Communication de Smaïl Goumeziane lors des Débats d’El Watan

 Aisance financière de l’Algérie : mythes et réalités

El Watan 17/11/2007

Est-ce à dire qu’aisance financière et pauvreté sont, paradoxalement, condamnées à faire bon ménage ? N’est-ce pas tout simplement la confirmation que, selon le bon sens populaire, « l’argent ne fait pas le bonheur… de ceux qui n’en ont pas ? »

 

Examinons cette réalité ambivalente à travers quelques chiffres :

- Les réserves de change du pays dépassent les 90 milliards de dollars, soit plus d’une année de produit intérieur brut (PIB), ou plus de quatre ans d’importations.

- Une partie de ces réserves (42 milliards de dollars, soit 36% du PIB) est centralisée par l’Etat dans un Fonds spécial dit de Régulation des recettes (FRR).

- Quant au budget de l’Etat, il affiche, désormais, avec satisfaction, un excédent de l’ordre de 12,7% du PIB. Pourtant, les conditions de vie des algériens ne s’améliorent guère de façon significative. Pis, pour une grande partie d’entre eux, la pauvreté reste endémique, quand elle ne s’aggrave pas.

- Le revenu annuel moyen par tête d’habitant est bien remonté à plus de 3 000 dollars, après la chute vertigineuse des années 1990, mais il ne fait, somme toute, que dépasser légèrement son niveau de… 1987 (et encore, à dollar constant).

- 15% de la population active algérienne sont encore officiellement au chômage. Pis, parmi les chômeurs, deux sur trois sont des jeunes de moins de 30 ans.

- Selon l’indicateur de pauvreté humaine des Nations unies (voir le Rapport sur le développement du PNUD 2006), la population algérienne vivant avec moins de deux dollars par jour était en 2004 de 15,1% de la population globale, soit près de 5 millions d’habitants.

- Si l’on tient compte du seuil de pauvreté national de l’Algérie, ce sont 22,6% de la population qui vivent en dessous de ce seuil, soit un algérien sur quatre ! Dans ces conditions, une grande partie de la population se trouve fragilisée face aux fluctuations erratiques du marché national, de plus en plus achalandé, vaille que vaille, par les importations. Ainsi, toute modification des prix des denrées ou toute rupture dans les approvisionnements se répercutent brutalement sur le pouvoir d’achat comme on a pu le constater ces derniers mois, ne serait-ce que dans le domaine des fruits et légumes ou du lait. En effet, pour le citoyen lambda, deux dollars par jour, soit 150 DA, c’est tout juste de quoi acheter deux kilos de pommes de terre et, au vu des importations de ces derniers mois, de qualité douteuse ! Même lorsque les prix sont « stabilisés » pour « protéger » les consommateurs, comme c’est le cas pour le pain, c’est toute une profession artisanale qui est déstabilisée en amont, aboutissant à la fermeture de milliers de boulangeries.

Ainsi donc, l’aisance financière, en devises et en dinars, du pays se conjugue avec de fortes contraintes économiques et sociales pour une grande partie de la population. Etrange paradoxe que ce pays qui serait riche, alors que son peuple est pauvre. Un paradoxe d’autant plus incompréhensible pour la population à qui on vante en permanence les performances en termes de croissance globale, alors qu’elle en subit quotidiennement les effets pervers : pénuries récurrentes dans les produits de base ; flambées des prix cycliques ; difficultés multiples pour l’accès au logement ou aux soins ; explosion de l’informel ; multiplication des nouveaux riches ; chômage persistant et concurrence de la main-d’œuvre internationale, y compris dans les métiers non qualifiés (1)… Comme s’il y avait un mur invisible entre le « matelas » de devises et de dinars de l’Etat et le sort de la population.

