sur laquelle pèsent de plus en plus de menaces. L’étude menée par la primatologue Nelly Ménard a concerné quatre groupes de singes vivant dans le périmètre du parc national du Gouraya, représentant près de 180 individus. Chez le magot, chaque groupe a son propre territoire mais ces territoires, très souvent, se chevauchent.

Les observations faites par les scientifiques révèlent que les macaques sont une population matrimoniale. C’est la femelle la plus âgée et la plus expérimentée qui mène le groupe lors de ses déplacements en quête de nourriture, même s’il n’y a pas vraiment de hiérarchie bien établie. Les mâles, eux, s’ils assurent la sécurité du groupe, il leur arrive fréquemment de migrer vers d’autres troupes avoisinantes.

Un instinct maternel très fort

L’instinct maternel est très fort chez le magot. La maman veille sur son bébé et ne laisse aucun mâle l’approcher qu’après une semaine. Le mâle pourra ensuite jouer les baby-sitters pour permettre à la femelle d’aller se nourrir ou se dégourdir les jambes. Ce faisant, ce rapprochement lui permettra d’avoir une place de choix auprès de la belle durant la prochaine période de reproduction quand elle deviendra de nouveau réceptive.

Ce sens de la famille est également partagé par les frères, les sœurs et les tantes du bébé qui veillent sur lui. En hiver, le groupe dort en paquet compact tout en haut d’un grand arbre, un pin d’Alep ou un eucalyptus inaccessible à d’éventuels prédateurs. Le noyau est formé par la mère et son bébé, viennent ensuite les autres membres, formant un cocon protecteur autour d’eux.

Quand ils sont bébés, les magots sont capturés pour être vendus comme animaux de compagnie ou d’exhibition à des fins commerciales. En été, des photographes ambulants sillonnent les plages avec un petit singe sur les épaules. Les estivants raffolent de ce genre de photo exotique. «Nous avons eu des informations qu’il a traversé la mer pour se retrouver en France et en Italie», dit Rabah. Assommés avec des sédatifs, les bébés singes sont cachés dans des boîtes percées pour leur permettre de respirer. Petits, ce sont d’adorables petites peluches vivantes dont les facéties ne lassent jamais. On les habille et nourrit comme des bébés d’hommes.

On leur fait prendre des bains avec des shampooings et on les parfume. Jusqu’au jour où ils deviennent trop grands, encombrants, salissants, quelquefois même violents. Alors, on s’en débarrasse au plus vite en les relâchant dans la nature. Une nature dans laquelle ils ne sont plus en mesure de trouver une place. «Leur chance de réintégrer un groupe est vraiment très mince. Ils ont côtoyé trop longtemps les hommes et perdu leur caractère sauvage et en particulier leur signature olfactive, ce qui fait d’eux des étrangers au groupe», dit Rabah.

Des singes nourris comme les hommes

Le singe magot est omnivore. Il broute de l’herbe comme un mouton, apprécie les boutons floraux, l’écorce des arbres, les branches tendres des arbrisseaux, les fruits sauvages comme ceux de l’arbousier, les câpres, les glands de chêne, les insectes, les papillons, les petites rongeurs, les oisillons et tout ce qui lui tombe sous la main. Seulement, s’il apprécie tout ce que la nature lui offre, il raffole encore plus de ce que «l’homo touristicus», cette espèce qui envahit ses espaces à la belle saison lui donne. «Une étude a récemment prouvé que 14 à 35% de sa nourriture est assurée par les touristes», dit Rabah.

Les conséquences de ce nourrissage sont multiples. Le régime alimentaire naturel qui leur permet d’être immunisés est perturbé et cela les expose aux maladies spécifiques à l’homme. Ils deviennent ainsi des vecteurs de transmission de maladies du singe vers l’homme et vice versa. «Il est important que l’animal suive un régime naturel qui contient beaucoup de plantes médicinales.

