' Je ne fais que lâcher des points d’interrogation dans la Cité ''

Mustapha Benfoudil

La Dépêche de Kabylie 17/11/2007 ' Je ne fais que lâcher des points d’interrogation dans la Cité ''

Assez fou pour écrire librement, assez malin pour balancer, dans ses romans, entre scénique et narration, Mustapha Benfoudil, dont le roman " Archéologie du chaos (amoureux) " est paru récemment chez Barzakh, continue de séduire, surprendre et promettre.
L'auteur et journaliste-reporter d'El Watan, nous raconte aujourd'hui ses rapports sismiques à l'écriture, ses folies, ses projets et ses interminables pérégrinations dans le pays du Verbe. Marwan K. et son double littéraire Yacine Naboulci, le groupe des " Anartistes ", le rêve de la révolution, le " cancer du Verbe "… Cet ensemble magique de narration et de "Pop Littérature" nous est présenté ici avec une langue savante, un talent archéologique surprenant et une lucidité digne d'un Cioran réincarné…

Vocables splendides et sauvages, amour déchainé et pavé de haines, l'histoire de "Mus" avec l'écriture s'inscrit parmi les plus belles qu'a connues notre maigre registre littéraire…

La Dépêche de Kabylie : Quel est exactement ton rapport avec l'écriture ?
Mustapha Benfoudil : Au tout début, c'était une langue de communication: un médium entre le bègue mental que j'étais et le monde. Pour le timide hermétique que j'étais, c'était mon seul outil d'expression. Après, cela a évolué vers quelque chose de moins folklorique. De plus élaboré on va dire. Je suis sorti progressivement, pour ainsi dire, du champ de la thérapie pour entrer dans celui de la littérature.

Quelle différence trouves-tu, à présent, entre les deux ?
C’est exactement la différence qui existe entre une notice de médicament et un poème. J’essaie de m’affranchir du rapport " utilitaire " au langage pour un rapport infiniment plus riche, celui où le langage est le lieu de quelque chose plutôt qu’un simple outil d’expression " pour dire quelque chose ". J’essaie de me noyer dans le magma de la langue comme royaume de l’inconscient.

Tu ne veux pas que ton écriture soit un simple moyen d'expression mais, paradoxalement, dans ton dernier livre, on note une envie fracassante d'exprimer " les autres " !
Cela tient au fait que ces pages ou ces "plages" de l'irruption de l'inconscient opèrent par fulgurances. Il ne s’agit pas de faire un roman où l’inconscient serait le tout. Cela serait illisible et je tenterai sans doute un jour une telle expérience. Dans " Archéologie du Chaos (amoureux) ", cela survient dans certaines zones de la trame romanesque où l’écriture pince certaines cordes sensibles et descend vers les strates les plus profondes de l’inconscient. Exemple : la scène où Yacine Nabolci viole Sonia Rostom tout en la confondant avec sa " très belle-mère " Kheïra, et en se remémorant des bribes de la scène où il étrangla sa sœur Camélia. Il y a aussi tout le journal de Marwan K. où l’on assiste à la conscience explosée de l’Auteur. A cela, il faudrait ajouter la dimension graphique du roman qui casse la " linéarité communicationnelle " du texte. Ces tags, ces graffitis, ces pictogrammes jetés en vrac sont autant de manifestations de l’inconscient en action du narrateur.

On discerne, effectivement, une certaine "inquiétude littéraire" et une invasion déchainée du "Soi" dans les délires de Marwan K. qui est " mort sur une virgule ". A ton avis, l'écriture tue-t-elle vraiment ?
Cliniquement, c’est un cliché. Non. La littérature ne tue pas. Je veux dire pas d’une façon directe quand bien même l’inquiétude qu’elle provoque est réelle, entêtante, névrotique, insupportable, tout ce qu’on veut.
En revanche, le mal-être qu’elle induit, en tant que moteur à questionnements ontologiques, en tant que cancer métastasé du verbe qui détonne, en tant que volcan qui charrie tout le refoulé enfoui aux tréfonds de notre slip, au point de briser les fondements constitutionnels de l’être; car pour moi, écrire c’est essayer de faire parler un volcan et l’écriture est une activité sismique, en tant que tout ce désastre. Donc, il n’est pas exclu que la littérature puisse avoir un effet néfaste sur les cœurs fragiles et, de ce fait, a le pouvoir de faire arrêter bien des cardiogrammes sur une virgule qui n’a rien de poétique.

