Les misérables de la ville des Genêts

Ils sont de plus en plus nombreux à tendre la main à Tizi Ouzou

 La Dépêche de Kabylie 17/10/2007

Les misérables de la ville des GenêtsIl n’est guère aisé d’appréhender cette population qui, chaque jour livrée, impuissante à l’humiliation et aux sarcasmes, va à l’assaut du destin et de la nécessité et comble de l’ironie, subit sans retenue l’insolence d’une sorte de paradoxe d’être de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux ignorée population exclue des catégories traditionnellement admises dans les stratifications sociales.

 

Catégorie statistiquement inexistante. Aucun chiffre pour oser un ordre de grandeur, pour pénétrer une comparaison ou simplement étayer une quelconque opinion, les statistiques les ignorent. Les mendiants ne se comptent pas. Il est certain que la situation devient de plus en plus difficile, voire insoutenable. On assiste à un concours de circonstances qui fragilise les couches et la stabilité sociale. Erosion du pouvoir d’achat, accroissement du chômage. Des pans entiers de la population se trouvent sans ressources et sans perspectives. Des milliers d’entreprises ont mis la clef sous le paillasson ces dernières années et ça continue encore, mettant à la rue des chômeurs de plus en plus nombreux. Certains ont procédé simplement à des compressions de personnel pour raisons économiques. L’argument est vite trouvé pour des gestionnaires dont la seule mesure de redressement réside dans la réduction de la masse salariale. Le seul indicateur qui subit les affres du libéralisme sauvage, sans aucune protestation. Ainsi, le citoyen est poussé jusqu’à l’extrémité au bout de laquelle il cesse d’être actif pour vivre ou survivre dans la société moyennant une redistribution aléatoire de richesses que la mendicité à sa façon, autorise.

La société est caractérisée comme tout corps vivant, par l’existence d’un système d’auto-régulation qu’elle met en œuvre quand l’Etat est absent et a échoue dans ses mécanismes de redistribution de la richesse du pays.

Une société en lambeaux sur le plan général, il n’est pas exagéré d’affirmer que la mendicité au même titre que les autres fléaux sociaux, telle que la prostitution, la drogue, le vol, l’escroquerie, les crimes et tout ce qui s’en suit, participe en tant que moyen de régulation de la société pour assurer la propre survie du système. Cependant, sur un autre plan, elle constitue la forme suprême de protestation. Des êtres humains exclus et rejetés, sans complaisance, par le système, se sont détachés et sont tombés comme de vieilles fripes dont on a usé et abusé. La mendicité apparaît de nos jours comme une forme de protestation virulente pour laquelle des êtres adoptent la condition humiliante et “animale” d’exister en tant qu’objet de pitié, sans aucune forme d’activité, que celle de poursuivre de leurs regards perdus leurs coupables semblables, ou de réciter machinalement quelques citations bienfaisantes à l’adresse des bonnes gens de cœur.

Un décor médiéval
Les mendiants viennent chaque matin et quotidiennement pour occuper les mêmes places et endroits et les mêmes postures et répétant les mêmes gestes, pas loin de ceux d’un chef d’orchestre, afin de susciter compassion et frémissements dans les cœurs des belles âmes charitables. Ils sont de tout âge et des deux sexes à se prosterner chaque matin, à une distance respectable les uns des autres, de l’entrée est jusqu’à la sortie ouest de la ville vers la gare routière ou vers Hasnaoua. Ils viennent de partout et se répandent dans toute la cité, comme si chacun respectait un pacte tacite, de ne jamais empiéter sur le territoire de l’autre. Certains se mettent près de la mosquée. Les fidèles en ce mois de jeûne se rappelleront peut-être de leurs frères et sœurs en écoutant l’imam promettre à l’assistance les foudres de l’enfer.

Cette crainte ramollirait les cœurs des fidèles pour accepter de se débarrasser d’une pièce, et gagner en échange le confort moral que procure une bonne action. D’autres sans doute plus avertis, se placent à l’entrée des restaurants. Ceux qui vont festoyer auraient le cœur un peu plus lourd car le ventre vide. L’inverse étant souvent vérifié. D’autres enfin s’exhibent sur le trottoir, ou parfois pénètrent même dans les bus quand ils n’ont plus d’autres choix. Enfin, la dernière, et il s’agit de la catégorie, la plus cruelle pour interpeller votre conscience, regroupe les femmes, parfois trop jeunes, qui se font accompagner de petits mioches tétant un biberon, ou mangeant goulûment un morceau de pain sec, et qu’elles allongent près d’elles, bien visibles.

A chacun son “jugement”
L’opinion des gens sur les mendiants diffère. Certains n’hésitent pas à sévèrement les juger. Sans aucune forme de procès, et de façon expéditive, ils considèrent que certains mendiants ont beaucoup d’argent et qu’il ne sert à rien de leur en donner encore. De nos jours, la mendicité est devenue un métier. D’autres plus philosophes, plus laborieux arguent qu’il ne faut jamais rien donner car ils s’habituent vite et, ce faisant, on contribue à favoriser ce phénomène. Enfin, il y’a ceux plus nombreux qui feignent de ne rien voir ou simplement laissent glisser une pièce et continuent leur chemin en ne faisant pas attention à ce geste machinal qu’ils viennent de faire ou à ce mendiant qu’ils viennent d’oublier. Quels que soient les jugements des uns et des autres, il n’est pas inutile de s’interroger sur ce phénomène, puisque de plus en plus de candidats y postulent.

Comment devient-on mendiant ?
A quel moment décide-t-on de franchir le pas et faire cet ultime geste désobligeant de tendre la main à “l’autre” qui souvent détourne le regard ! Ce n’est pas l’objet de cet article de répondre à toutes les interrogations, nous nous contenterons seulement de relater, comme on peut le premier pas vers la déchéance. Prendre une posture, souvent inconfortable dans un coin, sous la pluie ou sous le soleil, qu’il neige ou qu’il vente, baisser la tête rentrer les épaules, et patienter pour qu’une quelconque personne passe pour une quelconque obole. Ensuite, pour la première fois, de ce corps roulé en boule sur un trottoir, de cette forme vague d’un être humain réduit à une loque, faire sortir une main, avoir la force de la tenir droite et maintenir la paume tournée vers le ciel pour récolter une pièce qui voudra bien tomber. Maintenir`cette main à l’horizontale, comme une tige calcinée sans force et sans envie que celle de la nécessité. La maintenir devant des êtres qui feignent ne rien voir, et quand ils voient osent mettre une pièce plein de commentaires, beaucoup plus pour leur propre confort moral que pour soulager cette boule humaine sans forme et sans voix. Franchir ce pas pour tout un chacun nous rend coupable de complicité avec un système qui a enlevé la dernière enveloppe qui recouvre de dignité tout être humain. Marcher sur son amour-propre. Car, s’est ce que les mendiants font chaque jour que Dieu fait. La multiplication de cette catégorie atteste, on ne peut mieux, la faillite du système, mieux de nos responsables dans leur mission de réguler la société, et constitué un signe présurseur de la “régression féconde” de chaos et de monstruosités dans un pays dit “riche”.

 

par S. K. S.

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