L’incontournable café du coin, dominos et précampagne électorale

RAMADHAN EN KABYLIE

LIBERTÉ 09/10/2007 L’incontournable café du coin, dominos et précampagne électorale

La chorba à peine finie pour certains, que d’autres ont déjà franchi le seuil de leur porte avec comme première destination et, souvent, la seule pour la plupart, le café du coin, où tant dans un village kabyle la force du lien familial et de voisinage font que presque tout le monde connaît tout le monde. Il est quasiment impossible durant ces soirées de Ramadhan de prendre son café tout seul.

Il est 18h45. Dans le chef-lieu de la commune d’Irdjen, comme partout ailleurs en Kabylie, cela fait déjà un peu plus d’une dizaine de minutes que les cafés maures sont ouverts. Soit, depuis la première minute qui a suivi la rupture du jeûne. Alors que la RN15, l’unique d’ailleurs, traversant le chef-lieu de cette paisible localité d’environ 20 000 habitants est encore déserte à ce moment-là, Amar, propriétaire du plus ancien café populaire de la région, est déjà derrière son comptoir. Tout en surveillant sa presse à café, il se prépare à accueillir ses clients dont les premiers, les plus inconditionnels, ne tarderont pas d’ailleurs à arriver. Il aura suffit de quelques minutes pour que le vieux petit comptoir soit assiégé. Il devient, au fil des minutes qui passent, de plus en plus difficile de se frayer un chemin pour commander sa boisson préférée. Derrière, les tables sont déjà toutes occupées. Là, le café, le thé et la boisson gazeuse se conjuguent forcément avec une interminable partie de dominos ou de rami. Des parties de jeux qui réunissent durant chaque soirée de ce Ramadhan, et pour de longues heures, des têtes parsemées de cheveux gris et d’autres coiffées à la “mode” et pleines de gel fixant. Une ambiance qui attire à la fois les costumes et les combinaisons, qui pour participer au jeu et qui pour assister, histoire de passer le temps, et le tout dans un brouhaha audible de loin et au milieu d’un nuage de fumée dégageait par des dizaines de cigarettes qui s’allumaient l’une derrière l’autre comme pour compenser d’un seul coup tout ce manque de nicotine enregistré durant toute la journée.

Nous quittons “l’ambiance” de ce café situé à l’extrémité haute de l’agglomération, alors que d’autres gens affluaient individuellement ou en groupe vers ce coin qui, comme le reste des lieux semblables, ferme ses portes à 19h durant tout le reste de l’année. Dehors, l’ambiance tranche avec celle d’il y a à peine une demi-heure et surtout avec celle des soirées ramadanesques des années précédentes durant lesquelles, se souvient-on, la vue du thermomètre n’incitait guère à sortir. Il est 19h30 et la RN15 qui traverse le chef-lieu communal d’Irdjen grouille de monde. Un mouvement à double sens. Certains descendent pendant que d’autres montent. Cela dépend d’où on vient et où veut-on aller ? On se croise, on se salue, on s’arrête parfois pour discuter un moment avec quelqu’un et on continue. La déshéritée commune d’Irdjen compte 11 villages au total, mais la seule ambiance existante, on la retrouve au chef-lieu communal. Faute de cafés maures ou d’autres infrastructures dans les villages, il n’y a point d’ambiance. On emprunte les chemins, encore non éclairés, menant des villages, sur une distance de moins d’un kilomètre pour le plus proche, et d’une dizaine pour les plus éloignés, au chef-lieu communal tels des fantômes. On n’entend que le bruit des pas et des murmures.
Comme s’il s’agissait d’un rendez-vous nocturne soigneusement préparé, tous les habitants de la commune se retrouvent après la rupture du jeûne répartis à travers les cinq cafés populaires existant dans le petit village de Tamazirt qui est aussi le chef-lieu de commune.

