LA GUERRE D’ALGÉRIE, AUTREMENT


MOULOUD FERAOUN (1913-1962)

Mouloud Feraoun, l'un des écrivains algériens d'expression française les plus connus dans son pays et dans le monde, est né en 1913 dans le village de Tiizi Hibel. C'est l'école, puis l'Ecole normale, qui lui permettent d'échapper à sa condition : celle d'un paysan pauvre, attaché à sa terre, la terre aride des montagnes de Haute Kabylie.

Devenu instituteur dans des villages de Kabylie, puis à Fort National, il est pris entre son travail d'éducateur, toujours en quête de méthodes pédagogiques vivantes pour ses élèves auxquels il se consacre sans compter, son statut de notable auquel chacun fait appel, son rôle de lien entre deux communautés qui se méconnaissent et s'ignorent ; sollicité par tous, il est, quand la guerre éclate, soupçonné tant par l'administration française que par le FLN de pencher pour le bord ennemi.


Mouloud FeraounPourtant, il trouve le temps et l'énergie d'écrire : romans, correspondance, articles, plus tard son journal. Car Emmanuel Roblès, son condisciple à l'Ecole normale, qu'il retrouve en 1950, le fait entrer aux Editions du Seuil où il dirige la collection "Méditerranée". Il y publie l'ensemble de son oeuvre.

Roblès l'encourage à rédiger les observations dont il lui fait part lors de leurs rencontres, dans un journal. Ce que Feraoun entreprend en novembre 1955, exactement un an après le début de l'insurrection. Il ne s'agit pas d'un journal intime. Feraoun rapporte des faits, tels qu'il en est le témoin, tels qu'ils lui sont relatés, avec toutes les versions dont il a connaissance au fur et à mesure, et le souci quasi obsessionnel de relater tout ce qui se passe, toutes les réactions, tous les échos dans les journaux, à la radio. Il joint des coupures de presse, des tracts, des lettres de menaces. Il abandonnera plusieurs fois la rédaction de son journal : des jours, des semaines, des mois, car, note-t-il souvent « A quoi bon ? ». Il rapporte les horreurs commises par l'armée française : massacres, exécutions sommaires, destructions, tortures, viols, ratissages des villages, et dénonce tout autant les exactions dont sont responsables les rebelles. Mais aussi il constate l'aveuglement et l'incompréhension des Français : « Les Français sont restés dédaigneusement à l'écart. (Ils) sont restés étrangers. Ils croyaient que l'Algérie c'étaient eux. Maintenant nous leur disons : non messieurs, l'Algérie c'est nous. Vous êtes les étrangers sur nos terres ». Les Français ne connaissaient pas et ne souhaitaient pas connaître le peuple qu'ils exploitaient. Pour eux, un indigène est « un personnage plus ou moins sale, plus ou moins loqueteux, plus ou moins antipathique ». Désormais il est trop tard pour que les Français se contentent de reconnaître leurs erreurs alors que les Algériens réclament des comptes, c'est-àdire autre chose que l'aveu de la culpabilité : « Les comptes, c'est la reconnaissance de notre droit à vivre, de notre droit à l'instruction et au progrès, de notre droit à être libres ». Il rédige ce journal sur des cahiers d'écolier qu'il cache au milieu des cahiers d'élèves. Il en confie certains à Emmanuel Roblès, qui les cache dans son jardin.

Roblès et lui se rencontrent très souvent et parlent beaucoup. Ils ne partagent pas le même point de vue. Un temps, Roblès croit encore possible une cohabitation des communautés au sein d'une Algérie dotée d'un statut particulier. La Fédération des libéraux, dont il est membre, organise en 1956 une réunion au cours de laquelle Camus lance un appel à la trêve civile. Feraoun écrit dans son journal : « Ils (Roblès et Camus) ont tort de parler puisqu'ils ne sauraient aller au fond de leur pensée. Car enfin ce pays s'appelle l'Algérie et ses habitants les Algériens ? Etes-vous Algériens, mes amis ? Votre place est à côté de ceux qui luttent ». En mars 1956, de passage à Alger, il passe la nuit à la maison : « Roblès est à peu de chose près, dans le même état que moi. Nous ne nous sommes jamais sentis aussi près l'un de l'autre et nous étions au même point malheureux et las ». Fin 1956 : « Dans cette faillite de la camaraderie et de l'amitié, la sienne m'est restée fraternelle et entière. Mais Roblès n'est pas seulement un ami ou un Français. Je ne lui donne aucune patrie car il est de n'importe où, c'est à dire exactement de chez moi. Pauvre ami, tu es encore plus à plaindre que moi et ton désarroi d'Algérien non musulman est encore plus pathétique ». Feraoun ne croit plus dans les promesses de l'administration coloniale, mais considère que l'Algérie libre peut accueillir tous ceux qui ont à coeur la justice et la liberté pour tous les Algériens ; pour lui, Roblès et Camus sont de ceux là. Roblès comprend vite qu'il est trop tard pour envisager un maintien de l'Algérie dans la sphère française, mais comme Camus, il condamne les attentats aveugles. Feraoun est plus nuancé : « Je comprends fort bien l'un et l'autre, mais je voudrais qu'ils me comprennent aussi ». Après le départ de Roblès d'Algérie, leurs relations épistolaires se poursuivent. Feraoun, nommé inspecteur des Centres sociaux éducatifs fondés par Germaine Tillion, vient de temps en temps à Paris. C'est l'occasion de rencontres, toujours empreintes de tristesse devant le chaos qui gagne l'Algérie. Les deux amis continueront à s'écrire, se voir, se soutenir l'un l'autre. Le 15 mars 1962, un commando de l'OAS fait irruption à El Biar où se tenait une réunion de travail des centres sociaux ; 6 inspecteurs, dont Feraoun, sont alignés contre un mur et assassinés à la mitraillette. Après cet assassinat, Roblès aura à coeur de faire éditer les inédits de Feraoun et lui consacrera de nombreuses conférences à travers le monde.

On a dit de Feraoun qu'il ne s'engageait pas, qu'il restait audessus des mêlées partisanes, en observateur lucide et meurtri, qu'il ne prenait pas nettement position. Pourtant tout son journal est un témoignage de son engagement au côté des Algériens ; à plusieurs reprises, il a souhaité le faire publier, mais Roblès et le Seuil ont refusé pour ne pas le mettre en danger. Il s'est engagé physiquement aussi : lorsqu'il suit les mots d'ordre de grève du FLN malgré les représailles auxquelles le soumettent les autorités françaises ; lorsqu'il refuse de participer à des manifestations officielles à la gloire de la colonisation ; lorsqu'il reste parmi les siens dans la tourmente (à Paris, ses amis ont cherché à le faire venir et lui avaient trouvé un poste dans la capitale). Voici ce qu'il écrivait en 1957 : « Je sais que je peux mourir aujourd'hui, être fusillé demain. Je sais que j'appartiens à un peuple digne et grand qui vient de secouer un siècle de sommeil où l'avait placé une injuste défaite, que rien désormais ne saurait l'y replonger ».

source : www.dionyversite.org

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