N'as-tu pas peur d'un " cancer du Verbe " ? N'envisages-tu jamais de mourir assassiné par l'écriture, à l'instar d'Hemingway et d'Artaud ?
C’est l’un des poncifs les plus répandus sur la littérature et l’art de manière générale : cette image d’Epinal de l’écrivain " torturé " et " torturant " son entourage. Non. Au risque de casser cette image romantique, je n’ai pas de rapport " morbide " à l’écriture. Mais névrotique, c’est sûr. Je ne reconnais pas à la littérature de pouvoir létal. Mais volontiers mental. Elle rend fou, paraît-il. Je pencherais donc volontiers pour un destin à la " Artaud ". Mais c’est un luxe que d'avoir le talent despotique et destructeur d’Antonin Artaud.

En parlant de destruction, " L'Archéologie du chaos (amoureux) " est gorgé d'idées destructrices, qu'elles soient politiques, artistiques ou morales. Etait-ce pour exorciser tes fantasmes ou bien espère-tu vraiment que le livre peut toujours changer le monde ?
Je dois avouer qu’en bon scorpion assermenté, je suis de tempérament autodestructeur. Pour autant, les idées subversives qui émaillent le texte ne sont pas forcément miennes, même si j’en partage de larges pans. Le propre d’un bon roman, me semble-t-il, est de ne pas être un texte fermé comme dirait Barthes, un texte univoque, à sens unique.
Je m’évertue toujours à assurer la plus grande autonomie à mes personnages dès lors qu’ils sont jetés dans la trame et ses méandres, n’obéissant qu’à la mécanique propre du texte. Tel que je l’ai imaginé, Marwan K (et son double littéraire, Yacine Nabolci), est un personnage compliqué, exigeant, mal dans sa peau, et en colère contre tout et contre tout le monde, à commencer par l’ordre petit bourgeois imposé par son père. Vivant reclus dans la grotte urbaine de sa cave-vigie qui n’est autre que l’ancienne demeure de l’illustre Jean Sénac où il fut assassiné, il va se tailler une vie sur mesure, celle d’un auteur maudit, fût-il en herbe. En révolte contre tout, il se fend d’un roman-manifeste dont un flic va s’employer à démêler les fils, entre ce qui appartient au strict domaine de la fiction et ce qui relève de l’Action Directe.
En gros, et pour aller vite, disons que le personnage central de mon roman c’est la jeunesse. Une jeunesse qui bout, qui se cherche, ballottée entre l’inhibition du quotidien et le désir de " faire quelque chose ". Mais ça, c’est juste pour le côté " lisible " du texte. Pour le reste, mon roman n’a nullement la prétention de changer le monde. Je ne pense pas que la littérature puisse se substituer à l’action politique structurée. D’ailleurs, ce n’est pas son rôle.

A défaut de changer le monde, as-tu la prétention de vouloir changer le mécanisme intérieur de ton lecteur ? C'est à dire, bouleverser ses idées reçues, renverser son ordre établi, gazer ses principes et ses illusions ?
Je pense que c’est le vœu secret de tout écrivain : provoquer ne serait-ce qu’un microséisme à l’échelle des idées reçues, des valeurs dominantes de ses lecteurs et bousculer un tant soit peu l’Ordre établi, qu’il soit politique, esthétique ou moral.

