Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga, jeunesse et désespérance

El Watan 01/10/2007

Les médias algériens font état, depuis plusieurs mois, d’une augmentation du nombre de décès par suicide, d’un accroissement important du nombre de toxicomanes, des émeutes qui éclatent ici ou là et enfin, d’un phénomène nouveau qui prend de plus en plus d’ampleur dans le pays, l’émigration clandestine ou « harraga ».

Le battage médiatique autour de ces événements, qui rythment la vie sociale et qui sont de l’avis général en relation avec les difficultés existentielles des citoyens, est bienvenu. Il est nécessaire et participe d’une bonne intention : attirer l’attention des pouvoirs publics sur la dégradation des conditions de vie des familles. L’Algérie, faut-il le rappeler, traverse, depuis maintenant une quinzaine d’années, une grave crise économique et sociale. La pauvreté s’est installée dans les foyers. Le chômage, en particulier celui des jeunes, a atteint des proportions inquiétantes, et les inégalités sociales sont flagrantes. Tous les ingrédients pour l’émergence de la violence sociale sont réunis. Pourtant, le pays n’est plus endetté, le pétrole n’aura jamais atteint un tel coût, et les réserves financières sont, nous dit-on, plus que confortables. Plusieurs dizaines de milliards de dollars… Suicide, toxicomanie, émeutes ou émigration clandestine sont des passages à l’acte qui témoignent, s’il en est, du désespoir d’un sujet qui a perdu l’initiative sur son existence et qui n’a, de toute évidence, pas d’autre solution pour s’extraire de sa détresse psychologique. Ce passage à l’acte extrême est associé par le journaliste aux problèmes sociaux des citoyens et au désarroi généré par les problèmes de la vie. Une vulnérabilité particulière et/ou des troubles psychiques sous-jacents peuvent, toutefois, être rencontrés chez certains sujets, en particulier dans les cas de suicide et/ou de toxicomanie.

1- Le suicide :

Les médias y manifestent un intérêt soutenu. Ils tirent, depuis plusieurs mois, la sonnette d’alarme sur ce qui est désormais devenu un « fléau social ». Le suicide est en augmentation dans notre pays, c’est une certitude. Pour autant, nous pensons que les chiffres avancés ici ou là sont en deçà de la réalité. Nous y reviendrons.La récurrence de l’information autour du suicide a amené des observateurs à évoquer un possible phénomène de contagion et/ou d’épidémie. Il n’y a pas de contagion, et encore moins d’épidémie en la matière. Les ingrédients sont néanmoins réunis pour faire du passage à l’acte suicidaire, un événement qui peut se généraliser dans notre pays et confiner à l’épidémie. « L’épidémie est un fait social, produit de causes sociales… », avait écrit, justement, Emile Durkheim. Les causes sociales sont identifiables et le phénomène de généralisation, dont elles pourraient être responsables, donne toute leur signification aux passages à l’acte suicidaire solitaires et individuels, mais aussi aux passages à l’acte collectifs, tels que les jacqueries ou autres émeutes qui, encore aujourd’hui, émaillent régulièrement le quotidien des citoyens. De nombreuses rencontres autour du suicide ont été organisées dans le pays. Ce qui devait en soi être une bonne chose a, par un effet pervers incompréhensible, accentué la cacophonie ambiante et amplifié la « guerre des chiffres ». Loin de rassurer, ces séminaires et rencontres ont donné lieu à des articles de journaux de plus en plus confus et de plus en plus alarmants. Les annonces, souvent en première page, ont rivalisé de vocabulaires, et chaque rédaction s’est ingéniée à trouver la formule appropriée pour faire sensation ou alarmer. Le rôle du journaliste est bien sûr d’informer. Celui-ci doit cependant maîtriser son information et le message qu’il veut véhiculer doit répondre à des règles. Faute de quoi, l’information peut susciter dans le lectorat des réactions inattendues et néfastes.

Quelle est la réalité du suicide en Algérie ?

De nombreux chiffres sont avancés ici et là. Ils ne sont pas officiels et ne sont pas utilisables pour un diagnostic sérieux de la situation. Le désintérêt des pouvoirs publics pour le phénomène est manifeste. Malgré les nombreux articles de journaux faisant état d’une augmentation du nombre de suicides et la multiplication de séminaires et rencontres autour de ce phénomène, aucune enquête nationale n’a été commandée en dehors de celles réalisées à Tizi Ouzou et Béjaïa. Les raisons de ce désintérêt demeurent obscures. D’aucuns affirment que le tabou concernant le suicide paralyse toute initiative des services concernés. Un quotidien national indépendant titrait, il y a plusieurs mois, en première page : « Un suicide en Algérie toute les 12 heures ». Cela fait 728 décès par an. Rapporté à la population du pays (30 millions d’habitants environ) le taux est de 2,4/100 000 habitants. Un rapport de la gendarmerie nationale, rendu public en février 2006, fait état de 192 décès par suicide durant l’année 2005, soit 0,64/100 000. Une autre source, se prévalant des services de police, annonce 210 suicides (0,70/100 000) pour l’année 2004 et 244 suicides (0,81/100 000) pour l’année 2005. 4571 sujets ont mis fin à leurs jours de 1995 à 2003 (soit en 9 ans). Ce chiffre est annoncé en février 2005 à l’occasion d’un séminaire national sur le suicide organisé par le Forem (fondation pour la recherche médicale). Cela fait en moyenne 508 suicides/an, soit 1,68/100 000 habitants. Ces données, qui se revendiquent d’une étude épidémiologique, ne semblent pas, de l’avis même du président du Forem, refléter la réalité. Ces chiffres sont fantaisistes et, en tout cas, non officiels. Les rapports faits ici et là par les services qui traitent directement des cas de suicides (gendarmerie, services de police, protection civile, etc.) ne possèdent pas les informations complètes et indispensables à un diagnostic précis du phénomène. La moyenne nationale habituellement évoquée est de 2 à 3/100 000. Elle n’est certainement pas réaliste. Même si le nombre de suicides en Algérie est en augmentation, nous pensons, et cela peut sembler paradoxal, que ces chiffres sont en deçà de la réalité. Ainsi, pour « alarmante » qu’elle soit, l’information, rapportée par les journaux concernant le suicide dans notre pays, est très loin de la vérité. Le taux de suicides devrait être plus élevé.

