Enseignement des langues

Les principales supercheries idéologiques

Enseignement des langues
Les principales supercheries idéologiquesPendant 15 jours, nous avons vibré sur un non-sens : «One, two, three, viva l’Algérie». Nulle part, il n’y a la langue arabe. Alors, «qu’est-ce que cela situe au plan identitaire sachant que la langue est une identité ?» Cette interrogation, c’était au lendemain de l’homérique match Algérie-Allemagne.

Mohamed Miliani, didacticien, y a eu recours pour illustrer l’étendue de la faillite de ce qui a tenu lieu de politiques d’enseignement des langues dans notre pays.

C’était à l’occasion d’un débat sur la question, organisé par l’Institut de développement des ressources humaines (IRDH Oran). Dans sa communication, l’intervenant fait la démonstration que ces politiques étaient lestées de tares qui les condamnaient à l’échec. Ainsi, les multiples approches initiées étaient décidées en haut lieu, centralisées, plus ou moins cohérentes, non systémiques (pas de continuum entre les différents paliers), non stables et non durables.

A ce constat du conférencier, il y a lieu d’ajouter qu’il s’est greffé une arabisation accompagnée par une stigmatisation linguistique de tamazight comme du français. Depuis cette politique, il s’est installé un débat biaisé parce que charriant des mystifications qui polluent toute perspective d’évolution de la situation. Pourtant, depuis les années 1990, la société s’est quelque peu désinhibée par rapport à la question des langues, cette dernière n’étant plus sous tendue par des enjeux de pouvoir avec la cessation de l’opposition francophones/arabophones. En effet, libéralisme économique oblige, les conflits de pouvoir se sont déplacés vers le terrain des affaires et de l’économie en général, celui-ci favorisant pour ses besoins l’acquisition des langues. D’où l’émergence d’écoles privées de langues et d’un marché des langues où même le chinois a trouvé sa place.

La «darija», langue nationale ?

Sérions les principales supercheries à propos des trois langues en usage en Algérie et passons-les au crible de la critique. Commençons par cette «idée» de vouloir remplacer l’apprentissage de l’arabe dit classique par celui de «l’arabe algérien» au motif de la diglossie, c’est-à-dire de cet écart entre la «darija» et la «fosha» qui ferait de cette dernière une langue étrange pour ne pas dire étrangère. Pourtant, entre cette langue classique et le dialectal, il existe bien un arabe moderne ! Qu’en fait-on ? La confusion et la manipulation prétextent du fait que l’arabisation à l’école a été une catastrophe.

Or, cette dernière n’est pas imputable à la langue mais plutôt au fait qu’elle ait été escamotée par un contenu linguistique inadéquat (langue pauvre, pas d’écrits authentiques ou textes d’auteurs). Par ailleurs, les écoliers ont été soumis à une violence cognitive par le recours à une méthodologie mutilante. Enfin le tout a été servi sur la base d’objectifs idéologiques et non pédagogiques, ce que Malika Boudalia a magistralement démontré dans L’école algérienne de Ben Badis à Pavlov.

Par ailleurs, pour ce qui est de la diglossie, celle-ci n’est pas seulement propre à l’arabe puisqu’elle existe pour toutes les langues du monde ! C’est ce qui explique que tous les bambins de la terre vont à l’école apprendre la leur. En effet, et pour simplifier, en toute langue, il existe deux principalement, une orale et une autre écrite, la seconde n’étant nullement la transcription de la première. Pour être plus concret, un écolier lors de l’exercice scolaire d’élocution est soumis à l’obligation de faire des phrases, c’est-à-dire de produire de l’écrit oralisé car ce que l’on cherche à lui inculquer, c’est une compétence linguistique. En définitive, les promoteurs de la «darija» comme langue nationale, ne sont-ils pas sur le pendant des tenants de l’arabisation qui escomptaient remplacer l’usage de la «darija» par la «fosha» dans la vie quotidienne ?

Concernant le second reproche fait à la langue arabe d’être la langue du sacré, c’est d’évidence un faux problème sachant que si problème il y a avec le sacré, il est d’abord dans le fait que le choix d’un projet de société n’a pas été tranché dans notre pays. A ce propos, Mohamed Bahloul, directeur de l’IRDH, cite le cas des sionistes qui, eux, ayant réglé ce problème, optèrent à la fin du XIXe siècle, début du XXe pour l’hébreu, langue de la liturgie hébraïque au détriment du yiddish qui était alors la langue vernaculaire du plus grand nombre, celle des ashkénazes (juifs d’Europe) mais non des sépharades (juifs orientaux).