Le syndrome mercantiliste

En fait, si paradoxe il y a, il est ailleurs. Car, si la pauvreté d’une partie importante de la population est bien palpable, l’aisance financière de l’Etat est un trompe-l’œil et ne démontre en rien que l’Algérie soit riche. Cette aisance financière est illusoire pour plusieurs raisons. D’une part, elle résulte d’excédents financiers aléatoires et non renouvelables. Ils sont issus d’une activité primaire, celle des hydrocarbures qui a une durée de vie limitée (au mieux une génération), générant un excédent commercial externe particulièrement sensible aux fluctuations du marché international et constituant un gisement fiscal couvrant aux deux tiers le budget national. Historiquement, cela n’a rien d’exceptionnel. Bien des pays ont connu une telle situation.
Suite à la découverte du Nouveau monde, dès le XVIe siècle, certains pays cédèrent avec laxisme aux bienfaits de l’or et des pierres précieuses rapportés par bateaux entiers des Amériques. Ils pensaient alors que richesse et développement se mesuraient au volume du trésor amassé. Ce fut le syndrome mercantiliste. Il coûta cher à des pays comme l’Espagne, le Portugal ou l’Italie qui, longtemps, furent à la traîne du formidable essor impulsé par la Révolution industrielle. Sa critique scientifique dès les XVIIe et XVIIIe siècles, notamment par Adam Smith, fut à l’origine de la constitution de l’économie politique en tant que science. Depuis, celle-ci a réalisé des progrès considérables, et la révolution industrielle est désormais reléguée au rang d’ancêtre de la nouvelle Révolution scientifique et technique qui accompagne la mondialisation.

Au-delà de tous ces bouleversements et des leçons qu’ils ont générées, on sait, ne serait-ce que depuis l’expérience algérienne de 1986, que les recettes d’exportation et fiscales peuvent fondre comme neige au soleil (2), tandis que le niveau des importations, dépendance alimentaire oblige, atteint vite son niveau incompressible. Dès lors, en ce début de XXIe siècle, forts de tout cet héritage historique, scientifique et pratique, peut-on, sans réagir, laisser l’Algérie se fourvoyer elle aussi dans le syndrome mercantiliste au risque, à son tour, de louper définitivement le train de cette nouvelle révolution scientifique et technologique ? Par ailleurs, que penser du niveau des réserves de change ? Quand on examine les pays développés ou même émergents, on constate que celui-ci n’atteint jamais le niveau algérien. Ainsi, le rapport réserves de change/PIB est de 2% en France, de 16% en Norvège, de 26% en Corée du Sud et même de… 8% en Arabie Saoudite.
En Chine, où l’on pratique également une politique dynamique de constitution de réserves de change, le taux n’est que de l’ordre de 50% de son PIB contre 100% en Algérie. Est-il justifié de conserver un tel volume de réserves, dites de précaution, pour anticiper sur un possible retournement du marché pétrolier, comme ce fut le cas en 1986 ? Ce niveau de 90 milliards de dollars, n’est-il pas exagéré au regard de cet objectif ? D’autant que ce volume et le rythme accéléré avec lequel il a été constitué correspondent, on l’a vu, à une stratégie de change fondée sur les seules perspectives offertes par l’évolution des termes de l’échange issus des hydrocarbures. Ce faisant, ce trop-plein de réserves de change ne constitue-t-il pas un signal plutôt négatif en direction du système financier international, qui le comprendrait davantage comme proportionnel au niveau du risque/pays et comme la seule réponse possible de l’Algérie à une crise de son commerce extérieur ?

