Drapeau jaune

El Watan 10/01/2008

Etrange attitude que celle de ces deux géants de l’écriture : Ibn Khaldoun (1332-1406) et Giovanni Boccace (1313-1374). Les deux, à un an d’intervalle, ont été confrontés au fléau de la peste, et là où le premier préféra le silence, le second opta pour une fuite quelque peu masquée.

Ibn Khaldoun n’avait pas plus de 15ans lorsque la peste fit ses ravages à Tunis, en 1347. Le lecteur de son autobiographie chercherait en vain des détails sur ce phénomène qui apparaissait de façon presque cyclique, dans différentes cités, principalement maritimes, durant tout le Moyen-âge jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Lui, le scrutateur de tous les phénomènes sociaux, se contente de quelques mots sur la disparition de ses parents et professeurs. Non, il n’a pas pris la tangente en laissant derrière lui une ville empestée, chose que, du reste, ne devrait pas faire un bon croyant appliquant à la lettre les commandements de sa religion, mais, son silence laisse pantois. Par la suite, Ibn Khaldoun prit le chemin de l’Andalousie où il devait faire ses premiers pas en politique. Cette même attitude nous la retrouvons, vers la fin de sa vie, quand il perdit les membres de sa famille, au large d’Alexandrie, au moment où ils devaient le rejoindre au Caire. Aucune effusion de la part de cet homme qui, toute sa vie, a combattu l’adversité sous toutes ses formes. Les analystes s’interrogent encore sur cette froideur, au point que certains n’ont pas hésité à y voir une certaine défection de sa sentimentalité filiale, conjugale et paternelle.

Dans son Décaméron, l’Italien Boccace, observe une distance à nulle autre pareille. Florence, sa ville natale, qui rivalisait, au Moyen-âge, avec la Sérénissime Venise, fut envahie par la peste noire en 1348. Contre toute attente, Boccace, au lieu de brosser un tableau de la misère des Florentins qui tombaient comme des mouches, imagine une forteresse sur les hauteurs de la ville, où les nobles et les riches ont élu domicile, bouclant toutes les issues afin de parer au souffle noir de l’épidémie. Oisiveté oblige, ses protagonistes trouvent alors un divertissement : se raconter des histoires pour tordre le cou au temps, en attendant que les relents de la peste s’estompent. On peut considérer l’approche comme une fuite devant le danger, mais Boccace, et c’est là son génie créateur, innove en ce sens que, pour lui, c’est une occasion de critiquer les mœurs de son époque sans oublier de s’en prendre, indirectement, aux hommes de religion qui voyaient dans le fléau une punition divine. Si l’on excepte le fameux tableau peint, en 1804, par Antoine-Jean Gros, représentant Bonaparte, pour une raison politicienne, en visite aux pestiférés de Jaffa (Palestine) en 1799, le thème de la peste n’a pas réussi à arborer son drapeau jaune (qui servait à signaler la maladie) dans le monde de l’art, encore moins dans celui de la littérature. Pourtant, ce fléau a ponctué l’histoire de l’humanité depuis les Croisades, en passant par Tunis, Florence, Londres, Marseille et la Mandchourie au début du XXe siècle. Daniel Defoe (1660-1731), dans son Journal de l’année de la peste, en parle avec une froideur déconcertante, laissant présager l’avènement d’un statut accablant pour l’homme. A sa suite, Albert Camus le prouve avec sa grande parabole où le nihilisme et le nazisme se confondent avec la peste et ses retombées néfastes au sein du monde moderne.  

par Merzac Bagtache

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