Il reste en bonne santé et il est naturellement immunisé contre les maladies», dit Rabah qui se désole de voir qu’aujourd’hui certains individus sont devenus obèses à force de manger du pain et des biscuits. Cela a des répercussions négatives sur sa santé. «Au lieu de fuir à l’approche des humains, c’est le contraire qui se passe, le singe s’approche pour quémander de la nourriture, ce qui facilite la tâche aux braconniers».

Il se passe aussi que des groupes tentent de se rapprocher des humains. «Ces derniers temps, ils fréquentent de plus en plus les milieux urbains», dit Rabah. Il y a de cela quelques années, le parc avait enregistré, en quelques jours, la mort de 13 individus du groupe des Oliviers qui fréquente la Brise de Mer, un site naturel très prisé par les visiteurs de Béjaïa. Excédé par leurs visites qui effrayaient ses clients, le propriétaire d’un restaurant les avait intoxiqués avec de la nourriture dans laquelle il avait injecté du poison. «Nous en avions acquis la certitude, mais nous n’avions pas de preuves matérielles», dit encore Rabah.

Taux de disparition inquiétant

Cette proximité entre les singes et les hommes ne se passe pas toujours en bons termes. Incursions bruyantes et intempestives, tuiles cassées, vergers et cultures ravagés, les désagréments causés par les singes aux riverains du parc sont multiples. «Ils nous ont saisis à plusieurs reprises par écrit pour se plaindre. Débrouillez-vous avec vos singes, on en a assez ! nous disent-ils. Certains croient que c’est nous, les responsables du parc, qui les avons introduits ici». Ils ignorent sans doute que ces singes vivent sur cette montagne depuis beaucoup plus longtemps qu’eux.

Le taux de disparition, très élevé, inquiète particulièrement les scientifiques. Accidents de la route, chutes, électrocutions, braconnage, empoisonnement, plus de la moitié des bébés n’atteindront pas l’âge de deux ans. «Nous avons enregistré la disparition jusqu’à 90% des individus immatures en une année», dit Rabah. Pour cette espèce qui n’a qu’une seule portée par an, plus de la moitié des bébés n’atteindront pas l’âge adulte.

On oublie souvent que ce sont des animaux sauvages qui peuvent avoir des réactions imprévisibles, comme l’illustre tristement cette histoire aussi tragique que réelle qui a eu pour théâtre les gorges de Kherrata il y a quelques années. Roulant à bord d’une voiture sur la vieille route touristique, un couple accompagné de leur bébé de quelques mois s’est arrêté pour prendre une photo.

La femme pose son bébé bien au chaud dans son landau sur le parapet de pierre qui sépare la route du précipice. C’est là que se tiennent habituellement les singes dans l’attente des touristes de passage qui leur lancent des quignons de pain ou des friandises. Muni d’un appareil photo, l’homme, médecin de son état, attend qu’un singe s’approche pour immortaliser l’événement.

Attiré par la promesse d’un repas, voilà justement un mâle qui s’approche au plus près. Objectif pointé sur la scène, le mari s’avance tout doucement pour ne pas effrayer le singe. Au moment où il appuie sur le déclencheur, le flash automatique se déclenche et une lumière aveuglante en sort. Surpris, le singe a un mouvement de recul. Dans son mouvement de panique, il heurte le landau du bébé qui balance par-dessus le parapet pour chuter dans le vide. Cris d’horreur des parents. Le père plonge tête la première pour essayer de rattraper son bébé.

En vain. Devant les yeux révulsés d’horreur de la maman, le père et son bébé finissent leur chute au fond du ravin profond d’une centaine de mètres. Il faudra des heures aux pompiers pour remonter leurs cadavres. Après une présence vieille de plusieurs millions d’années, le singe magot risque de disparaître, victime des hommes qui lui disputent son territoire quand ils ne changent pas profondément sa nature. Pourtant, depuis la disparition du tigre et du lion des forêts algériennes et marocaines, le magot n’a plus de prédateurs. A part, bien sûr, le plus grand d’entre eux : l’homme.
 
El Watan