- Par ailleurs, que penser de l’utilisation qui est faite de ces ressources tirées des hydrocarbures ? Côté dinars, le budget national est davantage « infrastructurel » : les moyens alloués à l’économie productive sont nettement insuffisants. En matière de fonctionnement, les dépenses pour les secteurs liés au transport, aux routes et autres équipements infrastructurels l’emportent sur les autres secteurs nationaux dont ils se déconnectent chaque jour davantage ; l’éducation et la santé restent des parents pauvres ; en matière de recettes, le système fiscal, alimenté à 65% par les hydrocarbures, continue d’ignorer le poids de l’informel et des activités spéculatives (3), et l’impôt pèse fortement sur les secteurs productifs légaux (l’impôt sur les bénéfices des sociétés, par exemple, est encore trop lourd pour les entreprises qui souhaitent réinvestir productivement leurs bénéfices) ; beaucoup d’argent continue d’être affecté à fonds perdus à des entreprises en mal de véritable restructuration industrielle.
Côté devises, le placement, pour partie, de ces ressources dans un Fonds de régulation des recettes (FRR) et, pour partie, dans des obligations américaines, semble répondre au principe de précaution. Cependant, s’agissant du FRR, son objet principal, qui est de « neutraliser les surliquidités » en termes inflationnistes, et sa gestion centralisée, méritent débat au regard de ce qui est fait dans d’autres pays pétroliers, comme la Norvège par exemple. D’autant que, dans la réalité, le FRR participe à l’équilibre du budget national sans que cela n’empêche ni les poussées inflationnistes directes de (+4,5% en 2007) ni la modification de la structure de l’inflation. Celle-ci, on le sait, a trouvé refuge dans le logement (où les familles les plus pauvres, quand elles ont un logement, engloutissent jusqu’à 50% de leurs maigres revenus) et dans le foncier pour y développer une immense bulle spéculative. Avec le risque, à court ou moyen terme, de perdre le contrôle de l’évolution de l’ensemble des prix des biens et services. Quant aux obligations américaines, constituent-elles le placement le plus rentable et le plus sûr, quand on connaît le niveau abyssal du déficit américain et l’évolution du dollar face à l’euro ? Est-il économiquement juste de financer le budget américain pour qu’il subventionne ses géants de l’agroalimentaire dans le but de doper artificiellement leur compétitivité, de concurrencer de façon déloyale la multitude de petits paysans du tiers-monde, notamment africains, producteurs de céréales ou de coton, et de les réduire aux limites de la survie ? Est-il socialement juste de contribuer au financement de la recherche technologique américaine quand ce secteur souffre de graves contraintes organisationnelles et de ressources en Algérie ? De même, est-il politiquement juste de financer, avec de l’argent algérien, le déficit américain causé, pour l’essentiel, par les énormes dépenses militaires (plus de 300 milliards de dollars/an) imposées par les engagements de l’hyper -puissance au Moyen-Orient ?
Enfin, pour être durable, l’aisance financière doit pouvoir s’appuyer sur une monnaie nationale reconnue internationalement. Une monnaie convertible, car c’est de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas là le premier symbole de l’évolution de la richesse d’un pays ? Aussi, jusqu’à quand l’Algérie va-t-elle se contenter, pour avoir des devises, de l’excédent sur ses recettes d’exportations d’hydrocarbures, du recours à l’endettement international ou aux capitaux extérieurs (4) ? Le temps est venu de débattre sérieusement et sereinement de la question de la convertibilité du dinar et de mettre un terme à la double existence officielle et parallèle de la monnaie nationale car, on le sait, la convertibilité est un des moyens essentiels de lutte contre l’économie spéculative, la fraude fiscale et les fuites invisibles de capitaux qui gangrènent, via le commerce extérieur de l’Algérie, les activités productives du pays. La monnaie nationale, à travers son taux de change librement établi, pourra alors refléter les performances objectives de l’économie nationale.