Quand tu as lu " Le Manifeste du Chkoupisme " à la Bibliothèque nationale, c'était dans quel but exactement? Etait-ce une simple lecture littéraire ou avais-tu quelque idée crétine derrière la tête ?
Je l'avais lu à l'occasion d'un séminaire sur Abdelhamid Benzine en mars 2007 autour du thème " Art et engagement "… L’introduction d’un manifeste politique dans mon roman pourrait me valoir d’être considéré, aux yeux de beaucoup, comme un " pseudo auteur " qui se " sert " de l’espace littéraire pour placer une parole politique. A ce propos, j’aimerais préciser quelque chose d’important : le " Manifeste du Chkoupisme " n’est pas tombé du ciel : il est conforté par une assise romanesque solide organiquement dans la mesure où tout le roman est construit autour des fantasmes politiques de Marwan K. J’aimerais souligner au passage que le sujet politique en soit ne diminue en rien de la " littérarité " d’un texte. C’est comme si on niait à Oliver Stone toute qualité esthétique pour avoir fait un film sur Nixon ou sur Kennedy. Il faut se décomplexer par rapport à la matière qu’offre l’action politique. Le tout est de savoir travailler ce matériau de manière à en faire quelque chose de véritablement romanesque en mettant la lumière sur ce qui travaille de l’intérieur les protagonistes. Maintenant, pour ce qui est de l’utilisation de ce même manifeste dans un cadre extra romanesque, là, tu touches du doigt les motivations profondes qui sont les miennes, au-delà de tout artifice technique ou argutie esthétique, de faire rentrer ce " corps étranger " dans mon roman. A ce niveau-là, tu effleures comme je l’avais suggéré plus haut, la zone de l’inconscient. Il s’agit ici de la strate politique du refoulé. Sans vouloir m’inscrire dans une démarche proprement militante, je revendique cette forme comme un objet hybride qui ne pourrait trouver sa véritable signification que dans le sens de ce que j’appellerais de la " Pop Littérature ", c’est à dire une littérature qui emprunte à la fois au roman traditionnel, aux tags, au raï, au rap, aux graffitis, aux tracts politiques, aux médias, à Internet, au langage SMS, aux mouvements underground et quantité d’autres références de ce que l’on appelle " la culture urbaine ".

Tu voulais donc faire un roman-mosaïque. Mais n'as-tu pas senti, à la fin, que cet amalgame a été fait au détriment de l'esthétique? Car, quand on veut parler de tous ces éléments de la " culture urbaine " on a du mal à préserver l'essentiel, en l'occurrence : la littérature....
Je concède que la littérature telle que l’entendent les puristes fait les frais effectivement d’une telle construction. En général, ce que l’on entend par " littérature ", c’est ce savant alliage de lyrisme et de subtilité avec un zeste d’hermétisme où l’on explore les foyers du sens par petites touches successives en usant d’une phrase narrative faisant la part belle au langage métaphorique d’où toute tentation de nommer les choses serait bannie. Présentée ainsi, " ma littérature " est pure hérésie et me qualifier d’auteur serait usurpation. Crois-bien que j’ai pleinement conscience du caractère polémique des formes que j’emprunte pour faire du roman. Et je comprends que les emprunts multiples à des signifiants, ne relevant pas de l’art romanesque, a de quoi agacer les traditionalistes. Je n’aime pas les formes figées ni le plagiat déguisé. Je me dois donc de trouver une autre façon de me raconter. Sans doute ne l’ai-je pas fait jusqu’à présent avec bonheur si je m’en tiens à l’avis de la critique. Peut-être un jour trouvera-t-on du bon dans ces " infidélités " ?! J’ai conscience que j’ai encore du travail sur le style et sur la " poétique " de mes romans. Je ne désespère pas de parvenir un jour à signer quelque chose qui mérite sa place dans les bibliothèques. D’ici là, je multiplie les questions. Et accessoirement, je m’amuse…

Donc, si on se fie à ta modestie, on comprendra qu'il te reste beaucoup à faire. Pourrait-on s'attendre, de ce fait, à un ouvrage " sérieux " de Mustapha Benfoudil, histoire de changer, de sortir une autre facette de l'écrivain ?
Sérieux ? Rien de moins sûr. En revanche, oui, il me reste beaucoup à faire. Beaucoup de travail encore et encore pour concilier maturité et imagination, rigueur et inventivité. Mon rêve suprême à présent est de m’arrêter d’écrire pendant un temps sans sombrer dans la dépression post-je-ne-sais-plus-quoi. Prendre le temps de s’arrêter, de se ramasser. Et d’être lucide. Lucide sur tout. Y compris sur le sens de cette interview que je donne à une Sarah Haïdar qui pourrait me donner des leçons magistrales d’écriture. Toi, tu es une vraie artiste.

Quand tu projettes de " suspendre momentanément " l'écriture, crois-tu que c'est vraiment possible? As-tu le parfait contrôle sur cette passion déchainée qui te lie à l'écriture ? Et si un jour tu voudras prendre tes distances, va-t-elle t'obéir ?
Je ne pense pas que l’on soit effectivement maître de ce genre de passions. En fait, pour être plus précis, j’entendais surtout de prendre du recul par rapport au roman. Je continuerais à écrire sous d’autres formes, particulièrement le théâtre.

