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6. KABYLIE STORY II Beni Mendes, l’ombre de l’oliveraie

6. KABYLIE STORY II Beni Mendes, l’ombre de l’oliveraie

Le Soir d'Algérie (edition20/10/2005)

Réveil à l’aube. Nous quittons Aokas, où je loge depuis deux jours, vers 7 heures du matin. Il y a de la route à faire. Dans ce périple consacré à la Kabylie des Babors et des Bibans, cette étape est une exception. On doit retourner dans le Djurdjura. L’embouteillage de Tichy n’a pas commencé. On traverse Béjaïa sans anicroche.

 

Pas un de ces bouchons habituels qui se forment pour des raisons mystérieuses. Peu avant Boulimat, on s’arrête pour prendre un café. L’établissement, à peu près propre, offre sur la mer une des ces vues ! Le soleil caresse de rayons encore doux une mer indolente au saut du lit. La chape de chaleur est insoutenable. Le ciel est d’une pureté tyrannique. Pas une tache n’altère sa virginité. Pas la moindre vapeur pour menacer sa monochromie.

A cette heure, calme, étale comme une nappe à peine frissonnante, la mer est blanche. D’un blanc que les reflets du soleil agrémentent d’une teinte argentée. Trop calme, trop blanche, c'est un linceul.

On épouse les virages en jouant à cache-cache avec la ligne de fuite de l’horizon. Un coup, elle est entre les yeux, juste là. Le versant d’après, c’est une forêt de chênes qui envahit ton champ visuel. En traversant Cap Sigli, on ne peut s’empêcher d’évoquer ce non-événement qui a fait connaître le petit village du littoral kabyle de toute l’Algérie. Une sombre affaire de parachutages d’armes, monté de toutes pièces, pour que le peuple ne se tape pas dessus après la mort de Boumediene. Les villages s’égrènent au fil de la côte déchiquetée. Avec ses dentelures rocheuses zigzagant dans la mer, cette côte possède encore des endroits édéniques. Azzefoun se frotte les paupières face à son port inachevé. La ville se lève. Déjà, les camionnettes chargées de marchandises s’alignent sur la route d’Alger. On l’évite. On prend la bifurcation pour l’intérieur des terres. On laisse derrière nous les Aghribs et on s’engage dans une petite route qui n’en finit pas de tracer des lacets dans la montagne. On prend le barrage de Taksbet par la gauche et à At Iraten, on se gourre. Jamais je n’ai connu de route aussi longue et aussi tortueuse que celle qui descend vers Takhoukht.

Après le pont, c’est tout droit. Arrêt à Boghni. La ville a poussé, là aussi. Elle ressemble à toutes les autres villes de Kabylie et d’ailleurs, avec ses commerces anarchiques, la désertion du sens esthétique élémentaire, la négligence d’hygiène publique, la présence massive dans la rue de jeunes chômeurs. Pour rallier Beni Mendes, il faut prendre la route de Tala Guilef.

Au début des années 1980, je venais rendre visite à Saïd Yahiatène à Beni Mendes et nous en profitions presque systématiquement pour grimper jusqu’à la forêt de cèdres de Tala Guilef. L’hôtel a subi une attaque islamiste durant les années 1990 et l’endroit est devenu périlleux.

Saïd Yahiatène est resté dans le coin. Dans les années les plus noires, en octobre 1997, il est élu maire (FFS) de Boghni. Un problème de santé abrège son mandat fin 2001. Lorsque je l’ai rencontré de nouveau après plus de quinze ans sans qu’on ait des nouvelles l’un de l’autre, il me racontait, dans un café de Tizi- Ouzou, comment il s’est trouvé confronté à la double pression de la montée de l’aile la plus intransigeante du mouvement citoyen à Boghni et à la cécité des autorités.

Nous longeons à présent la forêt de Tineri, la grande plantation d’oliviers qui s’étale depuis Amlumin, près de Dra-el-Mizan jusqu’en surplomb de Boghni, au pied du mont de l’Haïzer. Propriété collective des archs, l’oliveraie est séquestrée après la révolte de 1871 d’El-Mokrani à laquelle lgouchdalen, confédération de huit archs habitant le bassin creusé par une dépression au pied du Djurdjura, sur la rive de Sebaou serpentant de Boghni à Draa-el-Mizan, ont pris part. Saïd m’apprend qu’un lieutenant de SAS, dont il n’a pas retenu le nom, explique dans La vie d’un peuple mort qu’un patriarche eut, un jour, sept enfants. Chacun de ces enfants aurait fondé une des tribus des Igouchdalen qui sont, en fait, huit. L’un de ces enfants s’appelait, selon cette légende, Mendes et il serait l’ancêtre éponyme de la tribu éparpillée à travers les bourgs et villages de Beni-Mendes, Ighil Tigerfiouin, la colline des corbeaux, Ighil en Bil et Mehaban.