Derrière le pétrole, la gouvernance

Dès lors, cette aisance financière en trompe-l’œil ne peut cacher la réalité d’une croissance sans développement, illustrée par la 102e place que l’Algérie occupe selon l’indicateur de développement humain des Nations unies pour 2006 (elle occupait la 103e place en 2005). Pourtant, on va le voir, ni le pétrole ni le gaz ne sont responsables de ce non-développement. En effet, faire le constat d’une croissance sans développement ne signifie pas qu’il faille se passer de ces formidables ressources financières en devises et en dinars que rapportent les hydrocarbures, ni qu’il faille vouer Sonatrach aux gémonies ou jeter aux orties son programme de développement. Pas plus qu’il faille culpabiliser son remarquable potentiel humain. Bien au contraire, il faut la consolider et valoriser au mieux ses travailleurs (un pas devrait être fait en ce sens avec la nouvelle grille des salaires), avant qu’ils ne cèdent aux sirènes de la concurrence internationale, en Algérie, au Maghreb, voire au-delà. Au demeurant, sous conditions de respecter l’éthique et l’environnement, tout excédent financier est bon à prendre. Il reste, cependant, que les excédents financiers tirés des hydrocarbures ont un impact limité, comme on l’a vu, aussi bien par le caractère non renouvelable de cette énergie que par l’usage peu productif qui en est fait. Comment comprendre autrement la part du lion consacrée aux investissements pétroliers et infrastructurels au regard de ce qui est alloué aux secteurs industriel et agricole ? Comment comprendre autrement la participation marginale des entreprises nationales et de leurs travailleurs à ces travaux infrastructurels ? N’est-ce pas une des causes de l’augmentation brutale du volume des importations (plus de 26 milliards de dollars en 2006) ? Le développement, il faut le rappeler, est d’abord affaire de choix, de stratégie et donc de gouvernance. A titre d’illustration, prenons le cas d’un autre pays pétrolier : la Norvège. Ce pays de moins de cinq millions d’habitants dispose aujourd’hui d’un niveau de réserves de change deux fois moins important que l’Algérie (47 milliards de dollars). Jusqu’au milieu du XXe siècle, le pays fut, avec le Portugal, le plus pauvre de l’Europe. Pourtant, ce pays caracole depuis plusieurs années en tête du classement mondial en termes de développement : le PIB norvégien par habitant a été multiplié par six en une quarantaine d’années (contre un peu plus de deux fois en Algérie) ; le revenu annuel moyen par habitant est désormais de 64 000 dollars, soit 20 fois supérieur à celui de l’Algérie. Comment la Norvège en est-elle arrivée là ? Tout d’abord, il faut savoir que la production de pétrole (140 millions de tonnes) et de gaz (87 milliards de m3) ne participe au mieux qu’à hauteur de 25% à la croissance de la richesse nationale grâce à une structure productive nationale plus équilibrée : les hydrocarbures constituent 15% du PIB norvégien, quand ils représentent près de 45% du PIB algérien ; les hydrocarbures ne représentent que 57% des exportations norvégiennes, contre 97% pour l’Algérie. Autrement dit, la richesse nationale norvégienne est à 85% le fruit des secteurs hors hydrocarbures (25% pour les produits manufacturés contre 5,2% en Algérie), et près de la moitié des exportations y sont constituées de produits hors hydrocarbures, principalement des produits manufacturés et à haute valeur technologique. C’est dire que la croissance norvégienne est une croissance équilibrée et soutenable s’appuyant sur l’ensemble de son secteur productif. Ces performances ne sont pas sans relation avec les principes qui président à l’organisation et à la gestion du « Fonds de pension du gouvernement » mis en place comme en Algérie, et principalement alimenté par les recettes d’hydrocarbures. Trois principes essentiels guident son fonctionnement : veiller à ce que le budget ordinaire reste l’outil central de gestion de la politique publique ; veiller à maintenir une structure industrielle diversifiée ; consolider la stabilité de l’économie norvégienne. Sur cette base, le Fonds de pension du gouvernement est géré de façon transparente sous le contrôle du Parlement et les partenaires sociaux (patrons et syndicats) sont associés à la définition de ses objectifs. Parallèlement, les déficits éventuels du budget ordinaire peuvent être occasionnellement couverts dans des limites correspondant au rendement obtenu de la gestion du Fonds. Enfin, au niveau de la dépense publique, une large part est consacrée à l’éducation et à la santé.
Dans ce cadre, dès lors que les réserves de change ne dépassent pas, comme on l’a vu, un niveau raisonnable de « précaution », les ressources du Fonds sont totalement investies à l’étranger avec trois objectifs essentiels : assurer une répartition sur toutes les places financières dans le monde ; investir selon un portefeuille largement diversifié ; respecter concomitamment critères de rentabilité, environnementaux et éthiques. Résultat, à fin 2006, plus de 300 milliards de dollars sont accumulés dans le Fonds, soit l’équivalent du PIB, et six fois le niveau des réserves de change. Le rendement annuel du Fonds est de 12,6%, soit 38 milliards de dollars d’intérêts ! Mieux, au-delà de ce résultat financier, ce succès accompagne, on l’a vu, des performances exceptionnelles en matière de développement humain : les dépenses publiques de santé et d’éducation représentent chaque année près de 16% du PIB (soit plus de 45 milliards de dollars), quand elles ne dépassent guère 7 à 8% du PIB en Algérie (7) ; le taux de chômage y avoisine les 3% de la population active, soit 5 fois moins important qu’en Algérie.