Regardons les chiffres ailleurs dans le monde

En France, il y a un suicide toutes les 40 minutes. Soit 12 000 suicides/an. En moyenne, 20/100 000 habitants. En Italie, le taux est de 8/100 000 habitants, il est de 8 en Espagne, de 24 au Danemark et de 13 aux USA.Nous ne connaissons pas la réalité du suicide chez nos voisins du Maghreb (Tunisie et Maroc). Aucun chiffre officiel n’est donné. Comme en Algérie, il semble qu’il n’y ait pas eu de recherches sérieuses dans ces deux pays. Un taux de 3 à 4 suicides/100 0000 habitants est officieusement avancé. Dans le monde, il y a un suicide toutes les 40 secondes. Une tentative de suicide toutes les trois secondes. Un million de personnes sont décédées par suicide en 2001. 1,4% de la morbidité mondiale. Le suicide tue dans le monde plus que les homicides (500 000/an) et les guerres et autres attentats terroristes (230 000/an) réunis. Ce chiffre passera à 1,5 million en 2020. Des statistiques officielles existent dans les pays développés. Elles sont publiques. Elles ne reflètent pas toujours la réalité avec exactitude. « Elles ne sont ni justes ni fausses, ce sont des points de vue », disent les spécialistes. mais elles ont le mérite d’exister et de servir de base de travail et de réflexion aux pouvoirs publics des pays concernés. Les raisons invoquées concernant les erreurs statistiques sont notamment la dissimulation du suicide par les familles et son camouflage en accident ou en mort naturelle. A l’inverse, quelquefois, des homicides sont déclarés comme suicides, pour des desseins faciles à comprendre. Ce cas de figure est plus rare. La dissimulation du suicide est particulièrement observée dans les familles et les communautés conservatrices où l’interdit religieux rythme la vie quotidienne. C’est une donnée universelle. Elle reste valable en Algérie, pays musulman, où le poids des traditions et de la religion est très important.

Pourquoi se suicide-t-on ?

Si le passage à l’acte suicidaire est une affaire privée, il n’engage pas moins le groupe social dans son organisation, dans sa culture et dans ses mécanismes régulateurs. Le suicide marque non seulement le déséquilibre et le dysfonctionnement de la communauté, mais aussi l’échec de ses stratégies d’équilibre. C’est pour cela que le suicide est aussi un problème de société et qu’il interpelle la conscience de chacun. Toutes les religions interdisent le suicide et le suicidé jette la honte sur sa famille qui est vouée au mépris public. L’Algérie est un pays musulman, traditionnellement imprégné des valeurs islamiques. C’est pourquoi le passage à l’acte suicidaire s’y produit, a priori, moins souvent. Dans tous les cas, il est socialement moins visible car quand il se produit, il est tu par les familles qui y sont frappées. En réalité, aujourd’hui, les religions, ciment et régulateur social, n’empêchent plus le suicide, mais elles continuent encore à le taire. C’est pourquoi il n’est pas toujours aisé pour les pouvoirs publics, quand ils en ont la volonté, de prendre connaissance des cas de suicides et d’en faire la comptabilité exacte. C’est pourquoi aussi, des spéculations à la coloration moralisatrice et quelquefois inquisitrice, ont tenté, dans notre pays, de polluer le débat concernant ce problème. Les uns et les autres ont voulu impliquer la religion dans l’origine de la crise psychologique qui amène le sujet à cet acte ultime.
La comptabilité morbide égrenée par les médias concernant le suicide en Kabylie a amené des acteurs de la vie politique nationale à interpréter celui-ci (le suicide), comme le résultat d’une carence de la foi dans cette région du pays. Les sujets qui sont passés à l’acte sont stigmatisés, culpabilisés, blâmés et parfois, excommuniés. Le suicidé est ici spolié de son acte en tant qu’initiative individuelle, pour devenir un acte qui engage toute la collectivité. Une manipulation du suicide qui confirme, s’il en est, son caractère social. Il s’agit là, bien sûr, des effets pervers d’une médiatisation exagérée ( ?) du phénomène du suicide. C’est ainsi que nous avons eu à entendre, ici ou là, que le passage à l’acte suicidaire est le fait de sujets agnostiques, athées, communistes, alcooliques, évangélisés et que sais-je encore ? Des jugements de valeurs et des propos infamants ont été ainsi proférés, en particulier par des hommes politiques non seulement à l’endroit des suicidés, mais aussi à l’endroit des régions où une supposée augmentation du meurtre de soi est constatée. De semblables anathèmes ont été proférés dans la Russie (URSS) des années 1920/30 nouvellement communiste, à l’égard des suicidés. Les Bolcheviks attribuaient le suicide « à des classes sociales mourantes et à l’influence de leur idéologie décadente ». Quand le suicide a contaminé — le pouvoir politique d’alors avait évoqué une épidémie de suicide — les membres des jeunesses ouvrières communistes, les responsables du parti s’étaient empressés de dire que les suicidés n’avaient « pas de racine dans la vraie jeunesse ouvrière et révolutionnaire ».
Enfin, Staline, en personne, a vite renié son propre fils lorsque ce dernier a tenté de mettre fin à ses jours. « Dis à Yakov de ma part qu’il s’est conduit comme un hooligan et un maître chanteur avec qui je ne peux plus rien voir de commun », avait-il écrit à sa femme. Il est bien sûr inacceptable et est irresponsable de réduire le problème du suicide et les souffrances des sujets à des préjugés moralisateurs, religieux ou politiques. Cela est d’autant plus irresponsable quand ceux-ci (les préjugés) s’habillent de la compétence médicale pour jeter le doute sur la moralité du sujet qui met fin à ses jours. « A Tizi Ouzou, entre deux bars il y a un bar », disait, pour donner du sens au passage à l’acte suicidaire, un confrère psychiatre dans un commentaire concernant le suicide en Kabylie. De tels propos sont contraires à l’éthique, et traiter avec dérision et une telle désinvolture « le meurtre de soi » constitue une tromperie intellectuelle et une faute professionnelle. Réduire le passage à l’acte suicidaire à la quantité de bière consommée ou à l’assiduité avec laquelle est fréquentée une taverne, n’est pas admissible. Cela jette, à titre posthume, l’opprobre et le discrédit sur un sujet dont la détresse est disqualifiée, au profit d’une supposée perversion de ses mœurs.

