“ Je ne suis pas entièrement d'accord avec ce film ”

Jacques Vergès à propos de l'Avocat de la terreur

  El Watan 28/10/2007 “ Je ne suis pas entièrement d'accord avec ce film ”

L’absence de l’avocat international, Jacques Vergès, de la scène politique et publique, de 1972 à 1978, a suscité l’intérêt de l’Allemand Barbet Schroeder à réaliser un documentaire sur son parcours. Le célèbre avocat qui a gagné de nombreux procès contre la France, pour des célébrités internationales mais aussi pour des gens qui deviennent célèbres et incarnent l’histoire d’une "résistance", ou du "terrorisme", telles que Magdalena Kopp, Waddy Haddad, le terroriste international Carlos, Djamila Bouhired et autres. Les témoignages diffusés dans le film, qui sont contre ou pour les idées de Vergès, restent à prouver s’ils sont concrets. La vie et le parcours de Vergès demeurent un mystère que lui seul pourrait percer. Dans L’avocat de la terreur, il s’abstient de répondre à certaines réflexions et à certains dires.
Dans cette interview, Vergès renseigne dans le détail près sur ses idées, en tant qu’avocat mais surtout en tant qu’être humain.

 

La Dépêche de Kabylie : Vous annonciez que vous alliez gagner le procès de Magdalena Kopp, arrêtée en 82, suite à l'attentat qu'elle co-organise, en France avec son mari, l'international terroriste Carlos, sous l'ordre de son ex-ami, Waddy Haddad, en donnant comme garanties des arguments de la torture contre le peuple algérien lors de la guerre de la Libération nationale. Cherchez- vous à comparer la résistance au terrorisme ?
Jacques Vergès : "Résistance" et "terrorisme", c'est là le grand problème. Le mot terroriste a été utilisé pour la première fois par les Allemands, pendant l'occupation de la France et ça s'appliquait aux actes des résistants. Magdalena Kopp travaillait pour les Palestiniens. C'était une brigade internationale, donc c'était un combat de libération pour lequel ils participaient. On ignore tout de la question du bien ou du mal dans laquelle ils participaient. La question que vous posez, est- ce que le terrorisme n'est pas une action aveugle contre des civils? J'entends souvent cela de la part des gens de gauche, en France, en disant que la résistance en France n'a pas fait d'attentats contre des civils. Je leur réponds que ce pays n'a pas été colonisé par l'Allemagne. La France n'a pas été une colonie de peuplement. Si les Allemands étaient venus de Saxe, étaient allés dans le Lote ou le Gers, chasser les passants de leurs terres, les employer comme ouvriers agricoles et que ces colons allemands se réunissent toutes les semaines dans des bars, à consommer de la bière, à chanter, je suis persuadé que les paysans français auraient perpétré des attentats contre ces bars. Or, la réponse à la question existe. Je prends l’exemple de la guerre d’Algérie où le premier attentat, qui a été organisé par le colonialisme français dans la Bataille d'Alger, a fait des dizaines de morts à la Casbah. Le FLN n'a organisé ses attentats contre les colons que par riposte.

Vous dites dans le nouveau film de Brabet : "Quelqu'un m'a demandé : est-ce que j'aurais défendu Hitler s'il était vivant", et vous avez répondu : “Je prendrais même-la défense de Bush s'il plaide coupable". Vous êtes quelque part sûr que Bush est coupable mais vous vous engagez à le défendre, du fait qu'il plaide pour cette cause ?
La question que vous me posez : c'est est-ce que je défendrais Bush? eh bien, je dirais s'il plaide coupable. Je pense que les procès ont une très grande importance pédagogique et politique. Quand nous disons de quelqu'un qu'il est un monstre et qu'il ne mérite même pas d'être jugé, nous nous condamnons à être aveugles sur ce qui s'est passé réellement. Parce que cette personne qui a commis des crimes, est un être humain. On doit, d’abord se poser la question : Comment est-il arrivé à commettre ces crimes ? Ce n'est pas forcément pour l'excuser mais pour comprendre ses idées et ses actes. Et à partir de ce moment, la société peut tirer des conclusions pour que ces faits ne se renouvellent plus. Je voudrais donner, encore une fois un exemple de la guerre de Llibération nationale. Nous avons l'expérience dans cette guerre où un certain M. Aussares a été chargé de torturer. Aussares a écrit ses mémoires. C'est l'homme qui a donné l'ordre pour que Ali Boumendjel soit assassiné. Il a tué les dirigeants de la Révolution. Un acte criminel camouflé en suicide. Il est important de chercher à comprendre comment il est arrivé à réaliser ces crimes, ce n’est pas pour l'innocenter.
Quand il avait vingt ans, cet homme était un résistant. Comment un latiniste résistant arrive, dix ans après à être ce criminel qu'il a été ? Il y a eu peut-être une prédisposition mais il y a surtout des leçons à tirer pour la France. Quand on donne à l'armée un pouvoir de police pour lequel elle n'est pas faite, quand on permet au militaire de garder des prisonniers sans qu'ils ne soient protégés par les conventions de Genève, sous prétexte qu'ils ne sont pas des combattants et quand on permet de garder ces gens d’une manière définie, autoriser la torture, on arrive à fabriquer un criminel comme Aussares.