Dès lors, on le voit, avec des ressources en hydrocarbures identiques et un niveau de réserves de change deux fois moins importants, la Norvège consolide chaque jour un peu plus sa place de leader du développement à l’échelle mondiale et prépare au mieux l’avenir de son peuple, puisque les formidables ressources accumulées par le Fonds seront au fur et à mesure de l’épuisement des ressources minérales, utilisées au financement des retraites (la population est moins jeune qu’en Algérie et le taux démographique est de l’ordre de six pour mille) et de la santé publique. La leçon de l’exemple norvégien est simple : le pétrole n’est pas responsable du non-développement ; il peut, sous certaines conditions de gouvernance, être le carburant du développement ; il ne peut en être le moteur, ce rôle étant dévolu à une structure productive largement diversifiée. Le problème de l’Algérie se situe donc ailleurs : au niveau de la politique de développement initiée depuis plusieurs décennies, dont on tarde à faire le deuil pour passer à des stratégies alternatives visant une réelle diversification et compétitivité de la structure productive nationale ; à celui du mode de gouvernance qui a accompagné jusqu’à aujourd’hui une telle démarche. Or, à ces deux niveaux, malgré les promesses de réformes, le passif reste lourd : les entreprises nationales hors hydrocarbures, publiques et privées, n’ont toujours pas accès aux ressources (financières, organisationnelles, techniques et humaines) dont elles ont besoin, et ne génèrent pas, à leur tour, les surplus nécessaires à leur développement ; le pays tarde à engager les réformes structurelles qui s’imposent pour sortir de la spécialisation primaire et sectorielle.

- Sur ce dernier point, c’est une véritable révolution dans le mode de gouvernance qu’il faut engager. C’est, en tout cas, une des conclusions que l’on peut tirer de récentes études multicritères (2005) sur la gouvernance dans le monde qui indiquent que l’Algérie demeure en deçà de la moyenne mondiale(8). Qu’on en juge pour six de ces critères, notés sur une échelle de un à cent (9). Pour le critère de « Responsabilité », l’Algérie obtient 25 points, quand la Corée du Sud recueille 68 points et la Norvège… 99 points. Pour le critère de « Stabilité politique », l’Algérie obtient 18 points, la Corée du Sud 61 et la Norvège 92. Pour le critère de « Efficacité de la gouvernance », l’Algérie obtient 43 points, la Corée du Sud 79 et la Norvège 98. Pour le critère de « Qualité de la régulation », l’Algérie obtient 26 points, la Corée du Sud 72 et la Norvège. Pour le critère de « Respect de la loi », l’Algérie obtient 32 points, la Corée du Sud 72 et la Norvège 99. Enfin, pour le critère de « Contrôle de la corruption », l’Algérie obtient 42 points, la Corée du Sud 69 et la Norvège 97.

Une aisance financière globale et structurelle

Au vu de ces quelques éléments d’analyse, et des comparaisons présentées succinctement, est-il encore nécessaire de souligner le caractère illusoire de l’aisance financière algérienne ? Probablement pas. Il n’empêche que la question de l’aisance financière réelle est à la fois une vraie question de recherche et une question politique majeure, à condition de l’examiner dans toutes ses dimensions et en relation avec la question du développement réel (10). De cette brève analyse, il ressort une première conclusion fondamentale : l’aisance financière n’a de sens que globale. Elle doit être la traduction d’un surplus économique global. Celui-ci doit être le résultat d’une croissance équilibrée dans toutes les composantes productives de la nation. Pour chacune de ces composantes, l’aisance financière doit être examinée dans ses origines, dans son contenu et dans sa destination. Dès lors, une seconde conclusion fondamentale peut être tirée : une aisance financière est réelle et durable quand elle a pour origine et pour contenu l’activité productive, et pour destination la consommation interne. Autrement dit, pour être significative, en termes de développement, l’aisance financière doit se situer à la fois au niveau de l’Etat, mais aussi à celui des entreprises et, last but not least, à celui des citoyens. C’est dire qu’au niveau de l’Etat, d’une entreprise ou d’un citoyen, une aisance financière tirée de rentes primaires, commerciales ou spéculatives ne peut être qu’artificielle, limitée dans le temps et contre-productive. C’est dire aussi qu’une aisance financière au niveau de l’Etat qui ne se conjuguerait pas avec une aisance financière au niveau des entreprises et des citoyens serait sans lendemain. Pour ces derniers, notamment, l’enrichissement de l’Etat ne peut être compris que s’il s’accompagne de meilleurs revenus directs (salaires et rémunérations) et indirects (reimaqesribution sociale) et d’une amélioration structurelle de leur pouvoir d’achat.
Là encore, l’exemple norvégien confirme cette conclusion : l’Etat y vit dans l’aisance financière, mais ses entreprises et ses citoyens aussi. Dès lors, dans tout pays, vouloir le développement c’est, in fine, viser l’aisance financière concomitante à chacun de ces trois niveaux. Aussi, toute stratégie de développement doit être jugée sur sa capacité à impulser l’émergence et la consolidation de cette triple aisance financière aux niveaux de l’Etat, des entreprises et des citoyens. Bien entendu, assurer l’aisance financière à ces trois niveaux ne signifie pas qu’il faille imaqesribuer directement et sans contrepartie à l’Etat, aux entreprises ou aux citoyens les dividendes pétroliers.

