Un jeu de mémoire en kabyle pour l’apprentissage de la langue amazighe

Akli Kebaili écrivain et docteur en sciences politiques

La Dépêche de Kabylie 29/10/2007 Un jeu de mémoire en kabyle pour l’apprentissage de la langue amazighe

Akli Kebaïli, connu sous le nom d’Akli Azwawi, est écrivain et politologue. Son penchant pour l’écriture, notamment en allemand et en kabyle, le distingue particulièrement. Il travaille actuellement à la Mairie de Francfort /Main (Service aux affairesm multiculturelles) dans le domaine de l’intégration des émigrés. Son engagement contre la discrimination est quotidien. Il participe, en outre, et en coopération avec la Police de Francfort, à la réalisation d’un film vidéo en tamazight. Grâce à lui la mairie de Francfort utilise la langue amazighe dans ses différentes publications. Rencontre.

La Dépêche de Kabylie : Un jeu de mémoire en kabyle, de quoi s’agit-il exactement ?
A. K. : C’est un projet qui me tient vraiment à cœur, la production d’un jeu de mémoire en kabyle pour l’apprentissage de la langue amazighe de manière ludique. Ce jeu est destiné aux enfants, aux adultes et même aux personnes âgées. Je ferai tout pour parvenir à l’éditer et le faire diffuser auprès de tous les intéressés. Je le mettrai alors à la disposition de tout organisme qui serait prêt à le publier à son compte. L’essentiel est d’atteindre le groupe ciblé.

Vous maîtrisez le français et l’allemand. Mais pourquoi donc écrivez-vous en kabyle ?
Tout simplement parce que le kabyle est ma langue maternelle. Il y a certaines choses que je peux ressentir seulement et tout d’abord en kabyle. Surtout quand il s’agit d’exprimer mes sentiments envers ma famille, mes amis et ma patrie, la Kabylie. Je ne peux communiquer par exemple avec les figuiers et les oliviers de chez-nous en allemand ou en français. De surcroît, je suis parmi les Kabyles qui essayent avec les moyens du bord de donner une contribution au développement de notre langue maternelle. Cela n’empêche pas de traduire les œuvres ou textes kabyles dans des langues étrangères. Bien sûr, j’ai rédigé un certain nombre de textes en français et surtout en langue allemande.

Pourquoi avez-vous choisi la forme littéraire du conte ?
Pour moi, le conte est un moyen d’exprimer ses sentiments et ses souhaits sans confronter directement les interlocuteurs. Le conte est également un moyen de retravailler les traumatismes personnels subis durant les guerres et les conflits armés, sociaux, etc. Ceci contrairement aux ouvrages scientifiques. Avec les contes, on peut faire passer le message et la critique plus facilement.
Mais mes écrits ne se limitent pas aux contes. J’ai rédigé pas mal d’articles sur les problèmes d’actualité dans nos sociétés. Par exemple: un article sur la situation de la femme chez nous. J’ai aussi écrit un article relativement détaillé sur le projet d’autonomie de la Kabylie en kabyle (voir "Kabylie – L’autonomie en débat", Actes du Séminaire d’Ecancourt, France, 1.-3.03.2002) en proposant une sorte de constitution. Tout cela pour démontrer que notre langue kabyle est absolument capable de traiter n’importe quel sujet quel que soit le domaine concerné.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Mes sources d’inspiration sont en premier lieu ce que j’ai vécu en Kabylie durant mon enfance (la guerre, la répression, les inégalités, la discrimination des femmes, etc).

Quelles ruptures avez-vous introduit dans vos contes par rapport au conte traditionnel kabyle ?
Mes contes tentent d’aborder les thèmes d’actualité de notre temps moderne. Quant à la rupture ou non rupture je laisserai la question aux critiques littéraires. Voir par exemple la critique de Mohand Ait-Ighil et Mohand-Akli Salhi.

Où en est la littérature berbère écrite ? Et comment vous situez-vous dans cet espace ?
La littérature berbère a évolué dans les dernières décennies d’une façon considérable. Pourtant, les moyens existants pour la développer restent toujours très limités. Tant que les gouvernements des Etats de l’Afrique du Nord ne prennent pas en charge très sérieusement le soutien et la promotion de cette langue et de ses cultures, la progression de cette littérature restera fortement freinée. Il faut ajouter un autre problème issu des Kabyles eux-mêmes. La majorité n’est pas consciente d’elle-même en tant que peuple avec une identité à part entière. Je parlerai presque d’un problème d’ordre psychologique. Pourquoi ? Sa majorité est bloquée quant à l’acceptation de son identité propre. Par conséquent, le nombre de Kabyles qui lisent leur propre langue est malheureusement très limité. Ainsi, il s’agit de trouver les moyens pédagogiques et didactiques afin d’aider et de motiver la population à s’intéresser à sa langue maternelle écrite. Exemple: produire des textes courts, simples, accessibles avec l’introduction d’un nombre important de photos, d’illustrations et autres supports visuels. En même temps il faudrait organiser des manifestations culturelles pour attirer l’attention de nos populations sur ces questions et pour diffuser la culture kabyle écrite partout dans notre pays. Et ceci à titre gratuit (campagnes d’alphabétisation en langue kabyle).
Nous avons aussi besoin de maisons d’édition qui seront en mesure de publier avec engagement des ouvrages en langue kabyle.