Qui se suicide ?

« Chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires… » Si nous adhérons à cette thèse de Durkheim, il y a bien évidemment des suicides en Algérie. Et ils devraient être très nombreux. Tous les ingrédients y sont réunis. Les sujets les plus jeunes sont les plus vulnérables. Dans l’absolu, le nombre de décès par suicide, ainsi que celui des tentatives de suicide, devrait aller crescendo.

Pourquoi ?

Parce que la population algérienne est très jeune. Plus de 70% des sujets ont moins de 30 ans. Les maladies psychiques les plus graves surviennent avant cet âge. Nous pensons notamment à la psychose schizophrénique, qui apparaît entre 14 et 30 ans, et aux états dépressifs. Même si la grande majorité des personnes souffrant de maladie mentale ne meurent pas par suicide, il demeure que ce passage à l’acte est, dans la majorité des cas, en relation avec une pathologie psychique ou des troubles de la personnalité. Des études réalisées en Europe et aux USA ont montré que 90% des personnes suicidées présentaient un trouble mental. Y sont compris, les troubles liés à l’alcoolisme et aux toxicomanies. Il faut savoir, les psychiatres, eux, savent bien, que le suicide vient parfois révéler une dépression jusque-là méconnue par l’entourage. Le passage à l’acte suicidaire est inaugural. Il en est de même concernant le suicide du schizophrène, l’acte immotivé que rien ne pouvait, a priori, prévoir et justifier. C’est dans ces cas que l’incompréhension fait dire à la famille et au journaliste que le suicidé était jusque-là normal et en bonne santé.
Durkheim avait écrit : « … il y a aussi des facteurs de suicide qui font sentir leur action sur l’ensemble de la société… le taux de suicide est le produit de ces facteurs… » Ceci voudrait dire que les problèmes de la vie constituent des éléments qui viennent modifier, au-delà de la vulnérabilité propre à l’individu, le destin des sujets et de la collectivité à laquelle ils appartiennent. Tout le monde ne se suicide pas pour des raisons sociales et/ou économiques. Il est aisé d’imaginer le désastre que cela ferait dans un pays comme le notre, où les problèmes et tracas de la vie sont endémiques. Les événements de la vie et le stress que ceux-ci gênèrent peuvent, toutefois, amener les personnes vulnérables et/ou malades à cette situation extrême. Chez des sujets malades, le passage à l’acte suicidaire est précipité par le handicap social surajouté qui les empêche de vivre en harmonie avec la communauté.

Trouver du travail, un logement, un conjoint (une femme ou un mari) est déjà un exploit pour une personne en bonne santé, il est facile d’imaginer la difficulté que cela constitue pour cette catégorie de malades. Les sujets jeunes sont particulièrement exposés et de façon « chronique » aux problèmes de la vie. Nombreux sont ceux qui font très tôt l’expérience de la galère. Exclu de l’école, sans métier, le jeune algérien se retrouve dans la rue. « Se casser » au plus vite de ce pays qu’il n’aime plus, constitue la seule perspective d’avenir. Et pour cause, il n’a pas de travail. Il sait qu’il n’aura pas de logement, il voudrait voyager, avoir une voiture, des loisirs. Tout cela est impossible. Vingt millions d’individus ont moins de trente ans en Algérie, cela fait beaucoup. 30% des sujets en âge de travailler — le chef du gouvernement a, quant à lui, avancé, il y a quelques semaines, le chiffre de 11% — ne trouvent pas d’emploi, en dehors de ceux qui se sont investis dans le trabendo, ce commerce informel qui occupe une bonne partie de nos jeunes chômeurs. Ces derniers, qui ont généralement un niveau scolaire bas, n’ont aucune qualification et travaillent sans couverture sociale. Selon l’office national des statistiques (ONS), 53% de la population occupée, soit quatre millions et demi de sujets, travaillent sans assurance sociale.