Ne pensez-vous pas que c'est le rôle du psychiatre de chercher à comprendre ces idées ?
Le psychiatre est nécessaire, le psychologue aussi dans tous les procès d'assises. En France, dans tous les procès criminels, il y a une expertise obligatoire du psychiatre. Mais le psychiatre n’a pas accès au dossier. Il ne peut pas savoir ce qui s'est passé ou ce qui ne s'est pas passé. Il donne son avis. Par exemple si l'accusé est fou, excité ou extrêmement calme, il le dira.
Il rapporte donc ce qu'il constate. Mais on ne lui demandera pas de nous dire si la personne a commis l'acte qu'on lui reproche. Et c'est pour cela que le psychiatre est nécessaire mais le procès est nécessaire aussi.

Mais Aussares faisait partie de ce même pouvoir. Ne pensez-vous pas que si on cherche à le comprendre on finira par chercher à comprendre tous les gens de ce même système, également ?
Je défendrais ces gens-là, s'ils plaideront coupables. Quand je dis ceci, ce n'est pas pour excuser Aussares, mais pour dire au gouvernement colonialiste : ne recommencez pas à faire pareille, parce que vous aboutirez au même résultat : des crimes contre l'humanité. Les faits se répètent aujourd'hui, en Irak. Quand on voit les photos des prisonniers d'Abu Gharib, des hommes nus, des pères de familles en train de mourir, tirés par une laisse comme des animaux, par une jeune femme qui rit, nous disons c'est épouvantable et manifestement. Les Américains n'ont pas tiré de leçons de l'attitude française, pendant la guerre d'Algérie. Il y aura toujours des gens à défendre, à condition qu’ils plaident coupables, parce qu'il ne s'agit pas de plaider l'innocence mais d'essayer de comprendre une idée pour éviter les mêmes erreurs dans le futur. On doit défendre tout le monde à condition qu'on soit logique avec nous-mêmes. Si je défends un tortionnaire et si ce tortionnaire me demande de justifier la torture, je lui dirais, écoutez, cherchez quelqu'un d'autre, je suis cohérent avec moi-même, je ne vais pas faire cela.

L'avocat de la terreur est aujourd'hui diffusé aux Etats-Unis. Un film sur lequel les Américains réfléchissent. Ils voient, dans ce documentaire, le déroulement d’un procès, pour dire que ce dernier est une chose extrêmement importante pour ceux qui se battent pour la liberté et prennent ce procès comme une arme de guerre. Je reviens à la révolution algérienne, où les pires des choses se sont passées : viols systématiques, incendies, tortures, déplacements de populations et autres. Mais tout cela se passait dans une zone interdite et seule la partie émergée de ces crimes apparaissait dans les procès qui ont lieu dans les villes. Les procès étaient pour la défense, l'occasion de dénoncer cette situation de l'Algérie hors la loi.

