À bâtons rompus avec Sid-Ahmed Agoumi

« L’acteur n’est pas une addition de répliques »

El Watan 08/10/2007

Après une longue éclipse du petit écran, vous faites un come-back très remarqué dans le feuilleton Mawîd maâ al kadar, diffusé en ce mois de Ramadhan. Comment vous êtes-vous retrouvé dans la distribution de Djaâfar Gacem ?

 

On me sollicite régulièrement pour la télévision pour jouer notamment dans des feuilletons. A mon grand dam, la plupart du temps, en lisant le scénario, je constatais qu’il y avait de l’idée mais pas de la matière. L’idée était souvent diluée dans des bavardages interminables pour ramener le réalisateur à faire 20 épisodes. Et elle allait, s’étirant jusqu’à devenir plate. C’est comme prendre une très bonne nouvelle et s’acharner à en faire un roman, alors qu’une nouvelle, c’est une nouvelle et un roman c’est un roman. On pouvait à la limite en faire deux, mais pas 20 épisodes. Ça fait « remplissage ». J’ai donc attendu jusqu’au jour où j’ai lu le scénario de Djaâfar Gacem. On s’est rencontré à Paris. Il m’a tout de suite épaté. C’est une bonne idée, c’est bien charpenté, il y a plein de rebondissements. On s’est très vite entendus sur la façon dont allait être traité le scénario. C’est moi qui ai choisi le rôle de l’inspecteur Allel. Je dois avouer que je n’aime pas les personnages qui subissent l’action. Au final, je suis absolument satisfait de cette collaboration. Ce qui m’a d’emblée rassuré, c’est l’exigence du metteur en scène. Ce n’est pas courant. Par paresse ou par peur d’être dépassé par le temps, on laisse passer des choses absolument éhontées. Djaâfar Gacem, lui, est très rigoureux.

Vous êtes une grande figure du cinéma et de la scène. Que vous apporte le feuilleton-télé ?

Il faut dire que je faisais beaucoup plus de téléfilms que du cinéma. Il convient de relever à ce propos que les téléastes de l’époque comme Mohamed Ifticène, Moussa Haddad ou Lamine Merbah étaient supérieurs à beaucoup de cinéastes. Des téléfilms comme Le Défi de Mohamed Ifticène ou Les enfants de Novembre de Moussa Haddad étaient des monuments. Et puis un jour, on m’a proposé de tourner un feuilleton. C’était El Massir, du regretté Djamel Fezzaz. C’était le premier vrai feuilleton algérien, avec tous les ingrédients, une bonne intrigue, la belle-mère acariâtre... Moi, je campais le gentil. Ce feuilleton renfermait donc tous les ingrédients d’une bonne saga familiale si bien qu’il eut un franc succès. Pourtant, moi, à l’époque, ce n’était pas ma tasse de café. Je trouvais cela mièvre. J’ai vu quelques épisodes. Pour tout vous dire, de tous les films que j’ai faits, je n’en ai pas vu la moitié. Mais le feuilleton a eu un succès foudroyant à telle enseigne que Djamel Fezzaz, Allah yerhamou, voulait faire une suite. Mais j’ai refusé parce que je n’aime pas racler les fonds de marmite. J’ai été lamentablement remplacé et ce fut un échec. Cela dit, il a fait des feuilletons à succès.

Il avait fait un tabac avec Chafika…

Le feuilleton, c’est une écriture à part. Il faut terminer un numéro, mettre en appétence le spectateur avant d’enclencher sur la suite. Aujourd’hui, on fait des feuilletons assis. Ça parle assis, ça joue assis et ça se déplace peu. Ça s’étire, ça s’étire, et l’intrigue avance paresseusement après avoir parlé autour du café pendant un quart d’heure. « El qahoua jate, ma jatche, min tachrouha ? »… Et après avoir blablaté pendant dix minutes en faisant l’exégèse du café, on entre enfin dans le vif du sujet. Je me demande comment la pauvre ménagère peut-elle supporter tant de bavardages qui viennent lui rappeler sa quotidienneté morose et ses conversations de palier. Avec, très souvent, des comédiens qui ne savent pas produire un jeu naturel, ils empèsent encore sur le dialogue. La chose la plus difficile pour l’acteur, c’est l’improvisation, un exercice qui demande une maîtrise linguistique, de la vivacité à rebondir, de la virtuosité. Et quand l’improvisation rate, ça tombe bas. Il faut savoir que le réalisateur est tenu par un minutage précis. Si la scène doit faire 13 minutes et que lui, il n’a que 10 de jouées, les trois qui restent seront fatalement remplies par de l’improvisation, et c’est là que réside la difficulté.