Il va de soi que l’aisance financière doit provenir de la création de richesse et d’une discipline budgétaire rigoureuse à chacun de ces niveaux. Dans cette perspective, comment imaginer que l’Algérie pourrait se développer sans un Etat tirant sa force de ressources budgétaires issues de tous les secteurs productifs, et de dépenses publiques principalement affectées en direction de ces mêmes secteurs productifs ? Inimaginable. Dès lors, comment générer des ressources hors hydrocarbures sans une urgente et profonde réforme fiscale, qui taxe fortement les activités rentières et spéculatives et favorise les activités et revenus productifs ? Comment structurer de façon dynamique la dépense publique pour favoriser ces mêmes secteurs productifs, et les secteurs d’accompagnement (éducation, recherche, santé, logement), sans un réexamen objectif des règles et procédures qui président encore aux équilibres budgétaires ? Mais ces conditions budgétaires, pour indispensables qu’elles soient, n’épuisent pas la question du développement. Dans ce cadre, comment imaginer que le pays pourrait se développer sans un tissu et un réseau d’entreprises publiques et privées nationales innovantes et performantes (donc à l’aise financièrement), au moment où la concurrence internationale et même intermaghrébine est des plus féroces ? Inimaginable. Récemment encore, au niveau international on constatait le faible niveau de compétitivité de l’économie nationale. Avec un indice de 3,48, parmi une quarantaine de pays en développement, l’Algérie se classait à la 29e place derrière la Tunisie, la Jordanie et la Libye (11). Pour dépasser cette réalité, comment pourrait-on promouvoir un maillage industriel cohérent et solide, sans lever toutes les contraintes qui pèsent depuis plusieurs décennies sur ces entreprises : accès limité, et en ordre dispersé, au foncier et au crédit ; blocage et fragilité de la recherche développement et de l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication ; embryons de filières technologiques nationales cantonnées dans les activités primaires, d’assemblage ou de conditionnement, atomisées et disséminées sur tout le territoire national ; insuffisance et faiblesse des partenariats entre l’Etat et les entreprises nationales, le plus souvent restreints aux sempiternelles mesures dites de restructuration financière (qui engloutissent, sans retour, des sommes astronomiques), ou plus récemment à celles relatives à la mise à niveau pour la conquête… des marchés extérieurs ; ouverture à des partenariats industriels ou commerciaux restreints aux domaines « traditionnels » ou déséquilibrés avec les entreprises internationales (celles-ci s’intéressant davantage au « matelas » de devises du pays qu’à son développement) ; intérêt limité pour la diaspora algérienne, ses élites et ses potentialités multiformes forgées dans la concurrence et l’adversité. Comment imaginer, enfin, que l’Algérie pourrait se développer sans que ses citoyens, notamment les jeunes, participent activement à la création de la richesse nationale hors hydrocarbures et à son partage équitable ? Inimaginable. A l’évidence, cette participation active ne peut résulter, comme c’est le cas aujourd’hui, de leur insertion, au petit bonheur la chance, dans les circuits de l’informel pour y subir la précarité et la dureté des petits boulots, quand ils ne sombrent pas dans toutes formes de délinquance. Cette participation active ne viendra pas non plus de leur quête insensée, et, au risque de leur vie, de l’eldorado européen, attisé en permanence par les réseaux satellitaires et par les filières illégales de passeurs transméditerranéens. On est là au cœur du développement. L’humain, et particulièrement les jeunes, constitue depuis longtemps l’enjeu crucial du développement : son atout et son objectif. Si l’on veut éviter que l’Algérie continue de se vider de sa sève, on mesure l’effort colossal qu’il faut consentir, en termes financiers, organisationnels, et même moraux, pour les nourrir, les éduquer et ouvrir leur esprit aux sciences et techniques, pour qu’ils acquièrent au plus vite ces compétences et qualifications qui leur permettront de rivaliser par le travail, la création et l’innovation avec les jeunesses du monde. Mais, c’est aussi celui qu’il faut soutenir pour créer les conditions qui permettront à ces jeunes d’exercer leurs savoirs et leurs talents en Algérie, devenant ainsi le fer de lance de la compétitivité des entreprises algériennes et au-delà de l’économie nationale, et son meilleur ambassadeur en termes « d’attractivité ».
Parmi ces conditions, trois séries méritent de figurer en bonne place : celles qui favoriseront l’émergence d’un système éducatif et de recherche résolument tourné vers la modernité ; celles qui permettront l’organisation d’un véritable marché du travail multiplicateur d’emplois, et sur lequel ils pourront négocier de vrais « jobs », construire de vrais parcours professionnels, et faire évoluer leurs rémunérations au gré de leurs compétences, de leurs qualifications et de leur productivité ; celles, enfin, qui permettront l’organisation et l’expansion d’un marché intérieur regorgeant de produits et services, de qualité et à des prix compétitifs, issus pour une large part de la production nationale. Autrement dit, autant de conditions qui légitimeront et garantiront « leur aisance financière » par le travail productif. Une aisance qui leur permettra, en toute liberté, et sans le secours de l’Etat, de transformer leurs rêves en projets, et leurs projets en réalité. Alors, on pourra dire, avec raison et fierté, que l’Algérie et son peuple sont riches.

