Histoire

Vieilles cités de Kabylie (1ère partie)

La Dépêche de Kabylie 31/10/2007 Histoire

Il n’y a pas, comme on a tendance à le croire, uniquement des villages en Kabylie : le pays des montagnes possède aussi des cités, de très vieilles cités…
On croit que de toutes les communautés berbérophones, seuls les Mozabites ont développé une société strictement urbaine. La Kabylie est réputée être un pays de montagne et comme toute montagne, elle ne peut connaître qu’un type d’agglomération : l’habitat rural, qui se répartit en maisons isolées ou hameaux ( tikharubin ) et en villages de taille plus ou moins importante (tudrin).

 

Certains villages sont même des bourgs ( on les appelait aussi, au temps de la colonisation : centres urbains, dénomination qui est restée ), avec de nombreux commerçants et artisans, qui exercent des activités multiples, avec aussi des structures administratives, des hôpitaux, des bureaux de postes, des agences bancaires… Des petites villes, en sorte, mais qui ne reçoivent pas le nom de ‘’ ville ’’, parce que ces bourgs se trouvent en milieu rural !

Le village kabyle
Sans nous étendre sur le village kabyle ( beaucoup de choses ont été écrites à son propos ), signalons que ces villages sont très importants et qu’ils peuvent, tout comme les villes moyennes, contenir plusieurs milliers de personnes. Les plus petits, eux, contiennent généralement au moins cinq cents habitants, ce qui est loin de correspondre au hameau européen qui, lui, peut ne comporter que trois à cinq maisons, c'est-à-dire à peine une dizaine de personnes !

Pour des raisons de sécurité, les villages kabyles sont généralement haut perchés, sur des crêtes et des pitons séparant les vallées : c’est pour se protéger des nombreux ennemis qui, de tout temps, ont essayé d’investir la montagne. Cette stratégie s’est révélée payante au moment de la conquête française : l’armée coloniale mettra plusieurs années avant de conquérir la Kabylie et tout au long de sa présence, elle ne cessera d’être importunée ! Déjà, au temps des Turcs, plusieurs villages, en plaine, ont été transférés en haute montagne, pour éviter de payer l’impôt imposé.

Les villages sont, soit de forme arrondie, soit de forme allongée, pour pouvoir, en cas de siège, les protéger. Le système de défense était si efficace que très peu de villages étaient entourés de murailles.

La maison traditionnelle kabyle a la réputation d’être solide : elle est, en effet, en pierres et elle dispose de solides fondations et de murs épais ( aghrab ). La structure est serrée, comme dans La Casbah, de sorte que le village, vu de loin donne l’impression de ne former qu’une seule maison ! La maison kabyle est connue pour sa toiture de tuiles rouges, comme c’est le cas dans les autres pays méditerranéens, mais contrairement aux maisons méditerranéennes, elle ne comportent pas d’étage.

Toujours comme dans La Casbah, le village kabyle est parcouru d’un réseau d’impasses et de ruelles étroites, certaines étant même taillées dans le roc et couvertes. Pour des raisons de sécurité,le village n’ouvre sur l’extérieur que par deux ou trois rues, tout étranger qui y pénètre étant immédiatement repéré.

Si aujourd’hui, le village est juste une agglomération, il était, il y a un siècle, une unité administrative et politique qui jouissait d’une autonomie telle qu’on a parlé, à propos de cette organisation de ‘’républiques villageoises’’. Une assemblée (tajmaat) l’administrait : elle était formée de tous les citoyens mâles pubères, elle faisait respecter les lois édictées par les anciens, abrogeait celles qui ne convenaient pas et en édictait, en fonction des besoins, de nouvelles. C’est encore tajmaat qui décidait du travail communautaire gratuit et obligatoire ( tiwizi ), qui levait l’impôt, déclarait la guerre et administrait les biens de mainmorte ( awqafs ou habous ).

La djemaa élisait un chef de l’exécutif qui présidait l’assemblée et faisait appliquer ses décisions : c’est, selon les régions, lamin, amghar n taddart, amuqran, etc. Le chef ou président de l’assemblée était assisté d’un adjoint, appelé tamen ou oukil. Par souci de démocratie et de pluralisme, on le choisissait généralement dans le parti ( çoff ) hostile à celui du chef. C’était un moyen de contrôler les agissements de lamin et de dénoncer tout abus d’autorité et tout dépassement.