Quels sont vos nouveaux projets de publication ?
Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais la question est de savoir comment les mettre en pratique. Le problème majeur est toujours de matériel et financier. J’ai déjà terminé quatre ouvrages. Le premier est un recueil de dix contes pour enfants avec des illustrations modernes. Le second est un livre sur l’Allemagne, où je vis depuis 27 ans, avec beaucoup de photographies. Le troisième traite de la Kabylie.

Quelle sens donnez-vous à l’idée de l’autonomie pour la Kabylie ?

Le terme d’autonomie fait peut-être peur, même à certains Kabyles et aux autres citoyens algériens. Il est donc nécessaire de l’expliquer. L’autonomie de la Kabylie ne signifie pas le détachement de cette région de l’Algérie actuelle.
Elle veut dire tout simplement la décentralisation de l’Etat algérien.
Ce qui implique plus de démocratie pour l’Algérie entière. Seuls les Kabyles (à ce jour) revendiquent l’autonomie. Il s’agit de s’organiser à l’échelle régionale afin de résoudre plus facilement les problèmes régionaux et développer son bien-être. Je ne vois aucun argument valable pour garder le centralisme algérien actuel.
L’Algérie connaît depuis son indépendance crise après l’autre. Parmi les problèmes majeurs, je citerai ici le problème du manque de confiance qui existe entre les populations envers les détenteurs du pouvoir depuis 1962. Beaucoup de Kabyles s’interrogent sur le comportement des personnes qui les gouvernent et qui ignorent tout sur leur culture, leur langue, leur tradition et leur mode de vie locale. La population kabyle se sent méprisée, complexée et opprimée depuis l’Indépendance.
Délivrer pour un Kabyle et en Kabylie son extrait de naissance dans une autre langue que sa langue maternelle est une violation flagrante des droits de l’Homme. Pour ne citer que cet exemple.

Comment voyez-vous l’avenir de l’amazighité ?
Etre Amazigh ou Kabyle veut dire en premier lieu vivre et se sentir Amazigh ou Kabyle et surtout utiliser sa langue maternelle dans tous les domaines de la vie. Une chose est sûre : la langue kabyle est réellement menacée de disparaître. Une étude de L’Unesco l’a confirmé récemment (voir la Dépêche de Kabylie du 19.09.2007). Certaines personnes, qui insistent sur la résistance de cette langue depuis des millénaires, ne prennent pas en considération la situation actuelle dans le monde. Il y a une très grande concurrence entre les langues. Seules les langues écrites dans les domaines technologiques, scientifiques littéraires, religieux... seront capables de résister.
Le temps presse, il faut absolument qu’il y ait des institutions propres à la région de Kabylie et des hommes et femmes kabyles conscients de cette situation. Il faut se débarrasser de ces expressions : "C’est déjà pas mal, il faut aller doucement...". A mon avis, il faut vivre maintenant comme tous les peuples du monde, c'est-à-dire travailler dans sa langue maternelle. Cela n’empêche pas bien sûr d’utiliser d’autres langues. Donc l’avenir de L’amazighité dépend de l’engagement des Imazighen eux-mêmes. Le danger est très réel!

Un dernier mot à nos lecteurs
N’hésitez pas à mettre sur le papier vos pensées et vos sentiments dans votre langue maternelle. Je souhaite que toute association culturelle kabyle, tout individu apte à contribuer au développement de cette langue consacrent toute leur énergie à l’écriture de notre langue chérie et bien-aimée : Libérez-vous de vos complexes d’infériorité par rapport aux langues majoritaires extérieures.

Ecrire dans sa langue maternelle n’empêche pas d’être ouvert au monde et à ses langues diverses. Bien au contraire! L’utilisation de sa langue maternelle est cruciale dans la participation démocratique de toutes les sociétés civiles.

Bio express
Akli Kebaïli, connu aussi sous le nom d’Akli Azwaw, est né en 1953 à Tiwal ( Ath Maouche ) dans la wilaya de Bgayet et vit en Allemagne depuis 1979. Écrivain et politologue, il a contribué à l’épanouissement de la culture berbère par ses écrits. Il est auteur également de deux romans en kabyle, Imetti n Bab Idurar (Les aventures de Bab Idurar) ( 1999 ) et L’kuraj n Tyazit ( La brave poule ) en décembre 2002.

Entretien réalisé  

par Ali Ait Mouhoub

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