Cela pose avec acuité le problème de la direction d’acteurs…

Oui, et la maîtrise des dialogues. Le scénario, s’il ne repose pas sur une bonne idée, on tombe forcément dans la platitude. Et cela s’étire inlassablement. C’est donc un mauvais scénario. Tu vogues dans l’appartement, tu passes 5-10 minutes à tourner en rond, et les dialogues se mordent la queue.

D’aucuns regrettent un déficit cruel au niveau des scénaristes et des dialoguistes...

Il faut noter qu’un bon scénariste n’est pas forcément un bon dialoguiste. Ce sont deux métiers différents. Regardez les productions étrangères. Il est rare, dans le générique, que le scénariste soit lui-même le dialoguiste. La vocation de ce dernier, c’est de mettre les mots dans la bouche d’un personnage, un caractère. Chez nous, très souvent, chaque acteur traduit le scénario en fonction de sa compétence linguistique puisque le texte est écrit à la base généralement en français. D’où les « zid bezyada » à profusion qui émaillent nos films et qui vous font hurler de rire. Je sais que vous passez votre temps à compter combien de fois est répété « ouzid bezyada ». Je sais que cela vous fait marrer. On la retrouve même dans la pub, cette expression.

Justement, c’est quoi l’histoire de « zid bezyada », une marque de fabrique des feuilletons algériens ?

Sous prétexte d’épurer la langue de ses scories, on nous oblige à dire « moustachfa » et compagnie et ça tue la spontanéité, la fraîcheur du jeu dans notre élocution. Dans le théâtre, il y a une rigueur linguistique. La langue du théâtre n’est pas la langue de la rue. Par contre à la télé, c’est plus une langue naturaliste. Et c’est là que rentrent les dialoguistes en jeu pour rendre la langue plus souple de façon à ce que les mots ne collent pas aux dents des acteurs.

Vous avez discuté avec Djaâfar Gacem de cet aspect ?

On a essayé de retravailler le dialogue, trouver les mots justes. J’ai essayé d’apporter une certaine souplesse pour que ce ne soit pas trop guindé ni trop racoleur. Mais pour le choix de cette langue, c’était une exigence de la production.

Nos décideurs de l’ENTV auraient-ils honte de l’arabe populaire ?

C’est surtout la tare de nos dirigeants qui ont honte de parler la langue du peuple. Ils pensent que la langue classique leur donne un statut. C’est censé leur donner une stature qu’ils n’ont pas et qui cache leur incompétence. La langue algérienne est très « patchworkée », très savoureuse. Nous sommes un des rares peuples qui a cette faculté extraordinaire de rire de lui-même et l’humour est véhiculé par la langue. Les jeunes le font avec énormément de bonheur en pratiquant un humour noir pour exorciser le mal qui les ronge et cela dérange énormément le pouvoir.

D’après vous, pourquoi le « drama » peine-t-il à se développer chez nous alors que les Syriens se sont érigés en maîtres du genre. Qu’est-ce qu’ils ont et que nous n’avons pas ?

Je connais bien la Syrie pour y avoir tourné deux films en arabe. Les Syriens ont supplanté les Egyptiens en qualité, et ce, que ce soit dans les décors, les costumes, tout. Ils ont de belles infrastructures, des décors somptueux à Palmyre. Ce qu’ils ont par-dessus tout, c’est l’écriture. Le jour où nos cinéastes auront un peu plus d’humilité et sauront qu’il y a des auteurs comme Arezki Mellal, Aziz Chouaki, ils seront plus inspirés. S’ils pouvaient seulement lire ce qui s’édite en Algérie… De nos jours, l’écriture romanesque est cinématographique. Un mois de découpage technique et on a un bon scénario. Il faut croire qu’il y a un parti unique dans la tête de nos cinéastes. Je le dis au risque de les choquer : ils ne lisent pas. Ils veulent tout faire par eux-mêmes. Howard Hawks, le metteur en scène américain, disait : « Pour réussir un film, il faut trois choses : un scénario, un scénario, un scénario. Le premier scénario, c’est l’écriture. Le second, ce sont les dialogues. Le troisième, c’est pour la distribution, car une bonne distribution, c’est 50% du film. »

Quelle appréciation faites-vous, en définitive, de la qualité de nos fictions-télé, nos feuilletons en particulier ?

Honnêtement, je ne peux pas faire d’appréciation.

Vous ne regardez pas les feuilletons algériens ?

Je regarde très peu la télévision, vu que je suis souvent en tournée. Quand je suis à la maison, ma femme regarde comme toutes les femmes. Je suis alors quelques épisodes mais très vite, je m’énerve.

Et Mawîd maâ el kadar, vous l’avez vu ?

