Collégiens, lycéens et étudiants avouent leur ignorance

19 Mars 1962 : «Non, désolé, je n’en sais rien…»


Collégiens, lycéens et étudiants avouent leur ignorance A  quoi correspond la date du 19 Mars ? Quelle est sa symbolique pour les nouvelles générations ? Est-elle bien gravée dans la mémoire des descendants des fils de la Toussaints ? Abane, Ben M’hidi, Krim et Ben Boulaïd et les milliers de martyrs de la Révolution devraient-ils se reposer en paix et se dire que leur sacrifice n’est pas vain et, plus important encore, qu’il est conjugué à tous les temps (et tons) par les Algériens qui héritent aujourd’hui de la liberté reconquise ?

En cette glorieuse journée du 19 Mars, baptisée «Aïd Enasr» (Fête de la victoire), nous avons jugé utile et opportun, en ces temps de renoncement, d’interroger nos collégiens, lycéens et étudiants sur la signification de cette date-phare de notre histoire nationale. Les réponses sont glaçantes, souvent hésitantes, rarement tranchantes. Globalement, ce petit radio-trottoir nous renseigne sur le décalage entre le discours officiel incantatoire et la réalité de l’école algérienne historiquement désincarnée.

«La journée du 19 Mars ? Maâlabalich (je n’en sais rien,) je n’ai jamais entendu parler… Aïd Echajara (Journée de l’arbre) non ?» Imane, 2e année, série lettres et sciences humaines au lycée Mazari d’El Djorf, à Bab Ezzouar, n’éprouve aucun complexe en livrant ses approximations. Elle esquisse un sourire désinvolte de ce que cette date ne lui fait penser à rien de spécial. Sa copine Nora ajoute une épaisse couche de poussière au souvenir du 19 Mars 1962 : «On va prendre les vacances, non ? Aucune idée, khouya…»

«On va prendre les vacances, c’est cela…»

Au lycée Mouloud Kassem Naït Belkacem de Dar El Beïda, on n’est pas mieux imprégnés de l’histoire d’Algérie. Ici également, l’arbre semble cacher la forêt de l’ignorance. «19 mars ? Je ne sais pas… ce n’est pas Aïd Echajara par hasard ?» lance, sans trop de conviction, Lamia, elle aussi en 2e année lettres. Les enseignants de son lycée sont en grève depuis un mois.

Lamia, visiblement fatiguée, semblait à mille lieues de cette date historique dont elle avoue méconnaître la signification. Allaâ Eddine, en terminale sciences, sauve l’honneur et assène avec beaucoup d’assurance : «C’est Aïd Enasr qui marque le cessez-le-feu après la signature des Accords d’Evian.» Son camarade Bentoudja Mokhtar se fait un plaisir de décliner presque simultanément le sens de cette journée mémorable.

Mais dans notre petit périple à travers les établissements, nous sommes assez souvent rattrapés par «l’arbre» qui est décidément plus célèbre que les Accords d’Evian et le cessez-le-feu. C’est quasiment la première réponse qu’on reçoit de ceux qui ignorent tout de ce 19 Mars 1962. Direction l’institut d’histoire de Bouzaréah où, pensons-nous, on n’allait pas nous raconter des histoires. Pas tout à fait, puisque, là aussi, l’amnésie historique a touché nombre d’étudiants pour qui la Révolution algérienne est juste un module comme les autres, dont il n’est pas recommandé de connaître les détails.

«Il s’est passé un truc, je crois…»

«Srat âafsa fi Ethoura» (il s’est passé un truc durant la Révolution je crois, non ?). Voilà le sens que donne Ibtissam – 1re année de mastère en histoire (c’est-à-dire trois années d’études dans cet institut !) – au 19 Mars, nullement intimidée. Elle nous invite même, non sans ironie, à aller poser la même question à son enseignant qui vient de quitter l’immeuble. Naïma, étudiante en 1re année, ose même un «Aïd Etaleb» (fête de l’étudiant).

