Destin tragique d’une femme unique

Benazir Bhutto-Chronique d’une mort annoncée 

El Watan 10/01/2008 Destin tragique d’une femme unique

« Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir et il oublie de vivre. » La Bruyère
Meurtri, dans un climat politique délétère, et laminé par les manipulations du pouvoir et les interférences étrangères, le Pakistan retient son souffle. Musharraf est dos au mur. Il lui est reproché de n’avoir pas assuré la sécurité nécessaire de Benazir. Il n’a pas le droit à l’erreur en organisant des élections transparentes et libres comme il l’a promis. « Si un jour on m’assassine, je gouvernerai depuis ma tombe », avait prédit Ali, son père…

Dans son livre autobiographique Benazir Bhutto, fille de l’Orient, à paraître aujourd’hui en France (éditions Eloïse), la première dame pakistanaise avait intitulé le dernier chapitre de son livre, Premier ministre et au-delà. Un titre prémonitoire, fatidique, même si la belle Benazir avait prévenu dans le prologue : « Je sais que je risque de me faire abattre. » Plutôt Premier ministre dans l’au-delà, depuis le 27 décembre 2007. Ce jour-là, Benazir se rend à une réunion du Parti du peuple du Pakistan dans un parc public de Rawalpindi, dans la banlieue sud d’Islamabad. En quittant les lieux, elle salue la foule à travers le toit ouvrant de son véhicule blindé, lorsqu’un homme présent tire trois coups de feu dans sa direction avant de déclencher la ceinture d’explosifs qu’il porte sur lui, tuant 20 personnes et en blessant plusieurs dizaines d’autres. Elle est transportée à l’hôpital où on constate son décès. Le lendemain, elle est enterrée, accompagnée par des centaines de milliers de personnes criant vengeance, au bord de l’hystérie, dans sa ville natale, aux côtés de son père Ali dans le mausolée familial. Le 29 décembre, la porte-parole de Benazir affirme que l’ancienne Premier ministre a été touchée par une balle à la tête, assurant avoir lavé son corps avant l’enterrement. Mais, selon le gouvernement en place, Mme Bhutto serait morte à la suite d’un choc à la tête contre le levier du toit ouvrant de sa voiture, alors qu’elle tentait d’éviter les balles tirées par le kamikaze. Le gouvernement proposa une exhumation pour autopsie, afin d’éclaircir les différentes versions. Le mari de Benazir s’y est refusé. Le 31 décembre, on apprend que plusieurs semaines avant sa mort, elle a envoyé au ministre des Affaires étrangères britanniques, David Miliband, une lettre secrète affirmant que trois proches du président Musharaf cherchaient à l’assassiner. Le 1er janvier 2008, le sénateur Latif Khosa, l’un de ses proches collaborateurs, annonce que l’ancienne Premier ministre était sur le point, le jour-même de son assassinat, de divulguer la preuve que la commission électorale pakistanaise et les services de renseignements cherchaient à truquer les élections législatives du 8 janvier. Ce sénateur a rédigé avec elle un dossier de 160 pages censé dévoiler les trucages en préparation. Benazir devait communiquer le rapport à deux membres du Congrès américain en visite dans le pays lors d’un dîner qu’elle devait avoir avec eux le soir-même.