Les familles sont nombreuses ; filles et garçons n’ont pas d’intimité pour des raisons de promiscuité dans les logements.

Les frustrations sont permanentes et les parents, débordés, n’arrivent plus à exercer le contrôle et l’autorité sur des enfants qui passent la majeure partie de leur temps dans la rue. Les tentations sont multiples. Les conduites toxicomaniaques constituent souvent les seuls moments d’évasion, en groupe. Haschich, alcool, psychotropes, solvants de peintures, etc. sont utilisés même par les plus jeunes, pour trouver le bien-être et le bonheur, aussi fugaces soient-ils. Ces jeunes se révoltent quelquefois contre la société et deviennent violents. Des conduites antisociales sont alors observées et l’abus de substances illicites (de stupéfiants) inscrit le sujet, qui est progressivement marginalisé, dans une logique à la fois d’autodestruction et de transgression des interdits sociaux. Nous y reviendrons. Parce que le suicide est aussi le résultat de la conjonction des problèmes de la vie, il n’est pas considéré comme faisant partie d’une histoire individuelle. Durkheim, qui a défendu cette idée, a dit que « … le suicide n’est pas un phénomène individuel relevant d’un choix… il doit être considéré comme un fait social ». Le passage à l’acte suicidaire solitaire et individuel, causé ou précipité par des considérations sociales, financières ou par le chômage, est aussi le fait d’individus plus âgés.

Dans notre pays, le monde du travail vit dans l’incertitude. Des centaines d’usines ont été fermées par l’administration pour non conformité aux normes de gestion imposées par les institutions internationales, FMI ou OMC. Des milliers de pères de familles ont perdu leur emploi et vivent dans la crainte du lendemain, mais très nombreux sont ceux qui sont au chômage depuis toujours. De plus, ces pères de familles sont particulièrement exposés, socialement, à l’ambition et à la réussite. Ils doivent, dans ces conditions, subir la vie au quotidien. Ils n’ont pas ou plus de pouvoir d’achat et ne peuvent pas nourrir leur famille dignement sans avoir, tous les matins, le sentiment que la vie va à nouveau les humilier. Ils ont l’obligation du résultat, et l’échec professionnel ou familial signifie pour eux échec social. La honte et le déshonneur qui en résultent amènent quelquefois ces sujets à mettre fin à leurs jours. L’alcoolisme est souvent observé dans ces cas. Exutoire au début, il devient progressivement un équivalent suicidaire qui vient compliquer les choses et qui peut, en définitive, favoriser l’émergence du désir de mort et pousser au passage à l’acte. Le sujet de sexe féminin est moins exposé socialement à l’échec. C’est sans doute à cause de cela que le suicide y est moins fréquent (deux à trois hommes pour une femme). Les tentatives de suicides sont, toutefois, plus nombreuses et le ratio hommes/femmes est inverse (trois femmes pour un homme). Il est semblable à celui rapporté dans les données internationales. Ici, le geste suicidaire n’a pas valeur de désir de mort. Il concerne essentiellement les jeunes filles et est témoin d’une souffrance certaine et de la difficulté à trouver les moyens de l’exprimer. Les conduites toxicomaniaques, qui sont de plus en plus nombreuses chez les jeunes filles, sont une révolte déguisée contre une société qu’elles considèrent fermée et contre des conditions sociales qu’elles jugent restrictives de leur liberté.

2- La toxicomanie ou la pharmaco-dépendance

Le suicide et la toxicomanie se côtoient et sont deux pendants du mal-être généré par les difficultés quotidiennes des citoyens. Les conduites toxicomaniaques (ou conduites addictives) compliquent bien sûr la vie des sujets et précipitent souvent, nous le remarquions dans notre propos, le passage à l’acte suicidaire. L’individu, qui ne peut plus assumer la précarité de sa condition, « refuse de vivre socialement ». La conduite toxicomaniaque constitue dans un premier temps, pour le sujet, une alternative au passage à l’acte suicidaire. Le sujet est physiquement présent, il n’est pas mort. Au plan social, il est exclu, marginal. Il n’existe plus. Il s’agit de situations régulièrement rencontrées par les praticiens de terrain, en particulier s’agissant des alcooliques. Le résultat de l’intoxication chronique à l’alcool est lamentable. La déchéance et l’indignité dans lesquelles l’alcool plonge l’« alcoolique » sont fatales pour son avenir psychologique, mais aussi social et familial. Le sujet le sait bien, mais il ne peut rien y faire. Il dit lui-même qu’il ne vit plus. L’abus de substances toxiques est par certains aspects un équivalent suicidaire, même si une première lecture de cette conduite peut témoigner de la recherche d’un plaisir impossible sans la substance. La consommation de drogues reste avant tout une transgression des interdits sociaux.

