Labourer à l’ancienne

Ces métiers d’un autre temps

La dépêche de Kabylie 29/12/2007 Labourer à l’ancienne
Lorsqu’on questionne les personnes du troisième âge sur les travaux agricoles à l’ancienne, les réponses varient d’une région à une autre, mais il n’en demeure pas moins qu’elles tournent autour d’un mode de vie que ces personnes citent avec nostalgie et qui font s’écarquiller les yeux de la génération montante qui ne jure que par "les mécaniques".

Se peut-il que l’on puisse encore en ces temps d’évolution, en ces temps où l’industrialisation fait des merveilles, trouver des paysans qui continuent vaille que vaille, faisant fi de la mécanisation, à labourer leurs champs avec une paire de bœufs et une araire datant de l’ancien temps ? Combien sont-ils encore, ces paysans qui disposent d’une paire de bœufs pour les labours ? D’ailleurs, ce ne sont pas tous les bœufs qui répondent aux besoins des travaux agricoles car il faut toute une expérience pour former un couple de bœufs appelés à travailler de pair ! Qui peut encore se vanter de disposer des ustensiles indispensables ? Les longerons ont disparu des étables. Les jougs ne sont plus confectionnés. Quant aux socs, il faut dire que la seule utilisation qui demeure dans les traditions est leur emploi durant les cérémonies de mariage, durant lesquelles la nouvelle mariée doit insérer son pied droit dans le soc avant de franchir le seuil du domicile conjugal, appelant de ses vœux la bénédiction divine sur la famille dont elle sera dès lors partie intégrante !

Hocine résume la situation laconiquement : “Les vieux sont fatigués et ne s’intéressent plus à la chose agricole, tandis que les jeunes préfèrent les belles voitures aux belles paires de bœufs. D’ailleurs, ils sont à peine une dizaine pour toute la région, ceux qui labourent à l’ancienne !”

Les paysans sont unanimes pour déclarer à qui veut les entendre que les meilleurs labours ne se réussissent que par la grâce des bœufs, surtout lorsqu’il s’agit de vergers où l’expérience du laboureur permet d’éviter de blesser les arbres fruitiers pour ne pas leur couper les racines acheminant la sève nourricière, mais aussi lorsqu’il s’agit de champ en terrain incliné où les engins mécaniques ne peuvent aligner les sillons en respectant les inclinaisons répondant aux besoins agricoles prévus.

Le paysan, lui, sait bien quelle profondeur il obtient en appuyant sur les manches, selon le besoin. Des fois, la pression se fait forte, d’autres fois le soc ne fait que pourfendre la surface et la retourner.

Et la charrue avance, les bœufs soufflant bruyamment sous l’effort qui leur est demandé, pendant que le paysan les soutient du verbe, lançant des mots rituels que tous les laboureurs gardent enracinés dans leur mémoire, usant de mots doux, parlant à chacun des deux bœufs à tour de rôle en les appelant avec les noms auxquels ils les ont habitués depuis longtemps, mais reviennent toujours les orientations sempiternelles auxquelles les bœufs obéissent comme par magie :
- "Dawas !" (sur le bas côté) - "Niggas" (par le côté d’en haut)
Ceci amenant les bœufs à contourner les obstacles – surtout les arbres fruitiers- passant au-dessus ou au dessous, selon le besoin.

Il est bien difficile de passer à côté d’un champ où un laboureur est à l’œuvre sans s’arrêter ne serait-ce que pour entendre cette voix résonner dans le silence environnant ou ramasser les graines que les enfants dégustent avec délectation ceci pour ceux qui se souviennent des temps où la nourriture faisait défaut dans les foyers.

Il ne manque ces derniers temps qu’une seule chose bien regrettable : les cigognes qui se faisaient jadis un malin plaisir de glaner les graines, folâtrant devant et derrière les bœufs, jusqu’à risquer de se faire écraser par les lourdes pattes, ne sont plus là pour égayer le paysage. Elles se font de plus en plus rares. Le paysage n’en est que plus triste.  

par Sofiane Mecherri

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