Pages d’histoire (du 16e au 19e siècle)

 Alger par ses eaux de Moulay Belhamissi

LA NOUVELLE République 02/06/2007

Si Alger a été blanche, c’est parce que l’Algérie comme tous les Méditerranéens a toujours eu la passion du blanc. Les murs, badigeonnés de blanc, rappellent les maisons des vieux quartiers marocains, tunisiens, grecs , siciliens et italiens. De plus, à la faveur d’une eau abondante en sous-sol, la verdure, dans toute sa luxuriance et l’immense diversité de ses nuances, a apporté généreusement au décor une note supplémentaire de vie.

L’eau d’Alger : un atout capital et une longue histoire
Les photos d’Alger ou reproductions de tableaux donnent à lire tout ce qu’on peut désirer dans une ville : charme, calme, fraîcheur, pureté, volupté. C’est le cas de cette reproduction de toile réalisée par un dessinateur de talent qui a choisi d’immortaliser une fontaine publique du XVIIe siècle, située sur un chemin escarpé, près de l’emplacement choisi plus tard pour la construction du Musée national. On voit là une façon de reconstituer l’histoire d’Alger par ses fontaines célèbres, à l’exemple de celle du Champ-de- manœuvre d’il y a quelques siècles et que l’on a du plaisir à contempler par le bouquet d’arbres qui lui a servi d’abri.

Alger regorgeait d’eau à des époques déterminées. L’appellation «Hydra» est historique et doit remonter à l’occupation byzantine.Si on l’abaptisée «Hydra», d’un toponyme d’origine grecque, c’est parce que ce flanc de montagne de la région d’Alger était riche en nappes phréatiques.
Le relief en pente, choisi par les gouvernants qui se sont succédés au fil des siècles ou des millénaires pour des raisons statégiques ,est favorable à la retenue d’eau de pluie dans des nappes souterraines et offre des conditions de vie qu’on ne pouvait trouver nulle part ailleurs. Ce qui a été à l’origine de l’expansion et de la prospérité urbaines.

En sa qualité d’historien, Belhamissi a jugé utile de citer ces propos du général Berthezène (dix-huit mois à Alger, Montpellier, 1834) devenu écrivain inspiré après sa participation active à la conquête : « Dans aucun pays, dit-il, les eaux ne sont recueillies avec autant de soins que dans ces contrées… Sur toutes les routes, on trouve des réservoirs pour les bestiaux et des fontaines pour les hommes aux environs d’Alger, il en est plusieurs décorées de colonnes en marbre blanc qui seraient belles à Paris même».

L’auteur a dû se documenter au mieux pour faire avoir aux lecteurs des informations précises sur l’alimentation en eau potable d’Alger au moyen de canalisations, aqueducs, fontaines publiques, puits. Des tuyaux convergeant vers Alger, dont le nombre avait dépassé les deux cents, desservaient sans discontinuer la capitale. Il ne faut pas oublier de parler de l’aqueduc du Télemly, datant de 1550 et construit par Hassan Ibn Khayr Eddine. Long de 3 800 m, il reliait Mustapha à la rue Porte-Neuve (Casbah).
Parmi les autres aqueducs on a construit encore, en 1573, celui de Birtraria, sous les ordres du pacha Arab Ahmed. Puis ce fut l’aqueduc du Hamma, achevé en 1611, et l’aqueduc Aïn Ezzabudja (XVIIIe siècle). Aussi, en 1830, les nouveaux occupants firent la découverte de quatre citernes de 70 m3 chacune et des vestiges d’un aqueduc ancien.

Toutes ces eaux potables ne faisaient que renforcer les quantités de ce liquide précieux dont disposaient les habitants pour la consommation au quotidien par des citernes individuelles alimentées à partir des eaux de pluie. Ce qui explique pourquoi chaque famille faisait l’effort de maintenir sa terrasse dans un état de propreté irréprochable. On entendait partout le bruit de la poulie faisant descendre ou monter une «guerba» (peau de chèvre). Les sources, évocatrices de bien-être et de nature exubérante Alger, ville montant en étages de la mer à Fort l’Empereur (toponyme colonial à fortes connotations), en passant par Bab Edjdid, est chargée d’histoire. Moulay Belhamiss, qui semble avoir travaillé à la manière d’Ibn Khaldoun pour être sûr de ne laisser aucune lacune, nous surprend par les résultats de ses investigations tant les endroits cités, fascinants par la végétation abondante et l’air pur font partie aujourd’hui des lieux les plus urbanisés.

Le choix d’un endroit pour la construction, le jardinage, ou quelque infrastructure d’utilité publique, est déterminé par la présence des sources capables de fournir en quantité suffisante l’eau, capitale pour la vie et le développement.
Les sources citées avaient acquis une renommée et avaient fait l’objet d’aménagements nécessaires. Ce fut le cas de la source naturelle, qui alimentait sans cesse l’Amirauté, construite en 1765 par Dey Ali Pacha. Elle n’était pas loin de l’endroit où les Espagnols avaient construit leur Pénon (1510). Il en fut de même de la fontaine installée dans la cour intérieure de la Grande Mosquée d’Alger.