Au-delà de l’agression volontaire à laquelle le sujet soumet sa santé et qui peut s’avérer être l’équivalent d’un suicide physique, la conduite d’intoxication aux drogues constitue assurément une forme de suicide social. Comme le suicide, le phénomène de la toxicomanie a fait brutalement irruption dans le débat social. Cependant, aucun diagnostic précis n’est fait et les pouvoirs publics semblent tétanisés par cet autre fléau qui est, et c’est une certitude, en constante augmentation. La drogue est dans nos quartiers, devant ou dans nos écoles, dans la société. C’est inquiétant. Mais ce qui l’est le plus encore, c’est le fait qu’un nombre important de jeunes consomment de temps en temps, occasionnellement, nous dit-on, ces substances. « C’est normal, c’est banal, c’est dans les mœurs ( ?). » Les parents le découvrent souvent à leurs dépens et trop tard. Les sujets qui consultent parce qu’ils « veulent arrêter de se droguer » sont de plus en plus nombreux. Sont plus nombreux encore, ceux qui viennent chez le médecin pour « renouveler leur ordonnance ». Ces derniers ne veulent pas arrêter. Ce sont ceux qui posent le plus de problèmes, car ils sont consommateurs et pourvoyeurs des substances psychotropes. Ils peuvent souvent compter sur la complaisance de certains médecins et pharmaciens. Un grand nombre des toxicomanes décompensent. Ils développent des troubles psychiques graves, notamment des pharmaco-psychoses, suite à la consommation de substances psychotropes et plus particulièrement du cannabis (le haschich). Le voyage dans la psychose est, chez les plus jeunes et les plus fragiles, souvent sans retour. La psychose chronique, la schizophrénie, est souvent au bout de ce voyage. C’est aujourd’hui une certitude. Toutes les publications scientifiques sont unanimes pour affirmer le rôle du cannabis dans l’éclosion, chez un grand nombre de sujets, de la schizophrénie. Nous connaissons le coût social et les retombées de cette maladie sur l’individu, les familles et la société. Cela devrait suffire à alerter les parents mais aussi les pouvoirs publics. La presse a, à l’occasion de l’année internationale de la lutte contre les pharmaco-dépendances, largement fait état, cette année, de ce phénomène. C’est ainsi que nous avons appris que des champs de cannabis sont découverts dans nos campagnes et que des plantations de pavot ont été détruites dans le sud du pays. Nous apprenons aussi, par les services de police, que des milliers de comprimés de psychotropes et des centaines de kilogrammes de résine de cannabis sont régulièrement interceptés et détruits.

Concernant les victimes de ce fléau, nous n’avons malheureusement aucune donnée épidémiologique. Les seules informations que nous avons à notre disposition, nous arrivent, par le biais de la presse ou des services de sécurité. Quels types de substances fleurissent sur le marché ? Nous savons que le haschich et les médicaments psychotropes occupent les étals, nous connaissons aussi l’usage des substances volatiles comme les solvants de colle et de peinture. Concernant les drogues dites « dures », l’héroïne et les dérivés, les drogues de synthèse à base notamment d’amphétamines, les praticiens de terrain que nous sommes, n’avons aucune information exacte à ce sujet. Nous pensons pourtant qu’il n’y a aucune raison pour que ce type de substances ne soit pas en circulation dans notre pays. La situation géographique de l’Algérie en fait un espace privilégié pour le transit de ces drogues, et pourquoi pas pour la consommation locale. Les échanges réguliers de notre émigration avec le pays d’origine constituent aussi, accessoirement il est vrai, un élément qui doit être pris en considération dans le risque d’introduction des drogues dites dures dans cette rive de la méditerranée. La législation concernant le commerce et le trafic de drogues a été durcie. C’est tant mieux. Est-ce, cependant, suffisant pour prévenir les dégâts qu’occasionne ce fléau ? Sans doute non. Et cela est vrai tant en ce qui concerne l’efficacité de la répression, que la prise en charge de ce problème de santé publique. Concernant ce deuxième aspect du problème, un certain nombre d’actions ont déjà été initiées. Elles sont largement insuffisantes. Deux organismes ont l’ambition de lutter contre les toxicomanies. Le comité de lutte contre la toxicomanie, qui dépend du ministère de la santé et l’office national de lutte contre la toxicomanie, dépend du chef du gouvernement. Pourquoi un tel bicéphalisme ? Nous n’en savons rien. Ces organismes célèbrent chaque année la journée mondiale de lutte contre la toxicomanie et organisent quelquefois des journées d’information destinées au public médical. Sur le terrain, il existe actuellement deux centres de cures pour « désintoxiquer » les sujets pharmaco-dépendants, un à Blida-Frantz Fanon et un à Oran- Sidi Chami. Il y a aussi quelques centres intermédiaires de soutien aux toxicomanes disséminés sur le territoire national. Quelques centres d’écoute, résultats d’initiatives citoyennes, sont présents dans quelques grandes villes. Tout cela reste insuffisant.

Dans le nouveau programme du gouvernement, il est prévu la réalisation de quinze grands centres de désintoxication et de cinquante trois centres intermédiaires de prise en charge des toxicomanes. Ce sont là des actions en aval. Elles ont le mérite d’être mises en projet. Mais dans ce programme, il n’est, à aucun moment, fait allusion à une politique intégrée de lutte contre la toxicomanie. Peut-on, en effet, agir si un vrai diagnostic de la situation n’est pas fait ? Quelles actions sont prévues en amont ? Quelle place est réservée à la prévention et quelle stratégie doit être mise en place pour lutter notamment contre les facteurs qui concourent à asseoir le lit de la toxicomanie. Le chômage, l’oisiveté, l’absence de loisirs, la promiscuité dans les logements. Quel programme pour mettre fin à la « la malvie… » des algériens. Le ministère de la santé ne peut, à lui seul, résoudre ce problème. Les ministères de la jeunesse, de la culture, du travail, de l’Education, de la solidarité, etc. doivent y être impliqués. Ils ont, comme le ministère de la justice, de l’intérieur et de la santé, un rôle important à jouer. Un observatoire permanent pour les toxicomanies pourrait constituer l’organisme autour duquel vont venir se cristalliser toutes les actions à mener, d’audit, de prévention et de prise en charge, et dans lequel pourraient s’additionner les actions des différents ministères concernés.