Avant de rejoindre le café le plus populaire de la commune dans l’autre extrémité de cette petite agglomération, on s’arrête un moment à la station de taxis où il n’y a point de taxi. Deux jeunes attendent quand même mais sans trop espérer un éventuel clandestin où une “occasion” pour se rendre à Larbâa Nath Irathen, le chef-lieu de daïra situé à 8 km de là. En effet, à partir de 19h, Larbaâ, cette charmante petite ville perchée à près de 1000 m d’altitude, grouille de monde. “C’est pas du tout facile de se frayer un chemin même à pied, après le f’tour elle est plus vivante que durant une journée de marché”, dira celui qu’on nomme amicalement Rougi. “J’aime aller à Larbaâ parce qu’il y en a au moins des cybercafés, et surtout plus d’ambiance”, ajoute Ramdhane, un des amis à Rougi regrettant qu’il n’y ait plus de cybers à Irdjen et surtout de voir l’ADSL, qui lui permettrait de se connecter chez-lui, tarder encore à venir. Juste à côté, un autre groupe de jeunes attend quelqu’un, un ami disent-ils, pour descendre à Tizi Ouzou. “Nous allons descendre à Tizi-Ville pour assister à un gala à la Maison de la culture, nous avions déjà assisté à celui de Mourad Guerbas, puis d’Ahrès Hacène et aujourd’hui à celui de Mohammed Allaoua”, dira Smaïl, un véritable mélomane, qui a passé l’été à fuir le local où il exerçait comme coiffeur pour son saisonnier travail de “DJ”. Son ami Ramdhan, un cinéphile, dit préférer plutôt descendre en ville pour voir un film mais malheureusement plus aucune salle de cinéma n’existe dans toute la wilaya. “Alors je n’ai plus le choix que de chercher d’autres distractions, et surtout où passer ces soirées de ramadhan”, ajoute-t-il déplorant qu’il faille faire toute une gymnastique pour se rendre à Tizi Ouzou alors qu’elle n’est qu’à environ 17 km. En effet, depuis au moins une année, peu de gens s’aventurent à se rendre de nuit à Tizi Ouzou sauf en cas d’urgence.

DESCENDRE EN VILLE EST UN RISQUE
Le souvenir des faux barrages en série dont ont été victimes pas moins d’une vingtaine de personnes dans les environs du village Adeni l’année dernière semble hanter encore les esprits. “Je ne suis pas prêt à perdre ma voiture et à risquer ma vie pour passer une soirée de Ramadhan. C’est devenu un risque de descendre en ville. Je préfère rester ici, à jouer aux dominos avec des amis”, nous dira Azzedine, un jeune commerçant qui, par le passé, ne pouvait pas passer une seule soirée sans se rendre à Tizi Ouzou. Alors que l’attente de ces groupes de jeunes se prolongeait dans le temps, d’autres, en groupes de trois ou quatre ou individuellement, continuaient à déambuler qui vers le bas qui vers le haut. Jamais de femmes ou de filles dans la rue. Comme dans les quatre coins de la Kabylie, les sorties nocturnes durant le Ramadhan sont réservées à la seule gent masculine. Le petit écran reste ainsi la seule distraction à laquelle ont droit toutes ses filles et femmes qui, analphabètes pour la plupart, deviennent les plus grandes consommatrices des programmes de l’ENTV.

À moins de cinq minutes de marche à pied, on rejoint le café le plus populaire de la région. Celui-ci fait face au siège de l’APC. À l’intérieur de ce café, les boissons se côtoient plutôt avec la politique qu’avec les jeux de cartes. Les discussions donnent un avant-goût d’une campagne électorale qui s’annonce déjà rude. Bien des listes de candidatures pour les élections locales du 29 novembre prochains sont peaufinées autour d’un café durant ce Ramadhan, a-t-on appris sur place. L’actuel président de l’APC est chaque soir à la même table et chaque soir entouré d’un nombre important de militants venus partager un café avec lui et aussi des citoyens venant lui faire part de leurs doléances ou encore leur satisfaction de voir tel ou tel projet enfin lancé. “C’est bien cela la démocratie de proximité, nous ne ratons aucune occasion pour écouter le citoyen”, nous dira le maire souriant et confiant quant à sa réélection.

À deux pas de ce café, vers le haut et aussi vers le bas, se trouvent les deux lieux où se réfugient pour le restant de la soirée tous ces jeunes et adultes qui aiment prolonger leurs soirées jusqu’à une heure avancée de la soirée. Ce sont ces lieux qu’on appelle communément en Kabylie le “loto”. Un de ces lieux est un café qui se met au “loto” après 22h alors que l’autre a été aménagé à coups de planches placées sur des briques pour la circonstance. Pour un mois. Dans ces locaux à rideau à moitié baissé puisque d’un point de vue réglementaire cette pratique est interdite. Il n’y a évidemment pas de place aux non-fumeurs. À l’intérieur, l’air devient irrespirable au fur et à mesure que l’horloge avance. À raison de 5 DA la partie, Boussad, un jeune pâtissier qui devra pourtant se lever tôt le matin mais qui est devenu un inconditionnel de ce jeu, dépense jusqu’à 200 DA la soirée lorsqu’il n’arrive aucune fois dans la soirée à remplir le premier toutes les cases de sa carte comme le stipulent les règles du jeu. “C’est juste une histoire de passer le temps”, dira encore Boussad expliquant que même lorsque l’on gagne, le “pactole” qu’on empoche ne dépasse pas les 100 à 120 DA. Mais “une partie appelle une autre, et on ne se rend souvent pas compte du temps qui passe”. Ce n’est qu’à partir de 1h ou 2h du matin que l’on commence à quitter, l’un derrière l’autre, les tables de fortune pour rentrer chez soi après, empruntant des chemins déserts. À cette heure-ci, l’on commence déjà à se réveiller. C’est l’heure du s’hour.

 

par Samir LESLOUS

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