M. Bahloul rappelle que le mouvement sioniste avait été durablement divisé sur le choix d’une langue dans la perspective d’un Etat-nation israélien : «C’est Ben Yehuda Eliezer (1858-1922), ashkénaze et athée de surcroît, mais néanmoins philologue, qui imposa l’hébreu au motif précisément que c’est la langue de l’imaginaire biblique et que de ce fait le nationalisme ne peut se faire sans l’appui du protonationalisme (le religieux)».

Le JO en tamazight

La différence, pour nous en Algérie, c’est que nous disposons d’une autre langue porteuse d’un imaginaire, d’une histoire et d’une culture, tamazight en l’occurrence. Pour Hassan Remaoun, historien : «Bien sûr que tamazight doit être officialisée, bien sûr qu’elle doit être généralisée. Cependant, il y a des mesures de société à prendre ainsi que des mesures politiques. Et si ces dernières ne relèvent pas spécialement des pédagogues, les experts sont en mesure de faciliter l’officialisation de cette langue en montrant que c’est possible. Cela, pour peu qu’ils cessent de polémiquer.»

Mohamed Miliani qui a été vice-président du comité pédagogique de langue et culture amazighes au ministère de l’Enseignement supérieur, fustige ceux qu’il nomme les «linguistes militants», généralement des spécialistes d’autres disciplines que les langues et la didactique. «Le militantisme a ses limites. Voyez après l’engouement suite à l’introduction de l’enseignement tamazight, le nombre de ses apprenants s’est drastiquement réduit ! C’est là où nous ont menés les stériles querelles. Veut-on une langue officielle à l’image de ce qu’est le gallois au côté de l’anglais au pays de Galles, c’est-à-dire du cosmétique ? A mon sens, une langue officielle, c’est celle de toutes les actions que mène un Etat. C’est par exemple, celles des accords internationaux comme du Journal officiel ou du négoce.

Or est-on en mesure de mettre cela en place maintenant ? Non, car la question de l’officialisation viendra quand le corpus aura été défini : quelle langue ? Un tamazight unifié ou des tamazights différents selon les régions ? Il y aussi la question des caractères à trancher puisque trois sont en concurrence : en tifinagh, latin et arabe. C’est dire si cette langue est mal défendue par ceux qui la parlent. Quant au politique, lui, il n’est pas pressé. C’est donc à l’université ou à une institution scientifique de faire avancer la réflexion.»

A ces exigences, il convient subsidiairement d’alerter sur la question de la littérature à donner à étudier aux apprenants de tamazight. Et, de ce point de vue, il apparaît que feu Muhend U Yahya (poète et dramaturge, 1950/2004) a été un des très rares militants conséquents de tamazight. Il a écrit et traduit en tamazight des œuvres du patrimoine mondial. Enfin, ultime interrogation, tamazight à l’école, cela signifie-t-il enseigner cette langue ou également enseigner les matières scolaires dans cette langue ?

Le français, l’anglais et les autres

L’apprentissage de la langue maternelle n’est pas gêné, comme on le croit, par l’acquisition d’une nouvelle langue. Il est même admis qu’elle renforce la maîtrise des mécanismes de la langue de scolarisation. Par contre, ce qui peut être contrarié, ce sont les fameuses «constantes nationales» car un esprit ouvert sur d’autres langues et donc sur d’autres possibilités, aura tendance à relativiser le «prêt à penser». Peut-on alors imaginer une éducation plurilingue dans notre pays ? Certainement, si l’on fait cesser les stigmatisations de tous bords à l’endroit de nos deux langues nationales et si corollairement on favorise l’empathie envers les langues étrangères tant il est vrai que l’on ne peut apprendre une ou plusieurs si le refus de l’altérité fait écran.

Par ailleurs, dans cette perspective, la cessation de l’attitude ambiguë des autorités par rapport à la langue de «l’ancien colonisateur» constituerait un sérieux atout dans la valorisation de l’acquis dont le pays dispose encore en cette langue. De même, comme le soulignent les spécialistes, faudrait-il en finir avec un enseignement des langues coupées de leur substrat culturel, des langues perçues de façon réductrice comme de simples outils. Ensuite, et si l’on suit les didacticiens, il est possible d’enseigner plusieurs langues à un enfant mais à la condition de s’y prendre le plus tôt possible, sachant que l’écolier dispose de capacités acoustiques et articulatoires très étendues avant l’âge de dix ans. Alors, à quand la fin des faux débats ?

El Watan   

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