La fontaine du Hamma, sur la route conduisant à Kouba, était à l’endroit où s’est créé le jardin d’Essai. Cette fontaine, construite par Dey Baba Ali vers 1773, avait recréé la vie. Son eau limpide et fraîche attirait pendant le Ramadhan : femmes et enfants y venaient remplir leurs gargoulettes.
La fontaine de la place Bab Azzoun doit remonter à loin dans le temps. Elle se situerait près du marché qui surplombe la rue. Belhamissi cite un voyage de Shaw qui parle de l’Oued Bab Azzoun près d’Aïnar Rbot.
Sur les hauteurs, à la faveur d’un relief accidenté, d’autres ont jailli çà et là au profit des croyants qui n’arrêtaient pas de remercier Dieu de leur avoir procuré cette denrée sans laquelle il n’y a pas de vie. Parmi celles qui sont éloignées du centre d’Alger, Tixeraïne a retenu l’attention de tous pour sa fontaine particulière, laquelle a bénéficié d’une édification par Hassan Pacha.

Etant donné les conditions pluviométriques favorables et un système hydraulique performant, Bouzaréah occupe une place privilégiée. Son massif montagneux comporte en lui-même un château d’eau naturel où prennent leur source trois oueds : oued Al Maghasal, Oued Zhur, Oued Skhakhen relayé par Oued Al Saâd qui devait se situer au Beau Fraisier, érigé en barrage de retenue d’eau.

Sources et fontaines publiques d’Alger dans les textes littéraires, parfois de haute tenue
Des touristes de passage à Alger ou des espions à la manière de Cervantes, avant ou pendant la colonisation, ont usé de tous leurs talents pour réaliser des peintures admirables. Certains d’entre eux maniaient aussi bien la plume que le pinceau et le crayon.

Moulay nous en a rapporté quelques passages sensationnels. Nous ne parlerons pas des auteurs que nous avons eu l’occasion de citer comme Fromentin, Th. Gauthier, Guy de Maupassant. Ils ne rentrent d’ailleurs pas dans le thème. Mis à part le général Berthezène qui s’est découvert le don d’écrire après avoir servi dans l’armée coloniale, nous vous rapportons des noms pas très connus, comme les fontaines miraculeuses par leur eau capable de guérir d’un grand nombre de maladies. Belhamissi a cité la «Mosquée Ali Az Zawawi», située hors de Bab Azzûn, du côté du marché aux moutons, qui se trouvait entre les ex-rues d’Isly et Rovigo. Cet édifice du culte renfermait une source abondante dont les eaux passaient pour miraculeuses : guérison de la fièvre périodique, conservation de la fidélité conjugale, fécondité des hommes stériles.

A l’entrée de la rue (ex-d’Isly), auprès du marabout Si Zawawi, coulait une source regardée comme miraculeuse et qui était très fréquentée des femmes les lundis. Mohamed al Abdari, de passage à Alger en 1289, semble avoir employé des propos considérés comme vrais de nos jours : «Alger, assise au bord de la mer, sur le penchant d’une montagne, jouit de tous les avantages qui résultent de cette position exceptionnelle : elle a pour elle les ressources du Golfe et de la plaine».

Quant à Dan, «Histoire de la Barbarie», il a su faire, en 1632, une description assez dense et précise pour intéresser tous les lecteurs. En voici un extrait rapporté par Belhamissi : «Les collines et les vallées, dit-il, sont remplies de maisons de campagne et de jardins où les plus riches des habitants de la ville se retirent pendant l’été. Les maisons sont blanches et couvertes par des arbres fruitiers et autres, ce qui fait un fort joli effet lorsqu’on les voit de la mer. Leurs jardins produisent une grande quantité de melons, de fruits et d’herbages et sont très arrosés par les sources et les ruisseaux qui abondent dans ce quartier».

Miguel de Cervantes a écrit des ouvrages pleins d’ironie et d’allusions dans lesquels il a relaté son voyage à Alger. Dans son livre «El Trato de Argel», s’adresse à Aurélio en ces termes :« Madame ! Je ne puis m’arrêter davantage, je vais sans tarder à la fontaine». Ayant vécu de 1575 à 1580 à Alger, Cervantes fut vendu à Mami Dali.

Voilà ce que dit un autre étranger de son séjour forcé à Alger de 1642 à 1643. Il a été, d’après le texte, forcé à porter l’eau pour la vendre ou l’offrir à boire à la criée à travers les rues d’Alger de l’époque : «Mon maître m’ordonna de porter l’eau des fontaines publiques par la ville chez les particuliers et en vendre tant que je lui apportasse chaque soir vingt aspres. Le lendemain, on ne manquait pas de me donner deux grandes cruches d’airain qu’à peine pouvais-je porter vides, mais la crainte donne des forces et ailes à celui qui court. Je criais comme les autres, à gorge déployée, le long des rues : « Ab-al mâ !» A. L. Breugnot (Images d’Alger) donne l’impression d’avoir bien observé, de s’être bien infiltré au sein de la population d’Alger ou d’avoir su apprécier les traditions et mœurs algériennes de l’époque. Son texte est là-dessus très éloquent et beau à retenir : «Heure de grande chaleur ! Sur place, des clochettes invisibles carillonnent comme un offertoire au soleil. Le tintement est partout : grêle, limpide, pressé.

Mais pourquoi offrir de l’eau quand il y a les fontaines et les cafés ? Ont-ils juré, ces hommes (les guerrabs), d’être les apaiseurs de soif ? Ont-ils fait vœu de mettre de la fraîcheur dans toutes les gorges, sur toutes les lèvres sèches, sur toutes les langues spongieuses ? Est-ce un apostolat? Sont-ils les prêtres de l’eau ? Non! Ils viennent du pays où vendre de l’eau est un métier qui nourrit un homme… Qui veut boire boit ! Qui veut payer paie !»

Alger par ses eaux

«,Molay Belhamissi , édité avec le concours du Fonds national pour la promotion et le développement des arts et des lettres, 156 pages.  

par Boumediene A.

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