3- Les émeutes :

La révolte contre la communauté s’exprime d’autres fois par des manifestations de violence collective, à l’instar des émeutes et autres explosions sociales qui éclatent ici ou là à travers tout le pays. La presse en rapporte tous les jours. Une distribution de logements dans une commune, une coupure ou plus souvent une pénurie d’eau, une route mal ou non faite, etc. Tout est prétexte, aujourd’hui, à descendre dans la rue et à manifester. Les citoyens, qui ont la conviction d’avoir été oubliés par les pouvoirs publics, espèrent que cette démarche collective est le rapport de force qui apportera une réponse à leurs revendications. Bien sûr, cela fait désordre et les pouvoirs publics, sans doute plus à tort qu’à raison, réagissent par la répression pour faire valoir l’ordre institutionnel. Les affrontements avec les services de sécurité sont la règle dans ces cas. Le sentiment de frustration s’aggrave toujours et la violence de l’émeute prend des proportions encore plus grandes. Les jeunes émeutiers, car il s’agit toujours de sujets jeunes, et les services de sécurité deviennent des belligérants presque naturels. L’Etat est vécu comme un persécuteur contre lequel il faut se défendre. L’absence d’une vraie organisation de la société, à même de canaliser la protestation, permet l’agitation et facilite les manipulations. La paix sociale peut s’en trouver menacée.

De nombreux Etats, nous pensons notamment aux démocraties occidentales, ne sont plus confrontés à de telles manifestations de violence depuis des années. Leur modèle de gouvernance et de gestion des affaires de l’Etat en est certainement la raison. L’exercice de la démocratie et de la liberté qu’ont les citoyens de s’associer et de s’organiser librement pour gérer les affaires de la cité, pour agir sur l’environnement social et physique, est un des aspects de cette bonne gouvernance. En effet, l’exercice du libre arbitre permet à l’individu de prendre conscience qu’il a la possibilité de choisir et de contrôler son destin. Or, la souffrance vient du sentiment de la perte du contrôle, du sentiment de ne pas avoir une emprise sur les événements. Cette dernière, la souffrance, se répercute non seulement sur tous les pans de la vie du sujet, sur sa personne d’abord, mais aussi sur ses relations à sa famille, à son travail, à la cité, etc. Bien sûr, ces conséquences sont visibles plus globalement non seulement sur l’économie du pays, mais aussi sur la paix sociale et, en corollaire, sur la vie politique qui est alors dans l’instabilité. Aurions-nous vécu la tragédie de ces quinze dernières années si les citoyens algériens avaient eu la possibilité de décider pour leur destin ? Sans doute, non. Les organisations et associations de la société civile permettent de renforcer les liens entre les individus et d’abaisser les tensions à l’intérieur de la communauté. Les conflits sont amortis et l’expression de la violence est réduite. Des valeurs de solidarité et d’entraide se construisent, tandis que des interdits se structurent et balisent les limites que chacun doit respecter. Le soutien social s’élargit de la famille vers le voisin, le quartier, la cité, le milieu du travail, la corporation, etc. La solidarité et le partage réduisent la souffrance et la détresse générées par les tracas quotidiens et participent à la mise en place de l’ordre et de la paix sociale. La violence terroriste et les dérives qu’elle a engendrées n’auraient pas existé dans ce cas, et beaucoup de jeunes gens ne seraient pas montés dans les maquis algériens ou n’auraient pas été grossir ceux d’Afghanistan ou d’Irak. Il est vrai que cette vision des choses n’explique pas à elle seule le phénomène du terrorisme.

D’autres facteurs aussi importants entrent en ligne de compte. Mais là n’est pas le but de notre propos. Il est bien évident que la paix sociale est l’affaire de la communauté, de tous, de chacun de nous et de notre capacité à nous organiser, à nous associer. C’est aussi l’affaire des hommes politiques et de l’Etat. Mais une société bien organisée est aussi un contre-pouvoir…Les explosions de violence sont une forme de réponse collective à la détresse de l’individu, lorsque la collectivité se reconnaît dans la détresse de chacun. Les émeutes du « printemps noir de Kabylie », qui ont duré plusieurs mois, en sont un exemple concret. Il est indispensable de rappeler que ces émeutes, qui ont opposé les jeunes de cette région du pays aux gendarmes, ont fait 124 morts et plus de deux mille blessés avec de lourds handicaps. Tous des jeunes gens qui ont affronté avec leurs poitrines nues, les forces de l’ordre. Ces comportements extrêmes, qui ont mis en danger la vie des sujets, pourraient être considérés, et nous n’hésitons pas un instant à évoquer cette hypothèse, comme des comportements ou des équivalents suicidaires.

Ces jeunes voulaient mourir. En tous cas, ils n’avaient pas peur de la mort. Voici un des graffiti qu’ils ont écrit sur les murs de la ville de Tizi Ouzou : « Vous pouvez tirer, nous sommes déjà morts ».