La saga des Bhutto

Fille aînée d’une grande famille de politiciens et propriétaires terriens, Benazir est née le 21 juin 1953 à Karachi, la métropole portuaire du Sud et la capitale économique du Pakistan. Son enfance fut dorée. Son éducation commence dans les pensionnats huppés des anciennes missions catholiques à Karachi. En 1969, alors qu’elle n’a que 16 ans à peine, Benazir part pour les Etats-Unis où elle poursuit ses études qu’elle termine à Oxford, en Grande-Bretagne, où sa formation englobe la philosophie et les sciences politiques, l’économie et le droit international. En 1977, sa vie bascule en rentrant dans son pays. Son père Zulfikar Ali Bhutto est arrêté le 3 septembre. Ministre des Affaires étrangères du président Ayub Khan dans les années 1960, il est entré ensuite dans l’opposition et a fondé le Parti du peuple pakistanais (PPP) qui fera de lui le président du pays de 1971 à 1973, puis le chef du gouvernement de 1973 à 1977, jusqu’au coup d’Etat du général Zia Ul Haq. Celui-ci le fera emprisonner et finalement exécuter par pendaison en 1979. Benazir reprend les rênes du parti fondé par son père. Mais sa vie politique ne sera effective qu’à la mort de Zia Ul Haq, le 17 août 1988, dans un mystérieux accident d’avion. Trois mois plus tard, les premières élections organisées après une décennie de dictature font d’elle, à 35 ans, la première femme à gouverner un pays musulman. La période de grâce ne durera pas longtemps. Après 20 mois, accusée de corruption et victime d’une cabale de ses ennemis politiques, elle est écartée du pouvoir. Elle revient aux affaires trois ans plus tard pour être de nouveau évincée en 1996, toujours sous le coup d’accusations de corruption. Elle s’exile à Dubaï, tandis que son mari Ali Zardari, qu’elle a épousé en 1987 et dont elle a trois enfants, est jeté en prison.

« Je n’ai jamais choisi cette vie »

Il y restera 8 ans jusqu’à sa libération en 2004 qui n’est pas étrangère aux négociations menées avec Musharaf en vue d’une entente politique qui a permis le retour au pays de Benazir. Les accusations contre elle n’ont jamais fait l’objet d’un procès et Musharaf, pour perpétuer son règne, a préféré tout effacer et décréter une amnistie. Pourtant, les ennemis politiques de Benazir persistent et signent en évoquant le blanchiment d’argent en Suisse, les obscures transactions pour la fourniture d’avions de chasse par la France, et la vente douteuse de tracteurs en Pologne. N’empêche, le « deal » passé avec le pouvoir a conforté dans ses actions l’une des plus charismatiques et des plus jolies femmes politiques du siècle. Benazir menait à la fois campagne contre Musharaf et contre les fondamentalistes musulmans, en promettant d’éliminer la menace islamiste du pays, jouant à fond la carte de Washington, irrité par un Musharaf usé, contesté et de plus en plus impopulaire. C’est en invoquant la menace terroriste islamiste que Musharaf avait instauré l’état d’urgence le 3 novembre dernier. Après quelques jours de tergiversations, Benazir avait mis un terme à ses négociations avec le chef de l’Etat pour un partage du pouvoir dans la perspective des élections législatives et provinciales, prévues pour le 8 janvier et reportées pour le 18 février prochain. De fait, Benazir était alors entrée dans l’opposition. Dans ses mémoires, Benazir annonce d’emblée la couleur. « Je n’ai pas choisi cette vie, c’est elle qui m’a choisie. » Et d’assener ses vérités qui sonnent comme une revanche contre le sort qui manifestement ne lui a pas fait de cadeaux. « Le Pakistan n’est pas un pays comme les autres et ma vie n’a pas été une vie ordinaire : mon père et mes deux frères ont été assassinés. Ma mère, mon mari et moi-même avons tous été emprisonnés. J’ai passé de longues années en exil. Malgré tant de revers et de souffrances, je suis pourtant une femme heureuse. Heureuse, parce que j’ai réussi à ouvrir une brèche dans le bastion de la tradition en devenant la première femme du monde musulman nommée au poste de Premier ministre. Cet événement a marqué un tournant décisif dans le débat houleux sur le rôle des femmes dans une société islamique. » « En 1988, note-t-elle plus loin, alors que j’attendais mon premier enfant, le dictateur militaire a dissous le Parlement et convoqué des élections générales. Ses conseillers et lui-même s’accordaient à penser qu’une femme enceinte ne pourrait jamais faire campagne. Ils se trompaient. J’en étais parfaitement capable et je l’ai fait. » Son fils Bilawal (qui a pris la relève après sa mort pour se désister une semaine après) est né le 21 septembre 1988. « Ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie. Quelques semaines plus tard, je remportais les élections. Ce fut un autre des plus beaux jours de ma vie. » Son exercice à la tête du gouvernement ne passa pas inaperçu. C’était la première fois qu’une femme accède à un poste aussi important dans ce pays des extrêmes qui allie aussi bien la technologie la plus avancée — le Pakistan possède l’arme nucléaire — que le sous-développement le plus criant. Fonctionnant sur un mode tribal, la société pakistanaise, véritable mosaïque, arrive difficilement à transcender les clivages religieux et ethniques, voyant toujours d’un œil suspect le pouvoir central. Dans ces conditions, le risque était grand de présider à ses destinées.