Si un procès aurait eu lieu à Alger, il est considéré comme un moyen pour alerter l'opinion, mais à plus forte raison, si ce procès aurait eu lieu à Paris, ce qui aurait créé un grand conflit au sein de la défense. Certaines personnes voulaient plaider pour convaincre les magistrats militaires, mais nous leur disions que c'est un acte de folie, leurs valeurs ne sont pas les nôtres, nous n'arriveron pas à les convaincre, et par la suite le procès va rester dans un cadre clos. Les clients vont être condamnés à mort et ils seront exécutés. Donc, il faudrait toujours s'adresser à l'opinion.
On trouve dans les textes du général De Gaulle des propos qui sont rapportés, aujourd'hui, par ses anciens ministres. Il dit : "L'armée a remporté des succès, mais l'opinion est contre nous. Et si l'opinion est contre nous, il n’y a plus rien à faire". Je crois que les Américains devraient comprendre les mots révélés par De Gaulle et éviter la même erreur. Si je reprends l'exemple d'Abu Gharib, c'est pour dire que les photos qui ont été prises dans cette prison sont une défaite morale. Ceux qui ont vu ces images, diront : "Qui sont ces gens qui prétendent instaurer la démocratie ?"
Le grand enseignement de la guerre d'Algérie, c'est faire des procès et non pas s'adresser à nos juges militaires. Le juge militaire était, pendant la guerre d'Algérie, l'officier qui était dans le "djebel", il torturait et s'il ne l'avait personnellement pas fait, il l'aurait toléré de la part de son collègue.
Au départ, au cours de ces procès, la défense venue de Paris, était assez prudente, elle disait : "Nous condamnons la violence d'où qu'elle vienne". Le collectif du FLN leur ont répondu qu'il ne s'agit pas de condamner la violence d'où qu’elle vienne, il y a plutôt une violence qui est légitime, celle du FLN, la violence de l'opprimé.
Nous devons, donc dire que la violence du FLN est légitime au cours du procès. Par contre, il y a une violence illégitime, celle des troupes de l'occupation. C'est notre rôle de la dénoncer. C’est la leçon qu'on a tiré de La Bataille d'Alger.

Vous vous obstinez à raconter des évènements en détournant le sujet lorsqu’on vous aborde, dans le documentaire. Pourquoi Vergès garde-t-il toujours un mystère ?
L'avocat de la terreur est un film sur lequel je ne suis pas d'accord entièrement. Ce n'est pas un produit sur commande. Je n'ai pas payé un "mec", pour faire un film sur moi. Ce sont des gens qui étaient intéressés de réaliser un documentaire sur Jacques Vergès. Ils m'ont informé de leur projet en me précisant qu'ils possédaient des archives et des témoignages et qu'ils étaient maîtres des témoins, des documents et du montage. Ils m'ont demandé si j'acceptais d’apparaître dans le film. Ils ont été très surpris par ma réponse affirmative. Mes amis m'ont dit que j'étais fou de prendre un tel engagement de peur que je sois piégé. J'ai dit au contraire car je n'avais pas d’autre choix. A partir du moment où le film est fait sur moi, j'y apparaîtrais certainement. Je pourrais donc donner mes propres propos et on me jugera sur pièce. Je pourrais dire que ce film reçoit un succès en France, depuis qu'il est sorti dans les salles de cinéma, le mois de juin dernier. De son côté, la presse de droite comme de gauche, estime que L'avocat de la terreur est un grand film.

Quand j'assiste à la projection et que la salle est comble, on entend et on voit des images dans le film qui montrent, dans un passage, le Milk-bar exploser suite à une opération organisée par les moudjahidine et on me voit témoigner : "j'approuve la violence du FLN", les gens dans la salle ne protestent pas. Il y a certes des gens qui me disent que ce sont des crimes qui ont été commis avec l'approbation du gouvernement français. Je dirais que lorsque Aussares a tués Ben M’hidi il annoncera le lendemain l’information au socialiste ministre résident et ancien résistant, Lacoste et qui informe pour sa part le général Massu, par son représentant, François Mittérand, ministre de la Justice, à l’époque. Donc, certains ministres ont été informés jour par jour de ces crimes. La France a été coupable et a cédé grâce à la résistance. Elle ne pouvait plus rester car elle paraissait comme une organisation criminelle. Ce qui est intéressant dans ce film, malgré certains aspects que je n'aime pas, c'est que après un demi siècle d’Indépendance, la répression et la torture sont évoquées à nouveau à travers l'Algérie. Nous savons hélas, que cela va continuer dans d'autres pays, avec d'autres responsables, en Palestine, au Liban, en l'Irak, en Afghanistan et peut-être demain au Pakistan et en Iran.

Propos recueillis  

par Fazila Boulahbal

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