Nous y voilà ! Parle-nous un peu de cette révolution que tu vas faire au sein du TNA.
Je n’ai nullement la prétention de faire sauter le TNA. Il se trouve juste que depuis un certain nombre d’années, des compagnies de théâtre, particulièrement en France, me sollicitent pour leur écrire des textes dramatiques. Cela a commencé en 2001 avec " Gare-au-Théâtre ", une compagnie établie à Paris que dirige Mustapha Aouar. Cela s’est ensuite poursuivi avec "Ecritures Vagabondes", une association d’écrivains avec laquelle j’ai été en résidence à Anvers, en Belgique, en mars 2005, et d’où je suis revenu avec une pièce : " Clandestinopolis ". Cette pièce a été mise en lecture un peu partout, dont le Festival d’Avignon "off". Elle sera publiée en janvier 2008 à Paris, chez L’Avant-scène Théâtre, et créée à Paris en septembre prochain. En ce moment, je planche sur une autre pièce intitulée " Les Borgnes ".

Tes textes dramatiques sont-ils aussi "virulents", aussi atypiques que tes romans? Vas-tu faire un théâtre relativement connu ou bien vas-tu casser toutes les règles et nous offrir du " scénique de choc " ?
Mes textes dramatiques sont nourris, oui, on peut le dire, à la même veine mais curieusement, j’ai trouvé dans le théâtre plus de liberté formelle que dans le roman. Le théâtre contemporain offre une palette de formes et un potentiel de créativité insoupçonnés. Cela permet de bousculer la narration, les personnages, les unités traditionnelles de temps et de lieu. Les possibilités d’écriture y sont repoussées à l’extrême. Cela frise parfois l’écriture expérimentale mais ce n’est pas une tare, bien au contraire. Le théâtre contemporain autorise toutes les folies. Il est de loin plus fou que le roman qui est resté globalement un genre " sage " et conformiste.

Revenons à ton roman… L'image du révolutionnaire misanthrope, demi-cinglé, demi-dieu, serait-elle la seule facette de la révolution qu'il nous faut exploiter puisque toutes les autres n'ont pas été d'une grande utilité pour l'Humanité ? A-t-on besoin d'un nouvel Hitler, lucide, artiste, intelligent et débarrassé de son racisme pour notre Ultime Révolution ?
Du tout. J’abhorre tous les totalitarismes, fussent-ils les plus avant-gardistes qui soient. On a vu ce qu’ont donné la révolution prolétarienne (Staline), Maoïste, Guévarienne…Des dictatures! On a vu la révolution d’inspiration islamiste. C’est vrai que Ben Laden séduit. C’est vrai que le 11 Septembre a quelque chose de sexy. Mais cela reste une horreur. C’est tout le sens justement de l’impasse à laquelle était arrivé Marwan K. Il veut perpétuer l’héritage de Kanafani. Il aurait volontiers intégré quelque cellule crypto-révolutionnaire d’obédience FPLP qui prendrait le relais d’un Wadie Haddad. Mais il n’a pas le cœur d’un chef terroriste.
Il ne se voit pas dans la peau d’un Carlos. Et il en a marre des postures : posture du penseur maudit à la Cioran, son modèle, de l’intellectuel banni, du zigoto qui est toute la journée là à jaser sur la révolution en fumant du shit, un t-shirt à l’effigie du Che en guise de badge. Le groupe des " Anartistes ", agglutiné autour de Yacine Nabolci, a cru avoir trouvé la potion magique en mélangeant anarchisme et pouvoir subversif de l’art. Leur truc va-t-il fonctionner ? Mon roman n’est pas un dépliant de l’action néo-révolutionnaire. Il ne propose aucun mode d’emploi. Je n’apporte pas de réponse. Je ne fais que lâcher des points d’interrogation dans la Cité.

Yacine Naboulci voulait découvrir l'Algorithme de l'univers et l'inspecteur Kamel avait décidé que c'était l'amour.   Et toi, qu'est ce que tu en penses ?
Je pense que tu as parfaitement lu le roman et que tu en connais décidément l’Algorithme mieux que son auteur !

Propos recueillis
 

par Sarah Haidar

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