A l’entrée du village, une plaque nous renseigne : Beni Mendes. Dans le temps, pour rejoindre la maison de Saïd, on tournait à gauche après kahoua oufella, le café qui trônait sur un tertre. Tout étant construit, j’ai perdu tous les repères. Je bipe Saïd. “Tu verras plein de bagnoles, c’est là”, me dit-il. Dans le fourmillement des nouvelles constructions, je finis par repérer le café où, autrefois, j’aimais à venir boire un thé à la menthe dans l’obscurité d’un établissement nu, simple. Le chemin de terre qui conduit au quartier des frères Yahiatène est encombré de voitures.

Saïd nous attend à l’entrée de la maison. Nous entrons cinq minutes pour tracer le programme : “Nous faisons une visite dans la forêt d’oliviers, c’est moi qui t’y mène. Au dîner de mariage de ce soir, il y aura Akli. Tu t’entendras avec lui pour qu’il te guide”. Je voulais visiter Beni Mendes à travers le regard d’un de ses enfants les plus célèbres, le chanteur Akli Yahiatène. Saïd, son cousin, m’a prévenu de sa présence au village dans le même temps qu’il m’invitait au mariage de son neveu.

Déjà, la cour de la maison résonne des préparatifs de la fête. Des femmes traversent fugacement la cour, de grands plats en bois sous le bras. Les hommes arrivent. Ils sont assis aux balcons.

Des jeunes sont affairés à tirer les fils pour étendre des lampions et à régler des sonos. Nous allons faire un tour à Tineri avant la tombée de la nuit. On pénètre avec la voiture loin dans la forêt. D’autres voitures sont stationnées sous les oliviers. Un serveur, que tout le monde appelle par son prénom, s’en vient et prend la commande. Il revient et vous livre les rafraîchissements que vous avez le loisir de consommer soit dans le salon de votre voiture, soit en vous appuyant au capot. On peut aussi se saisir d’un de ces tabourets d’appoint et s’asseoir entre les oliviers centenaires. On peut, enfin, utiliser les racines de l’arbre comme siège. Dans toutes les postures, on ressent comme une sensation d’irréalité à avoir une oliveraie comme terrasse.

C’est le rendez-vous des copains. On prend des nouvelles, on échange des informations. On partage les ficelles pour concilier des invitations à des noces qui ont lieu aux mêmes moments dans des villages aux antipodes.

Lorsqu’on revient à la maison Yahiatène, il fait nuit et les invités sont déjà là cuiller à la main. Deux longues tables parallèles sont dressées sur la cour supérieure, sous une treille. Saïd me prend à part et m’informe que Akli Yahiatène ne sera finalement pas des nôtres. Un décès dans la famille. Saïd me précise que, selon le vœu d’Akli lui-même, il ne veut pas le faire savoir pour ne pas perturber la fête. Les convives le sauront demain matin.

Après le repas, la fête commence. Assises dans un coin de la cour sur des tapis, les femmes sont vêtues de robes kabyles. Elles portent souvent des bijoux en argent. Elles commencent déjà ourar, quelques-unes faisant virevolter avandaiar qui rythme un chœur de chants traditionnels. Puis arrivent les musiciens. Idhabalen, conduits par l’increvable Hamatache, remplissent alors la nuit du heurt sourd des tambourins strié de la plainte déchirante des hautbois. C’est l’heure nal hana. Les femmes allument des bougies et c’est comme autant de reflets terrestres des étoiles qui scintillent au-dessus de la cour. Accompagné de ses amis, le fiancé se fraye un chemin et se glisse à côté de la promise vêtue dont les cheveux sont ceints d’un diadème en argent serti de corail rouge. Par-dessus son costume noir, le fiancé porte un burnous blanc. Des bouquets de fleurs décorent la table basse déjà ornée de poteries d’At Smaïl. On donne le micro à Ouardia. Elle versifie un hommage rendu aux familles qui viennent de s’allier. Plus tard, on laisse les manettes au DJ Mahmoud. Il fait danser sur les airs à la mode. Hamatache et sa bande font l’interlude et c’est, chaque fois, le passage violent d’un monde à l’autre.

Au petit matin, la cour est jonchée des signes de la fête. Des hommes chargent sur une remorque de tracteur des pupitres d’écoliers. Des marmites en fer blanc attendent d’être rangées.

Avec Saïd, nous sortons dans le village encore endormi. Kahoua ouffella, mon café de prédilection, vient juste d’ouvrir. Il ne peut nous servir de café avant un bon moment. J’en profite pour jeter un œil. Il est aussi sombre que jadis. A côté du nouveau percolateur, une affiche annonce le jubilé de Rezki Meghrici de la JSK. Une bougie est fichée dans le goulot d’une bouteille verte. Un carnet et un stylo traînent négligemment sur le comptoir. Dans le silence de l’aube, nous montons vers Assi Youcef, un village haut perché. Saïd me raconte que sa famille est descendue d’un village que l’on voit chevaucher une colline pour s’installer dans le bassin de l’actuel Beni Mendes. On voit bien les limites territoriales d’adhroum, le quartier, des Aït Ali et des Iouhyanane dont les Yahiatène font partie. Il me parle aussi du culte des saints, cette pratique kabyle antérieure à l’islam, et qui lui a survécu. Ici, les femmes invoquent Aït Sidi M’hamed Oussaïd et la propre mère de Saïd, Na Ouardia, faisait venir à son chevet, quand elle était malade, Si Ammar ou Si Cherif, ses descendants. Ils se parlaient et elle se sentait tout de suite mieux.