Fayçal, étudiant en 2e année, a le visage en sang de ne pas savoir quoi répondre à notre question, lui qui est censé être dans son «élément» s’agissant des dates historiques. «Franchement, j’ai oublié… je n’en ai aucune idée», glisse-t-il, s’excusant presque. Eh oui, dans cet institut d’histoire situé dans une petite forêt au sud de l’université de Bouzaréah, il y a de quoi perdre le nord. On peut vous raconter des histoires aussi abracadabrantes que celle d’Echajara ! L’immeuble décrépi, envahi par les herbes, en dit long sur la qualité de l’enseignement qui y est dispensé.

Assis des deux côtés du portail d’accès, des groupes d’étudiants causent allégrement sur leurs notes. Notre question importune presque certains d’entre eux, qui ne semblent pas «branchés» sur la Révolution. Nadjim, pourtant major de promotion, en 3e année de mastère, ne manifeste aucune gêne : «Mon frère, moi j’ai envie de me spécialiser dans la préhistoire donc je ne m’intéresse pas au 19 Mars qui relève de l’histoire contemporaine», dit-il avec beaucoup de détachement.

Visiblement étonnée par cette réplique, sa camarade Khadidja décline le sens de la journée du 19 Mars, avec un sourire en coin : «C’est évidemment le cessez-le-feu après les Accords d’Evian», dit-elle. Visiblement vexé par notre remarque sur cette ignorance de l’histoire nationale dans un département censé en être le phare, Mohamed Lamine, qui suivait la discussion de loin, bondit et corrige : «Le 19 Mars 1962, c’est la date du cessez-le-feu baptisée Aïd Enasr.»

A l’institut d’histoire, on raconte…

Abdel Nacer, étudiant de 2e année, enrichit doctement la réponse : «La signature des Accords d’Evian constitue un grand succès politique de la Révolution, d’où cette appellation de Aïd Enasr.» Mais Abdel Nacer, Mohamed Lamine, Khadidja et autres ne peuvent, à eux seuls, rendre ses lettres de noblesse à ce Aïd Enasr dont le souvenir et la symbolique s’effacent inexorablement sous l’effet d’un système éducatif pédagogiquement et historiquement déphasé. L’université, qui aurait dû être la gardienne de la mémoire et de l’histoire, est devenue un simple palier de l’enseignement d’où sortent des bataillons de diplômés pas forcément compétents dans leur domaine.

Abdallah, étudiant de 3e année, pose un regard sévère mais lucide sur son institut d’histoire et, plus généralement, sur l’université : «Comment voulez-vous que les étudiants sachent la signification de la journée historique du 19 Mars, quand on cale les vacances de printemps à cette date ! Ce constat vaut aussi pour le 1er Novembre qui est synonyme d’une semaine de vacances et pour le 5 Juillet puisque les étudiants sont libérés la veille…» Et d’accuser : «L’Etat n’encourage pas l’enseignement de l’histoire.

Notre histoire est falsifiée et politisée, cela tout le monde le sait.» Désabusé, Abdellah conclut : «Ne soyez pas étonné que des étudiants de l’institut d’histoire vous avouent leur ignorance du sens de certaines dates ou de certain faits de notre Révolution. Au lieu d’organiser des tables rondes et des journées d’étude pour sensibiliser les étudiants, on les invite à aller en vacances à l’occasion de ce genre d’événement. Toute la problématique est là.»

C’est sur ce coup de sang de Abdellah que nous quittons l’université de Bouzaréah, avec ce sentiment bizarre que 53 ans après la signature des Accords d’Evian, il subsiste encore des «désaccords» entre Algériens sur le sens de cette date. Krim Belkacem qui a apposé sa signature, le 18 mars 1962, au bas du document de 93 pages et Benyoucef Ben Khedda, président du GPRA qui a proclamé le cessez-le-feu côté algérien le lendemain, doivent se retourner dans leurs tombes. «Heureux les martyrs qui n’ont rien entendu», pour paraphraser la formule prémonitoire de Bessaoud Mohand Arav.

El Watan 

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