« L’Algérie s’inscrit dans la mondialisation par le côté le plus négatif »

Ahcène Amarouche. Professeur à l’Institut national de planification et de statistique (INPS) 

El Watan 10/12/2007

Maître de conférences à l’Institut national de planification et de statistique (INPS), Ahcène Amarouche relève dans cet entretien les méfaits de la mondialisation et les failles de l’organisation économique actuelle en Algérie. Rencontré au colloque international traitant de l’Etat nation et de la mondialisation, organisé les 8 et 9 décembre à Alger où il a présenté une communication sur la protection sociale, le professeur Amarouche revient sur la question des privatisations et également sur l’absence d’une économie nationale productive.

Quelle définition donnez-vous à l’Etat nation et à la mondialisation ?

La mondialisation au sens économique du terme est à mon sens l’interpénétration des systèmes productifs nationaux qui se sont formés historiquement dans chaque pays, dans des territoires délimités dans lesquels l’Etat avait une très forte implication. Cette interpénétration nous mène vers un système productif quasiment unique, fondé sur les mêmes paradigmes et sur un même type de rapport salarial. Quant à l’Etat nation, il représente la dimension politique du capitalisme depuis ses origines jusqu’à l’époque moderne, où il y a cette expansion de l’économie à l’échelle mondiale en termes d’interpénétration. Il est intiment lié à la formation des systèmes productifs nationaux territorialement délimités. C’est ce cadre territorial qui est en train de sauter du fait de la mondialisation.

La mondialisation constitue-t-elle une voie d’accès à la richesse ou celle qui précipite les peuples dans la pauvreté ?

La mondialisation est à la fois un signe de richesse et d’appauvrissement. Un signe de richesse dans la mesure où elle libère les énergies, les forces productives à l’échelle planétaire. Forces productives qui étaient bridées par toutes sortes de processus économiques antérieurs, en particulier par la colonisation. Mais le fait que l’on s’achemine vers la formation d’un système productif unique à l’échelle mondiale, c’est un système productif qui va être fondé sur un type de rapport salarial qui est en régression par rapport au type de rapport salarial existant aujourd’hui dans les pays les plus développés. Pourquoi cette régression ? Parce que le capital trouve maintenant de nouvelles sources d’exploitation des forces de travail qu’il n’a plus dans les Etats nations territorialement délimités d’avant la mondialisation. Ces nouvelles sources d’exploitation vont constituer une forme de pression, y compris sur la main-d’œuvre des pays d’origine du capital. Il va y avoir accroissement de l’accumulation du capital. Et de l’autre côté, la précarisation de l’emploi et du travail.

L’accumulation des richesses par des groupes multinationaux n’est-elle pas une menace pour les Etats, surtout ceux qui ne sont pas à l’origine des capitaux ?

L’accumulation des richesses n’est pas une menace. C’est ce qu’on fait de ces richesses qui peut être une menace. Avec la mondialisation, il va y avoir un accroissement considérable du capital et une accumulation à l’échelle planétaire qui dépasse largement le pouvoir des Etats. Il y aura une concentration du capital et nécessairement du pouvoir.

La politique de libéralisation économique suivie par l’Algérie est-elle bénéfique pour le pays et le peuple ?

Dans le cas de l’Algérie, on est au niveau de la mondialisation du marché. De son ouverture, simplement. La mondialisation aurait pu avoir un effet positif si nous avions maintenu l’embryon du système productif qui existait et pouvait constituer l’occasion de son renforcement et de son développement. Nous sommes un pays à économie de rente fondée essentiellement sur les ressources pétrolières. Et dans notre cas, la mondialisation se manifeste par l’affectation des produits pétroliers à l’importation massive des biens de consommation et des biens d’équipements qui sont eux-mêmes destinés à la consommation. Il y a ouverture de l’économie algérienne au commerce mondial plutôt qu’à l’économie mondiale, et ce, dans la mesure où, comme on le constate, il n’y a pas d’investissements directs étrangers qui sont faits en dehors du secteur pétrolier. En tout cas, il n’y en a pas beaucoup. On s’inscrit donc dans la mondialisation par le côté le plus négatif, à savoir uniquement par la consommation plutôt que par la production.

Quelle appréciation faites-vous du processus de privatisation engagé depuis plus d’une dizaine d’années ? N’est-il pas une menace pour la sécurité de l’emploi et du travail ?

La privatisation constituait dans les années 1990 une menace dans la mesure où elle a été conditionnée par le dégraissage des effectifs qui étaient employés dans le secteur public. Mais en soi, la privatisation n’est pas une menace. Ce qui est une menace pour l’emploi et pour les travailleurs, c’est le fait que l’économie ne soit pas une économie productive. Si demain on recentre les choses sur la production et que les entreprises privées sont incitées à se développer, à se déployer et à se redéployer, on pourrait offrir des perspectives d’emploi plus importantes qu’elles ne l’ont été par le passé. Mais la caractéristique générale de l’économie algérienne, étant une économie à base de rente qui implique davantage la consommation et la production, l’emploi est bien menacé. On constate d’ailleurs le taux de chômage extrêmement élevé en Algérie et qui ne baisse que faiblement, parce que l’emploi productif n’existe pas.

Y a-t-il un moyen de remédier à cette situation de précarisation de l’emploi ?

Le seul remède à ce mal est la reformulation et la refondation de toute la politique économique ainsi que la réimplication des pouvoirs publics dans le développement économique et non pas une simple privatisation, une vente ou une cession des entreprises d’une façon anarchique ou d’une façon opaque comme cela se fait aujourd’hui, mais une privatisation sur la base de véritables contrats privés-pouvoirs publics, avec des engagements précis pour à la fois le redéploiement des activités productives, l’offre de nouveaux emplois et la requalification de la main-d’œuvre. Nous ne pouvons avoir une place digne à l’Organisation mondiale du commerce que si nous avons un système productif.  

par Mokrane Ait Ouarabi

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