Nous redescendons vers le village pour prendre la route d’ighallene, les collines qui se succèdent jusqu’à Tala Guilef, la source du sanglier. On traverse Mahden. Saïd me montre la direction de la maison de Yadar Ali, démobilisé de l’armée française après en 1945. Revenu au village, il prend le maquis en réaction à l’injustice coloniale. Quand il se fait prendre, il est exécuté en public. Au pied du mont, avec vue plongeante sur une partie de l’oliveraie, Saïd me raconte comment, à mi-chemin entre la montagne et la rivière, ils ralliaient avec ses copains, enfants, l’une et l’autre. Ils montaient jusqu’à Tala Guilef et, en été, lorsque la chaleur exigeait une trempette, ils dégringolaient jusqu’à l’oued Boghni où ils se baignaient dans des petits bassins, tamdha, qu’ils faisaient eux-mêmes en retenant l’eau grâce à un barrage de pierres et de branchages. On devine à peine, dans le filet d’eau asséché par le soleil implacable, thamadha n’tirt, le bassin du moulin, ou tamdha nla kseur, le bassin du palais. Sur une crête hérissée de pins faisant comme une huppe vert sombre, Saïd me montre le fameux village de Bouhouh. C’est le siège du mausolée de Abderahmane bou qabrine, de son nom complet Mohamed ben Abdaraham al Gatchouli (de la tribu des igouchtalen) al djedjeri (le Djurdjurien) al Djazaïri (l’Algérois), le fondateur de la Rahmanya.

Né en 1715, il fait ses études à la zaouïa du cheikh Seddik, à At Iraten, avant de partir pour Alger. Il entreprend un pèlerinage de La Mecque, d’où il accompagne des cheikhs égyptiens au Caire. Il est élève à Al Azhar et s’affilie à l’ordre des Khélouatya. Disciple préféré de Salem El Hafnaoui, le maître de la confrérie, il est chargé de missions de propagande religieuse au Soudan et même aux Indes. Après 30 ans d’absence, il rentre vers 1763 aux Aït Smaïl où il fonde la Rahmanya, qui s’étend rapidement à la Kabylie et à l’est de l’Algérie. Il enseigne aussi à la mosquée du Hamma à Alger. Les oulémas et les marabouts d’Alger voient d’un mauvais œil son installation dans leur proximité.

Ils l’accusent de vouloir créer un schisme corroboré par les extases, les révélations, les songes et les apparitions dont le cheikh, comme à el khalouatya, fait part à ses ouailles pour expliquer ses gestes et paroles. Manipulés par le gouvernement turc, les oulémas tentent d’arracher une fetwa contre lui. Mais par crainte d’un soulèvement en Kabylie, les savants décernent au contraire une fetwa affirmant son orthodoxie.

Il rentre en Kabylie. Un soir de 1794, il réunit les khouans et leur annonce que sa dernière heure arrive. Il désigne son successeur et meurt le lendemain. Pour que son tombeau ne devienne pas le lieu de rassemblements contestataires qu’ils redoutent, les Turcs imaginent de s’emparer de son corps et de l’enterrer à Alger. Payées par l’Odjak, des bandes partent ”voler” le corps. Ayant eu vent de cette violation, les habitants de Bounouh s’assurent que le corps est bien là. Depuis, le cheikh a deux tombeaux, l’un à Bounouh et l’autre à Sidi-Mhamed, à Alger.

On revient à Beni Mendes. Je montre à Saïd les photos que j’ai pu faire. On les commente, notamment celles du mariage de la veille. J’ai assisté à des centaines de mariages en Kabylie à différentes époques depuis les années 1960. Mais celui de la veille, je l’ai regardé à la fois comme quelque chose de nouveau, et de familier. La persistance des traditions dans un milieu où tout est en train d’être chamboulé donne cette touche inimitable du voisinage de Hamatache et de Mahmoud, d’idhabalen et du DJ, des robes kabyles portées naturellement et de la sono.

On s’arrête une dernières fois à Boghni. Du temps des Turcs, c’était le siège du pouvoir d’un caïd enfermé dans sa forteresse entouré de sa zmala. Les zmouls, corps de troupe, multipliaient les démonstrations de force pour impressionner les Kabyles.

Au XVIIIe siècle, ces derniers prennent le bordj de Boghni et empêchent les Turcs d’utiliser cette rive du Sebaou. J’achète une cassette pour l’écouter dans la voiture. Mais el menfi d’Akli Yahiatène est à peine audible. Je devine à peine : “Dis à ma mère de ne pas pleurer/ Ton fils est parti et ne reviendra pas.”  

par Arezki Metref

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