Notes de renvoi :

- 1- Notamment asiatique : ils seraient, officiellement plus de 30 000. Mais aussi travailleurs des pays d’Afrique subsaharienne, en attente d’une hypothétique traversée vers l’Europe. Terre d’émigration, l’Algérie devient rapidement une terre d’immigration.
- 2- Celles-ci avaient chuté de l’ordre de 40% en une année, au moment même où le pays était surendetté !
- 3- Ce qui explique pour une large part les niveaux élevés de fraude et d’évasion fiscales qui caractérisent le pays.
- 4- Le volume d’investissements extérieurs reste somme toute relativement modeste (moins de 1,5 milliard de dollars/an) et principalement orienté vers les hydrocarbures et la téléphonie.
- 5- Il fut notamment occupé cinq ans par les armées nazies lors de la Deuxième Guerre mondiale
- 6- Même en faisant la comparaison à parité de pouvoir d’achat, l’écart reste de un à huit.
- 7- Soit près de 10 000 dollars par an et par habitant de dépenses publiques d’éducation et de santé en Norvège, contre 250 dollars en Algérie, et un rapport de un à 40. Cela s’explique par le fait que le PIB norvégien est trois fois plus important que celui de l’Algérie, alors que sa population est près de sept fois plus faible.
- 8- Ces faibles performances en termes de gouvernance ne sont d’ailleurs pas étrangères à la détérioration du climat d’affaires, comme a pu le constater le rapport pour 2008 de « Doing Business » (Banque mondiale) qui classe l’Algérie à la 125e place sur 178.
- 9- Source : Kaufmann, Daniel, Aart Kray et Massimo Mastruzzi, in Governance indicators for 1996/2005, papier de recherche pour la Banque mondiale, et A decade of Measuring the quality of governance, septembre 2006.
- 10- Nous indiquions, lors d’un précédent débat d’El Watan, le contenu de ce développement réel analysé, « selon quatre regards croisés : celui de la diversification et de l’expansion de la production locale et des exportations ; celui du développement humain ; celui du développement durable ; celui du développement comme processus d’expansion des libertés ».
- 11- Il en est de même pour la productivité. Celle-ci est tellement basse que l’Algérie se classe à la 85e place sur 93, très loin derrière la Tunisie voisine (15e rang).

- Demain : Pays riche, pays pauvres : aux sources du paradoxe algérien, par le Dr Ahmed Benbitour
 

par Smaïl Goumeziane

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