Une dynastie assassinée

« En prêtant serment le 2 décembre 1988, je devenais la première femme élue à la tête d’un gouvernement d’un pays musulman. Un an plus tôt à peine, se souvient-elle, le dictateur Zia avait confié à l’un de mes amis que ‘‘laisser la vie à Benazir’’ avait été la plus grave erreur de sa vie. » Lorsque ces paroles me revinrent à l’esprit, je compris que ma fonction et ma carrière étaient indissociables de mon destin. » Benazir a relevé avec une foule de détails ses premiers pas en politique et son entrée tonitruante dans le monde feutré et complexe du pouvoir. Elle en parle d’une manière anecdotique mais assez significative. « En achevant mon serment d’investiture, je remarquai la mine renfrognée des généraux de l’armée et l’expression effarée des hauts fonctionnaires pris en étau entre l’ancien régime et l’ordre nouveau. Mais je vis également autre chose. Je vis le visage de ma mère et celui des cadres de mon parti s’éclairer de joie et de fierté. Dès que je fus officiellement investie, une clameur s’éleva sous les lustres. ‘‘Bhutto est vivant !’’ Je compris alors que mon père n’avait pas donné sa vie en vain. » Puis Benazir d’évoquer ses rapports tumultueux avec les islamistes et… un certain Ben Laden dont elle entendit parler en 1989 déjà. « Il n’avait pas encore créé El Qaïda. J’entendis prononcer son nom pour la première fois lorsqu’il finança une vaste entreprise pour renverser mon premier gouvernement. Il donna la coquette somme de 10 millions de dollars pour acheter mes parlementaires. »

Encore un signe prémonitoire ?

« En 2007, à l’heure où je m’apprête à rentrer au Pakistan, où m’attend un avenir incertain, je sais très bien que les enjeux ne concernent pas uniquement ma personne et mon pays, mais bien le monde entier. Je sais que, comme Benigno Aquino à Manille en 1983, je risque de me faire abattre d’une balle sur le tarmac de l’aéroport à ma descente d’avion. Après tout, les services d’Al Qaïda ont déjà tenté de m’assassiner plusieurs fois. Il n’y a aucune raison pour qu’ils n’essaient pas à nouveau quand je rentrerai d’exil afin de me battre pour des élections démocratiques qui leur font horreur. » Benazir avait tout prévu ! Le scénario était presque parfait, sauf qu’elle s’est trompée sur le lieu de la tragédie et aussi, peut-être, sur les… commanditaires. Les experts britanniques, qu’elle avait alertés et sollicités après les menaces qui pesaient sur elle, sont bien venus, mais trop tard et pour une autre mission : boucler (bâcler) une enquête sur une mort qui ne livrera, vraisemblablement, jamais ses secrets…

Parcours

De père sunnite et de mère chiite, d’origine iranienne, Benazir représente les deux principales communautés religieuses du Pakistan. Eduquée chez les sœurs de Karachi, puis formée à Harvard et à Oxford, celle que l’on surnomme « Pinkie » pour le rose de ses vêtements incarne une élite moderniste. Mais son parti, le Parti du peuple pakistanais (PPP) reste aux mains des landlords, les riches propriétaires fonciers du Sind, dans le Sud, au comportement féodal. Elle épouse en 1987 Asif Zardari, un riche homme d’affaires de Karachi qui, dit-on, prélève sa quote-part sur les marchés dont il en tire un surnom sulfureux, Mister 10%. La saga de Bhutto est loin d’être finie. C’est son fils aîné, Bilawal, âgé de 19 ans qui devait lui succéder, perpétuant la saga du clan mais c’est son époux, le nouveau patron du parti, qui a promis de poursuivre le combat de son épouse « afin d’instaurer une vraie démocratie » pour les 160 millions de Pakistanais.  

par Hamid Tahri

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