Paradoxalement, cette région, considérée comme celle ayant le plus fort taux de suicides en Algérie, a vu décroître le nombre de décès par mort volontaire entre 2000 et 2003. Tout semble, en effet, s’être passé comme si les émeutes avaient engagé les sujets dans une « aventure collective » qui a permis de différer la détresse individuelle au profit d’un projet commun, la révolte. Les désirs et les frustrations personnels sont passés au second plan. Le sujet s’est investi dans une action communautaire qui le met, en tous cas, momentanément à l’abri du passage à l’acte suicidaire individuel.
L’agressivité tournée vers soi a trouvé un objet en dehors, un ennemi extérieur ; ici, les institutions publiques et les symboles de l’autorité de l’Etat. Cette hypothèse est d’autant plus plausible que ce dernier (l’Etat) est désigné par les jeunes émeutiers comme le responsable de leur « malvie ». A ce titre, il aurait été intéressant de savoir si cette régression du nombre de suicides a été observée dans le reste du pays durant ces dernières années, à la faveur notamment de l’irruption du terrorisme. De telles observations ont été rapportées surtout à l’occasion de crises sociales ou sociopolitiques graves, et en particulier en temps de guerre.

- 4-L’émigration clandestine, la « harraga » :

Depuis quelques mois, les jeunes Algériens se jettent à l’eau pour joindre les rives nord de la Méditerranée. Faute d’obtenir un visa pour la France, l’Angleterre ou le Canada, ils décident d’émigrer clandestinement, la « harraga ». Ce néologisme, à la consonance « francarabe » dans le langage de ces jeunes, veut dire à la fois « resquiller » et « brûler ». Resquiller pour bien signifier qu’ils veulent émigrer dans la clandestinité. Brûler pour bien dire qu’ils sont prêts à risquer ou à brûler leur vie. Un pari qui confie son destin propre à une embarcation de fortune et au hasard. De nombreux algériens veulent ou plutôt sont déterminés à quitter le pays ? Les cadres les plus chanceux, hommes ou femmes, sont aspirés par le Canada, et les étudiants partent poursuivre leurs études en France pour ne plus revenir. Ces pays les accueillent avec empressement parce qu’ils veulent se repeupler et tant qu’à faire, autant le faire avec des jeunes gens diplômés. « Emigration choisie ».

Les sujets sans qualification, grandes victimes de la « malvie » et « laissés pour compte », rêvent, quant à eux, tantôt des pays d’Europe, tantôt du Canada ou de l’Australie. Leur seul but est de « se casser de ce pays », pour où n’a aucune importance. Le sésame (le visa) est, pour ces personnes, impossible à obtenir. Le passage à l’acte extrême est au bout de la désespérance. La « harraga ». Ce comportement extrême, de décision individuelle mais habituellement de réalisation collective, est le résultat de la perte de l’initiative du sujet sur sa propre existence, sur son destin. La galère et une vie humiliante au quotidien sont les raisons évoquées par les candidats au départ. Prisonnier de cette existence, l’individu n’a pas la possibilité de faire des choix et d’exercer son libre arbitre. Il souffre. Et il y a une relation dialectique entre la souffrance de l’individu et l’équilibre de la société. A chaque fois que la souffrance apparaît, il y a un risque pour la santé du sujet mais aussi pour l’équilibre et la paix sociale. Les comportements extrêmes, violents, à l’instar des émeutes, des toxicomanies, des suicides et de l’émigration clandestine, en sont les exemples édifiants. De nombreux médias ont réalisé des reportages sur ce phénomène nouveau qu’est la « harraga ». Certains journalistes n’ont pas hésité à évoquer des comportements de suicides collectifs. Nous adhérons à cette hypothèse. Pourquoi ? Parce que le risque pris par ce projet migratoire est trop grand et que l’idée de rencontrer la mort durant le voyage semble, de toute évidence, une donnée intégrée et acceptée. « L’espoir est ailleurs, seule la mort nous en dissuadera. » Ces propos tenus à un journaliste du Soir d’Algérie par un récidiviste de l’émigration clandestine montre bien la détermination du sujet à prendre le risque. Les jeunes Algériens n’ont même plus la possibilité de rêver dans leur pays. Leur vie comme leur rêve sont ailleurs. Vivre mieux, c’est vivre dans un ailleurs inconnu mais imaginé, fantasmé. C’est pourquoi tous ces jeunes veulent quitter le pays, même au péril de leur vie. Voici ce qu’écrivait, il y a quelques semaines, un journaliste d’El Watan : « … Il y a une différence entre l’émigration des années 1980 et celle d’aujourd’hui. Les jeunes préparaient la fuite avec la complicité des matelots. Une traversée coûtait 30 millions (de centimes). Aujourd’hui, ils jouent avec la mort… » Du 1er janvier au 30 octobre 2006, 377 jeunes ont été sauvés par les gardes-côtes et 42 cadavres ont été repêchés. « …Tous des jeunes de 18 à 35 ans qui voulaient fuir le chômage et la misère. » Toujours selon le quotidien national El Watan, 147 cadavres de jeunes ont été repêchés ces trente derniers mois. Une hécatombe, en effet, qui va continuer au regard du nombre d’embarcations qui quittent les bourgades côtières de l’est et de l’ouest du pays. Et comme pour banaliser la mort qui attend en haute mer, des vidéos qui vantent et louent le courage de ces jeunes « harraga » circulent sous le manteau ou d’un téléphone portable à un autre. Ces vidéos montrent des jeunes qui auraient atteint, avec succès, les rives européennes et réussi à avoir des papiers et du travail. Quitter le pays est également une solution privilégiée par les jeunes filles. Ce désir est de plus en plus manifeste chez un grand nombre d’entre elles. Certaines réussissent à partir, notamment par le biais d’une inscription dans les universités étrangères. Celles qui n’ont pas cette chance essaient de trouver des maris, quelquefois par Internet, de l’autre côté, en attendant pour les autres de faire comme leurs compatriotes masculins, tenter l’émigration clandestine. Cela ne saurait tarder à se produire. Comme toujours en situation dangereuse, le génie populaire fait dans la dérision : « Plutôt finir dans le ventre d’une houta que dans celui d’une douda », disent ces jeunes candidats au voyage clandestin. Un pari, bien conscient, qui inscrit le sujet dans une démarche suicidaire individuelle et qui engage l’avenir dans l’incertitude d’une aventure collective où solidarité et courage puisent leur substance de l’angoisse commune de l’inconnu et de l’imprévisible. Mais ont-ils seulement le choix, ces jeunes qui recourent à cet acte ultime ? De toute évidence, non. En tous cas au regard de leur détermination à quitter le pays. Nombreux, en effet, sont les sujets récidivistes qui ont fait la tentative plusieurs fois. Quand l’échec a été au bout du voyage.