Je suis avec vous à Limoges, donc j’ai manqué quelques épisodes. Cela dit, quand on est du métier, on sait si quelque chose va marcher ou non. On le sait déjà dans le traitement, lors du tournage. Chaque fois que je participe à quelque chose, je tiens à ce que cela soit de bonne facture. En vérité, je suis très exigeant depuis que j’étais jeune. Je pense que le talent est à la portée de tout le monde. Mais c’est le travail qui fait la différence, l’expérience, la culture... Pour un musicien, l’instrument est une sorte d’excroissance. Pour le comédien, son instrument, c’est son corps. S’il ne le nourrit pas par sa sensibilité, son imagination, son émotion, où va-t-il puiser son expression ? Si tu as un corps vide, ton personnage sera forcément creux.

Nos comédiens, aujourd’hui, font-ils ce travail sur eux-mêmes, sur leur corps ?

Il y a un vrai problème, c’est la direction d’acteurs. Par paresse, par manque de formation, ils ne voient pas qu’un personnage ça se construit réplique par réplique. Il ne suffit pas de dire. Il faut parler juste et c’est le b.a.-ba de l’acteur. Ça c’est juste pour frapper à la porte du personnage. Après, cela dépend s’il t’ouvre. Ce n’est qu’après que commence l’interprétation. Et cela, un acteur ne peut l’acquérir que dans le théâtre. C’est au théâtre universel qu’il apprend la peinture des caractères. Le costume est décrit, l’âge est décrit, le comédien s’empare du rôle et construit le personnage, le caractère, c’est-à-dire la manière de parler. Cela permet au comédien de se confronter à des caractères qui lui sont complètement étrangers. Au cinéma tel qu’il est aujourd’hui et dans le feuilleton, on n’a pas de vrais personnages. On a des répliques au service d’une idée. Or, un acteur ne se réduit pas à une addition de répliques.

Cela nous ramène à la question de la formation. Vous avez été sollicité, me semble-t-il, à un moment donné pour prendre en main l’Institut d’arts dramatiques de Bordj El Kiffan…

On m’avait effectivement proposé l’INAD il y a vingt ans, mais je n’étais pas prêt, je n’étais pas rassasié. Aujourd’hui, je me sens apaisé. J’ai cumulé au cours de ma carrière une expérience fantastique. Il serait impardonnable que je ne restitue pas ce que mon pays m’a donné. Pour revenir à la question de la formation, la meilleure école, à mon avis, c’est le théâtre. L’idéal serait de faire jouer tout en prodiguant une formation. La façon de se mouvoir, de respirer, de s’habiller, c’est déjà une formation sur le tas. Pour mener à bien un tel projet par le truchement du théâtre, je pense qu’il y a un grand auteur qu’il faut impérativement jouer : c’est Shakespeare.

Le fait qu’il n’y ait qu’une seule chaîne de télévision, ne freine-t-il pas, selon vous, la création ?

(Il s’esclaffe) Il ne faut pas éparpiller la médiocrité… Il faut admettre que l’on s’est trop renfermés. Dire qu’on avait il y a 20 ans une qualité d’image qu’on n’a plus ! On a perdu nos techniciens et il urge de former des directeurs photo, des cadreurs, des travelling-man, des chefs machinistes, il n’y a pas que les acteurs. Il faut des stages pour tous ces métiers. Je dois reconnaître qu’il y a de la bonne pâte dans l’équipe technique de Mawîd maâ el kadar. Des jeunes excellents. Il faut des dizaines d’équipes techniques de cette qualité-là. Il faut deux ou trois équipes possibles, des accessoiristes, des maquilleuses… Ils apportent chacun sa touche. Habiller un personnage est un art. Un plan c’est un tableau. Il y a un choix de couleurs. Un lieu s’éclaire d’une certaine manière. Les comédiens doivent jouer de manière à ce qu’ils ne jurent pas avec les couleurs. Quand on voit certains plans, c’est une offense à l’œil, une agression visuelle. Le pauvre public, qu’est-ce qu’on ne lui fait pas ingurgiter comme salades indigestes après le f’tour ! Pourquoi on ne prépare pas à l’avance la grille du Ramadhan ? Pourquoi on ne crée pas une « cellule Ramadhan » en attendant de couvrir toute l’année ? Il y a de l’audimat pendant le Ramadhan, et pourtant la qualité laisse souvent à désirer. Toujours les mêmes sketches chorbas, toujours les mêmes guignols qui nous ressassent la même soupe !

Peut-on connaître votre actualité ?

J’ai terminé un film intitulé El Kindi, tiré d’un scénario de Mourad Bourboune. Je pense très vite retravailler avec Djaâfar Gacem sur un long métrage. C’est vraiment un grand plaisir de le retrouver. Et j’ai un projet d’une pièce de théâtre sur un texte du Roumain Mattei Visniec pour la saison 2008 qui sera jouée à Avignon.
 

par Mustapha Benfodil

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