Ces dernières années, le système de la djemaa, mis en veilleuse, semble avoir retrouvé du dynamisme : partout en Kabylie, les assemblées se reforment, notamment pour décider des travaux communautaires. Des cotisations périodiques sont faites, y compris par les citoyens expatriés. L’argent sert à financer les travaux d’utilité publique, à organiser les fêtes communautaires ( timecrad’ ), à réaliser les adductions d’eau potable, à nettoyer les rues, etc. Des caisses se retrouvent même dans l’émigration kabyle et servent notamment à rapatrier les émigrés morts.

Et les villes ?
Si l’existence du village en Kabylie est attestée, et depuis longtemps, celle de la ville, est mise en doute. Il n’y a toutefois pas de ville dans la tradition kabyle : les villes actuelles datant de la colonisation… On veut citer comme preuve l’absence, en langue kabyle, d’un mot pour la ville, le terme utilisé actuellement étant d’origine arabe : tamdint.

Le terme berbère désignant la ville relève d’une racine ( GH R M ). Il est encore attesté dans plusieurs dialectes, avec des formes assez proches, à la fois dans le sens de ‘ ’ville ’’ mais aussi ‘’ village ’’.
Ainsi, en touareg, on a : aghrem, pl. igherman "ville, bourg, village" taghremt, pl. tighermâtîn " petit village, petit château ".
Dans le dialecte du Djebel Nefousa ( Adrar Infusen ), en Libye : aghrem, pl. igherman " ville ".
En mozabite : aghrem, pl. igherman " cité, ville, ville entourée de remparts, village ".
En tamazight, dialecte du Maroc central : ighrem, pl. igherman " village, village fortifié, magasin à grain " tighremt, pl. tighermin " maison fortifiée ". En tachelhit ( chleuh ) : tighremt, pl. tighermin " maison fortifiée, maison pourvue de tours ".
Le mot se retrouve même en zénagi, dialecte berbère de Maurétanie, aujourd’hui en voie de disparition : irmi " village, agglomération sédentaire ".
Ce mot, d’assez large extension donc, serait absent du kabyle. Rien de plus faux : si le mot est, en effet absent de la langue actuelle, il est encore attesté dans la toponymie kabyle, notamment en Petite Kabylie, où des villages et hameaux portent le nom de Tighramt, Ighram, le plus important étant Ighram, sur la rive gauche de la Soummam, non loin d’Akbou.

La toponymie, comme on le sait, garde ce que la langue, évoluant, perd ou transforme. Le nom de la ville a donc existé en kabyle, tout comme les villes qu’il désigne !
Si les villages se trouvent surtout sur les hauteurs –pour les raisons de défense que nous avons évoquées- les villes se trouvent surtout en plaine ou alors non loin de la mer.

On a écrit que les vieilles cités kabyles ont toutes été créées par les envahisseurs : Phéniciens, Romains, Arabes, Turcs…, peuples ‘’ civilisateurs ’’, au sens propre de ‘’ créateur de cités ’’. Si cette assertion est vraie pour un grand nombre de villes, elle ne l’est que partiellement, puisque souvent, la ville a été précédée par une agglomération berbère, ainsi que l’atteste la toponymie. Les historiens disent ‘’ village berbère ’’ mais en fait, personne ne connaît la forme ni l’extension qu’avaient ces agglomérations.
Au Moyen Age –période sur laquelle nous sommes mieux renseignés, grâce au témoignage des auteurs musulmans- les princes berbères ont été eux-mêmes des bâtisseurs de villes, et la Kabylie peut s’enorgueillir de posséder de belles et riches cités, telles Béjaïa ou Tiklalt.

Dans cette série, nous ne reparlerons pas des cités antiques dont nous avons déjà traité dans la série précédentes : Tigzirt, Dellys, Djamaa Saharidj… mais des cités médiévales et des temps modernes, telles Béjaia, Bouira, Tizi Ouzou, etc.

( A suivre )  

par S. Aït Larba

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