Chroniques tizi-ouziennes 1844-1914 de J. De Crescenzo

 Une lecture informative

La Nouvelle République 17/10/2007

L’expérience nous a apporté la preuve que plus on lit, mieux on est éclairé sur des péripéties de notre glorieux passé, des événements restés inexpliqués, les similitudes frappantes dans les stratégies des colonisateurs qui se sont succédé au fil des siècles.

Le livre de Jean De Crescenzo est inondé de connotations coloniales, de tristes souvenirs ; cependant, c’est une somme de références historiques portant des marques d’un temps, d’une ère qui a balayé tout ce qui fait de l’autochtone authentique un homme à part entière pour laisser au conquérant étranger toute la liberté d’exploiter à son profit exclusif richesses naturelles et personnes. Pour quelqu’un qui n’a pas vécu la colonisation, c’est le choc, le dépaysement au sens le plus bas. Le livre retrace une période cruciale, celle de 1844-1914, au cours de laquelle, l’Algérie a connu une colonisation de peuplement, couronnement d’une conquête militaire suivie d’une administration installée pour gérer les affaires, conformément à toute politique de domination coloniale au profit de la métropole qui décidait de tout : de la mise en valeur des terres au profit des seuls colons et de leur mère patrie, de l’enseignement affublé du qualificatif «indigène», indicateur d’infériorité, d’une organisation de la société qui privilégie les colons, mosaïque d’individus venant de tous les pays d’Europe. La plupart étaient des chômeurs de longue durée, des miséreux venus chercher fortune. L’historien Ageron parle de pauvres hères arrivant d’Espagne, d’Italie, de Russie.

Pour les Algériens, c’étaient l’exclusion, l’expropriation, la disparition des zaouias, l’infériorisation ; bref, c’est l’oppression dans tous les sens du terme et que ne relate nullement Jean De Crescenzo. Rares sont les noms d’Algériens qui ont été cités.

Tizi-Ouzou, ville coloniale
Pour l’occupant étranger, la ville n’existait pas à son arrivée sur les lieux. La cité urbaine n’a commencé à prendre forme qu’avec l’implantation coloniale. Comment appelle-t-on ce type d’occupation qui exclut les autochtones, les ignorant même dans leur existence ? On ne peut qu’être outré qu’en Algérie, des listes de maires réunis, d’instituteurs, de décorés ou de lauréats, ne comportent que des Jean, Marie, Robert, Claude…

Les illustrations en disent long sur la vocation des chroniques : rappeler l’œuvre de la France coloniale, commémorer les événements qui ont marqué la guerre d’occupation en saluant le sacrifice de ceux qui sont inscrits sur la plaque du monument aux morts, retracer l’histoire de Fort National, actuelle Larbaâ Nath Irathen, ville fermée avec ses remparts et ses portes, faire revivre le déblocus de 1871 et 1872, au lendemain de la défaite contre la Prusse, obligeant la France à céder la Lorraine et l’Alsace pour reprendre pied en Algérie où des mouvements remettaient en question l’occupation.

Toute l’armée française mise à rude épreuve contre la Prusse avait été envoyée en Algérie pour poursuivre l’œuvre d’occupation par le combat : exactions arbitraires, déportations en Nouvelle Calédonie, incendies de villages. Larbaâ Nath Irathen a été construite à l’emplacement d’un village rasé. Tous ces faits graves n’ont pas été évoqués dans le livre.

Tizi-Ouzou, Palestro (actuelle Lakhdaria), Fort National (présentement Larbaâ Nath Irathen), ne sont montrées que pour exprimer le triomphe de l’armée d’occupation. Ce qui frappe en premier lieu dans des illustrations, c’est la misère des nôtres.

Ici, ce sont les gourbis, maisons en terre; là, ce sont des maisons modernes servant à abriter administration et population européenne. Et que de photos donnant à voir des monuments, des bâtiments qui suscitent la provocation, à l’image de cet extrait choisi : «Les colons de Tizi-Ouzou se répandent dans le village indigène et l’incendient, malgré les exhortations de certains officiers, qui leur conseillaient de récupérer les charpentes, pour reconstituer leur propre maison».

Implantation des municipalités
C’est une œuvre de longue haleine, une trentaine de mandats de maire ont défilé pendant un siècle (1868-1962) et que de noms français ! 1868-1872, André Boyer, 1952-1962, Raymond Valensot. Une longue liste qui ne présenterait aucun intérêt si on l’étalait mais qui est un indicateur des objectifs de la colonisation. Il arrivait qu’un caïd ou qu’un chef de bureau arabe fût désigné ça et là, lorsqu’il était impossible de placer un Européen. On dit Européen, sous le prétexte que les colons sont venus d’Espagne, d’Italie et de partout ailleurs en Europe.

A tous les nouveaux arrivants, on a accordé toutes les facilités pour s’installer à Tizi-Ouzou. Des lots de terrain leur furent distribués pour la construction individuelle. Une longue liste a été jointe au livre pour servir de pièce à conviction. On y retrouve par exemple, Vemy Joseph, ancien militaire, est arrivé en Algérie en 1860, marié, deux enfants, il obtient le 30 avril 1879, le lot de terrain n° 29.
Et le processus d’extension urbaine se poursuit : Dellys, Camp du Maréchal, Tadmaït, Abbo, actuelle Sidi Daoud sont bâties pour être occupées par les colons. Et que d’autres villes !
Pour donner une ambiance de vie, on a aidé à la création de journaux d’écoles, pas loin des fermes de colons. Une loge de Franc maçonnerie avait même été ouverte à Tizi-Ouzou pour répondre aux désirs de tous : colons, juges de paix, gardes champêtres, instituteurs, entrepreneurs, restaurateurs.
D’autres projets ont vu le jour dans la perspective d’enracinement de la colonisation ; sinon, il n’y aurait jamais eu de routes, de chemins de fer, de ports d’adduction d’eau, de casernes pour les beaux yeux des nôtres.

Phase déterminante de développement
Désormais, rien ne pouvait obstruer la marche en avant et l’idée d’une longue colonisation avait pris forme. Ce qui justifie les efforts consentis pour le développement des voies de communication par chemins de fer, terre, mer et la construction des écoles normales, cours complémentaires, lycées.
Des journaux, comme «Le Petit Kabyle», sont largement diffusés pour mieux actualiser les colons. Jusqu’en 1914, on n’a pas entendu parler de «L’Echo d’Alger», du «Journal d’Alger» ou de «La dépêche» à coloration coloniale. Bien qu’il soit porteur d’images fortes de la nuit coloniale, le livre de Jean De Crescenzo reste un document historique à consulter utilement dans le cadre d’un travail de recherche ou d’une lecture informative.

Jean De Crescenzo,
Chroniques Tizi-Ouziennes, ED Alpha, Alger 2007, 496 pages

 

par Boumédiene A.

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