700 tentatives d’émigration clandestine ont avorté ces deux dernières années, selon le quotidien national Le Soir d’Algérie. Les pouvoirs publics, qui semblent insensibles à la détresse de tous ces jeunes, proposent la répression quand le projet migratoire a momentanément échoué. Appliquer la loi, juger et condamner, même si les peines de prison sont souvent assorties de sursis. « … Avant cette tentative avortée, j’avais auparavant tenté une première fois mais notre embarcation est tombée en panne, puis j’ai vécu ma deuxième tentative… Après ma sortie de prison, j’ai tenté une troisième fois, nous nous sommes perdus et nous avons été secourus et là, j’envisage la quatrième… ». Ce sont là, des propos tenus par un « harraga » récidiviste au journaliste du Soir d’Algérie. Edifiant sur la ferme volonté des sujets à partir. La réponse des pouvoirs publics est inadaptée, dérisoire. La solution à ce problème est bien ailleurs. Et pour cause. « Mais comme on fait tout pour les empêcher et rien pour les retenir, ce n’est qu’une question de temps », a écrit à juste titre un journaliste du quotidien El Watan.

- 5- Conclusion :

Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga sont des passages à l’acte extrêmes qui concernent presque exclusivement le jeune Algérien. Si nous pouvons trouver quelques explications à ces comportements dans le registre de la psychopathologie individuelle, notre regard doit également se tourner vers celui (le registre) de la psychopathologie sociale. Des désordres psychiques peuvent en effet amener l’individu à se donner la mort, à s’adonner à la drogue, ou à risquer sa vie dans un projet migratoire impossible. Toutefois, une vie pénible et humiliante peut précipiter le passage à l’acte ou l’immiscer progressivement dans l’esprit du sujet quand ce dernier, en proie au mal-être, rumine une existence marquée par des manques ou des carences difficilement compatibles avec un minimum de dignité. Car, il s’agit de cela. Parce que le dysfonctionnement de la société en fait des victimes, les jeunes Algériens n’aiment pas ou plus leur pays. Ils n’y sont pas heureux. Ils veulent le quitter, chacun à sa façon, même de manière violente. Mais cette violence tournée vers soi peut également se muer, nous le disions, en une violence tournée vers la société. Il ne faut pas minimiser la signification et l’impact des émeutes observées un peu partout dans le pays. Les pouvoirs publics devraient les appréhender avec moins de répression et beaucoup plus d’attention. L’unanimité est faite autour des facteurs et/ou des raisons qui amènent les jeunes algériens à ces actes de désespoir. Le logement, le travail, les loisirs, etc. Des députés ont, à l’occasion de la présentation du programme du gouvernement devant l’Assemblée nationale, interpellé le chef du gouvernement sur ces « fléaux sociaux ». Ce dernier, qui a admis qu’il s’agit là d’un réel problème de société, a pris acte des interpellations mais n’a proposé aucune solution concrète et immédiate pour réduire ces phénomènes. Le président de la République a, lors de sa visite au « quartier des planteurs », quartier oranais secoué il y a peu par de violentes émeutes, reconnu l’urgence de la prise en charge des préoccupations des jeunes. Le pouvoir s’est ému de la grande abstention aux dernières élections législatives. Pourquoi les Algériens n’ont pas voté ? La réponse est dans cette phrase d’un « harraga » au journaliste du Soir d’Algérie : « Voter. Plutôt mourir au fond de l’océan. On se sent plus citoyen en prenant le large qu’en allant voter. » Une leçon que les pouvoirs publics devraient méditer. L’Algérie est forte d’une réserve de change de 100 milliards de dollars. Les moyens ne manquent donc pas. Il ne reste plus qu’à mobiliser la volonté politique et à ouvrir les chantiers nécessaires. Ces derniers sont évidents. Un plan spécial à l’adresse de la jeunesse ? Créer un vrai ministère de la jeunesse (sans les sports !...) ? Rien n’indique, à la lecture du programme du gouvernement présenté en juillet dernier devant les députés, que les pouvoirs publics ont pris la mesure de la gravité de la situation. Aucun plan de prise en charge spécifique à l’adresse des jeunes n’est proposé. C’est pourtant une nécessité absolue. C’est une urgence.

L’auteur est : Psychiatre, député RCD  

par Docteur Boudarène

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